Wisława Szymborska – un début, « Utopie », « Dans le fleuve d’Héraclite »

 

Je tiens aujourd’hui à rendre hommage à cette poétesse pratiquement inconnue en France, qu’il m’a été donné de découvrir par une suite de hasards fort heureuse, une exposition parcourue à l’improviste à Cracovie, où elle s’était éteinte quelques mois auparavant, présentant des objets personnels et truffée de montages et de gadgets drolatiques, une recherche Internet sur la poésie polonaise après le choc de la  découverte de Zbigniew, et comme résultat quelques poèmes disséminés de-ci de-là, la plupart du temps sur d’autres blogs. Non seulement ce fut une révélation immédiate, poétique, philosophique, stylistique, mais très vite je tombais des nues : comment se fait-il qu’un lauréat de Prix Nobel qui déclenchait presque des émeutes lors de la sortie en librairie de ses recueils, soit aussi peu célébré, à sa juste valeur, par l’édition française ? Il n’existe pas à l’heure actuelle d’édition de ses oeuvres complètes – alors qu’il est rare que l’excellence soit à ce point homogène dans une oeuvre littéraire – mais à l’heure où d’Ormesson joue des coudes en Pléiade… Ce qui est un tout autre scandale, c’est que les traductions de recueils comme De la mort sans exagérer ou de choix de poèmes sont purement et simplement épuisées. Alors, rendons justice à l’extraordinaire précision, à la clarté sans concessions, à la fraîcheur d’âme, à l’ironie si saisissante de cette plume mythique dans sa patrie ! Voici deux poèmes, mais d’autres suivront, qui font apprécier dans des genres différents un éclat universel.

 

UTOPIE

L’île où tout trouve enfin une bonne explication.
Ici on peut se fonder sur des preuves solides.
Point de chemin autres que ceux qui touchent au but.
Les buissons plient sous le poids des réponses.

C’est ici que pousse l’arbre de la Juste Hypothèse
aux branches démêlées depuis l’éternité.
L’arbre de Compréhension, lumineusement simple
s’élève près d’une source nommée Alors C’est ça.
Plus on avance, et plus vaste s’ouvre
la Vallée de l’Évidence.

Si un doute subsiste, le vent le chasse tout de suite.
L’écho prend la parole sans qu’on le lui demande
livrant avec ferveur les arcanes du monde.
A droite, la caverne où se reflète le sens.
A gauche, le lagon de Conviction Profonde.
La vérité remonte sans peine à la surface.
Au dessus du vallon, le Mont des Certitudes.
De son sommet s’étend la vue du Fond des Choses.

En dépit de ses charmes, l’île est toujours déserte,
et les traces des pas qu’on trouve sur le rivage
se dirigent toutes, sans exception, vers le large.

Comme si l’on ne faisait que repartir d’ici
pour plonger sans retour dans les abysses marins.

Dans la vie inconcevable.

                                       

                      De la mort sans exagérer, 1957, trad. ?

 

Wisława Szymborska - un début,

Wisława Szymborska (szymborska.org)

 

DANS LE FLEUVE D’HÉRACLITE

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson pêche poissons,
poisson équarrit poisson avec poisson tranchant,
poisson construit poisson, poisson habite poisson,
poisson s’enfuit de poisson assiégé.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson aime poisson,
tes yeux, dit-il, brillent comme poissons au ciel,
je veux nager avec toi jusqu’à la mer commune,
ô, toi, la plus belle du banc .

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson inventa poisson des poissons,
poisson se met à genoux devant poisson, et chante,
et prie pour que poisson lui accorde une nage légère.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
moi poisson singulier, moi poisson distinct,
(ne serait-ce que de poisson-arbre et de poisson-rocher),
j’écris à mes heures précises petits poissons
à l’écaille si furtivement argentée,
que c’est peut-être la nuit qui cligne des yeux, perplexe ?

 

                    De la Mort sans exagérer, traduit du polonais par Piotr Kaminski, Fayard, 1996

Publié dans:Poésie |on 17 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Jusqu’à la fin

Zbigniew Herbert a dit de ce poème qu’il était le premier qu’il avait pu revendiquer : « J’étais adolescent, c’était la guerre. Lors d’un terrible bombardement, je suis descendu en courant vers l’abri et j’ai vu brièvement, car j’étais mort de peur, deux jeunes gens qui s’embrassaient sur les marches. C’était vraiment insolite, étant donné la situation. » Je n’aurais jamais découvert ce poème tout seul, ou du moins, les chances en étaient infimes. Mais un jour, mon libraire m’a tendu un volume, l’oeil complice, et voilà ce que j’ai découvert à la page qu’il m’indiquait : 

 

Les forêts flambaient
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris –
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

Publié dans:Premiers articles |on 19 avril, 2015 |4 Commentaires »

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