Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ? – Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt

 

Centième « article » ! Le terme est prétentieux, mais c’est le vocable imposé par le site. Je n’ai pas la prétention de refaire l’histoire littéraire, de surpasser ou même de surplomber par de fins commentaires la grandeur des écrivains et des penseurs, que je préfère présenter, de la manière qui me semble la plus humble, avec des fragments de leur oeuvre. Puissé-je y réussir et continuer longtemps à faire vivre ce petit conservatoire de perles artistiques, et être digne de mes quelques lecteurs. Qui sont invités, je le réitère, à déposer des commentaires, à exprimer leurs réactions, leurs questions…

Aujourd’hui, un passage clairvoyant de Julien Gracq, qui réfléchit sur le sens des paysages dans les romans, véritables « chemins de la vie », que je propose d’accompagner par l’écoute d’une musique de Liszt, en fait un poème de Lamartine de 1829 mis en musique, intitulée « Bénédiction de Dieu dans la solitude ». J’en indique comme de coutume un lien (dans l’interprétation inégalable d’Arrau) après le texte de Gracq, ainsi qu’un autre lien renvoyant au texte de Lamartine pour les plus curieux.

 *

Paysage et roman

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

     Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

     C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

 Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

 

Vers la musique :

https://www.youtube.com/watch?v=jN_corqaqgY

Vers le poème de Lamartine :

https://fr.wikisource.org/wiki/B%C3%A9n%C3%A9diction_de_Dieu_dans_la_solitude

 

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ? - Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt dans Littérature (à l'exception de la poésie) 800px-Liszt_at_piano

« Liszt au piano », Century Magazine, 1886 (wikipedia.org)

AVT_Julien-Gracq_3504 avenir dans Musique

Julien Gracq (larepubliquedeslivres.com)

phot_03_EarlyCareer_Arrau_c1944e_USA chemin dans Poésie

Claudio Arrau (arrauhouse.org)

 

200px-Alphonse_de_Lamartine_1 clairvoyance

Lamartine (wikimedia.org)

« Qu’est-ce donc qui a du prix ? » – Marc Aurèle

 

16.    Ce n’est pas de transpirer comme les plantes qui a du prix, ni de respirer comme les bestiaux et les fauves, ni de recevoir des impressions par l’imagination,ni d’être tiraillés comme des marionnettes par les instincts, ni de paître avec le troupeau, ni de se nourrir, opération analogue à celle par laquelle on expulse le déchet des aliments. Qu’est-ce donc qui a du prix ? Soulever des claquements de mains ? Non certes ! Ce n’est donc pas non plus de soulever des claquements de langues, car les louanges de la foule ne sont que claquements de langues. Tu as donc aussi renoncé à la gloriole. Que reste-t-il qui soit digne d’estime ? À mon sens, c’est de se mettre en mouvement et de s’arrêter selon sa propre constitution, but où conduisent les études et les arts. En effet, tout art se propose d’atteindre ce résultat, que la méthode constituée soit bien appropriée au but en vue duquel on l’a constituée. Le pépiniériste vigneron, l’homme qui dompte des chevaux ou qui s’applique au dressage des chiens ont cette ambition. Et les méthodes d’éducation et d’instruction, à quel but tendent-elles directement ? Voilà donc ce qui a du prix. Si tu y réussis, tu ne rechercheras plus d’autre bien.

Ne cesseras-tu pas d’estimer encore bien d’autres choses ? Ne te rendras-tu pas libre, capable de te suffire, sans passion ? C’est qu’il est fatal d’envier, de jalouser, de soupçonner ceux qui pourraient te ravir ces biens, ou de tendre des embûches à ceux qui détiennent ce que tu estimes. Bref, nécessairement, l’homme privé d’un de ces biens sera troublé et il adressera encore mille reproches aux Dieux. Au contraire, le respect et l’estime dont tu entoureras ta propre intelligence feront de toi un homme qui se plaît à soi-même, bien adapté à la vie sociale et d’accord avec les Dieux, c’est-à-dire approuvant pleinement la répartition faite par eux des lots à recevoir et des places à occuper.

 

Marc-Aurèle, Pensées, livre VI, 16, Les Belles Lettres, 1953, trad. A. I. Trannoy

 

 

Marc-Aurèle, buste en marbre, Musée du Louvre (histoire-et-civilisations.com)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 11 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Wisława Szymborska – un début, « Utopie », « Dans le fleuve d’Héraclite »

 

Je tiens aujourd’hui à rendre hommage à cette poétesse pratiquement inconnue en France, qu’il m’a été donné de découvrir par une suite de hasards fort heureuse, une exposition parcourue à l’improviste à Cracovie, où elle s’était éteinte quelques mois auparavant, présentant des objets personnels et truffée de montages et de gadgets drolatiques, une recherche Internet sur la poésie polonaise après le choc de la  découverte de Zbigniew, et comme résultat quelques poèmes disséminés de-ci de-là, la plupart du temps sur d’autres blogs. Non seulement ce fut une révélation immédiate, poétique, philosophique, stylistique, mais très vite je tombais des nues : comment se fait-il qu’un lauréat de Prix Nobel qui déclenchait presque des émeutes lors de la sortie en librairie de ses recueils, soit aussi peu célébré, à sa juste valeur, par l’édition française ? Il n’existe pas à l’heure actuelle d’édition de ses oeuvres complètes – alors qu’il est rare que l’excellence soit à ce point homogène dans une oeuvre littéraire – mais à l’heure où d’Ormesson joue des coudes en Pléiade… Ce qui est un tout autre scandale, c’est que les traductions de recueils comme De la mort sans exagérer ou de choix de poèmes sont purement et simplement épuisées. Alors, rendons justice à l’extraordinaire précision, à la clarté sans concessions, à la fraîcheur d’âme, à l’ironie si saisissante de cette plume mythique dans sa patrie ! Voici deux poèmes, mais d’autres suivront, qui font apprécier dans des genres différents un éclat universel.

 

UTOPIE

L’île où tout trouve enfin une bonne explication.
Ici on peut se fonder sur des preuves solides.
Point de chemin autres que ceux qui touchent au but.
Les buissons plient sous le poids des réponses.

C’est ici que pousse l’arbre de la Juste Hypothèse
aux branches démêlées depuis l’éternité.
L’arbre de Compréhension, lumineusement simple
s’élève près d’une source nommée Alors C’est ça.
Plus on avance, et plus vaste s’ouvre
la Vallée de l’Évidence.

Si un doute subsiste, le vent le chasse tout de suite.
L’écho prend la parole sans qu’on le lui demande
livrant avec ferveur les arcanes du monde.
A droite, la caverne où se reflète le sens.
A gauche, le lagon de Conviction Profonde.
La vérité remonte sans peine à la surface.
Au dessus du vallon, le Mont des Certitudes.
De son sommet s’étend la vue du Fond des Choses.

En dépit de ses charmes, l’île est toujours déserte,
et les traces des pas qu’on trouve sur le rivage
se dirigent toutes, sans exception, vers le large.

Comme si l’on ne faisait que repartir d’ici
pour plonger sans retour dans les abysses marins.

Dans la vie inconcevable.

                                       

                      De la mort sans exagérer, 1957, trad. ?

 

Wisława Szymborska - un début,

Wisława Szymborska (szymborska.org)

 

DANS LE FLEUVE D’HÉRACLITE

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson pêche poissons,
poisson équarrit poisson avec poisson tranchant,
poisson construit poisson, poisson habite poisson,
poisson s’enfuit de poisson assiégé.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson aime poisson,
tes yeux, dit-il, brillent comme poissons au ciel,
je veux nager avec toi jusqu’à la mer commune,
ô, toi, la plus belle du banc .

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson inventa poisson des poissons,
poisson se met à genoux devant poisson, et chante,
et prie pour que poisson lui accorde une nage légère.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
moi poisson singulier, moi poisson distinct,
(ne serait-ce que de poisson-arbre et de poisson-rocher),
j’écris à mes heures précises petits poissons
à l’écaille si furtivement argentée,
que c’est peut-être la nuit qui cligne des yeux, perplexe ?

 

                    De la Mort sans exagérer, traduit du polonais par Piotr Kaminski, Fayard, 1996

Publié dans:Poésie |on 17 mai, 2015 |Pas de commentaires »

« Au fond du coeur une ville d’Is » – Renan, sur un air de Debussy

 

Ernest Renan (les-crises.fr)

Aujourd’hui, un texte et comme une musique d’accompagnement. Hier, Cafavy nous montrait ce que signifient les Ithaques, le terme d’un fructueux chemin de la vie. Les « images » et « réflexions » que rapporte Ernest Renan dans son magnifique livre de souvenir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, constituent une sorte de testament spirituel du grand scientifique et de l’exégète révolutionnaire qu’il fut, mais surtout de l’enfant breton, d’une foi vibrante, imprégné de sagesse populaire par les récits de sa mère et l’éducation « des bons prêtres ». Hier, le chemin en avant ; aujourd’hui, c’est une quête des origines, le chemin en arrière : il a beau être tout tracé désormais, il ne laisse pas de receler de mystérieux airs oubliés. Le rationaliste intransigeant, à l’heure du retour à sa prime jeunesse, soutient ceci : « Presque tous nous sommes doubles. Plus l’homme se développe par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c’est-à-dire l’irrationnel, le repos dans la complète ignorante, la femme qui n’est que femme, l’être instinctif qui n’agit que par l’impulsion d’une conscience obscure » ; et c’est ainsi qu’avant ce brin d’explication, le livre s’ouvre sur l’histoire de la légendaire ville d’Is :

 

« Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d’ une prétendue ville d’Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l’emplacement de cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d’étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, le sommet des flèches de ses églises ; les jours de calme, on entend monter de l’abîme le son de ses cloches, modulant l’hymne du jour. Il me semble souvent que j’ai au fond du cœur une ville d’Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n’ entendent plus. Parfois je m’arrête pour prêter l’oreille à ces tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, comme des voix d’un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, j’ai pris plaisir, pendant le repos de l’été, à recueillir ces bruits lointains d’ une Atlantide disparue. »

En accompagnement donc de cet incipit majestueux, pourquoi ne pas prêter soi-même l’oreille aux cloches pianistiques d’une cathédrale engloutie, sonnées par Claude Debussy dans l’un de ses plus illustres préludes, et Nelson Freire, grand pianiste brésilien contemporain, dont le jeu ciselé honore à souhait la poésie toute mélancolique et onirique du prélude ?

 

La cathédrale engloutie, Claude Debussy, Préludes, I, 10, interprétation de Nelson Freire

 

debussy autobiograpie dans Musique

Claude Debussy (lamusiqueclassique.com)

 

debussy-freire Cavafy

Nelson Freire, album Debussy (classictoulouse.com)

 

Le métier de vivre – Les Ithaques, Constantin Cavafy

 

Un très grand poème d’un poète fabuleux, aujourd’hui, qui me rappelle aussitôt le titre des notes de Cesare Pavese, le « métier de vivre ». Je ne vais pas m’épancher en commentaires fastidieux, indécents quand il s’agit d’un tel monument, mais à cette adresse, vous rencontrerez un homme qui en parle très bien et qui n’est autre que le traducteur de la version que je publie ce jour : http://www.cles.com/enquetes/article/le-chemin-vers-ithaque ; un hommage très sensible et on ne peut plus digne de Cavafy. Je me permettrai donc deux petites remarques personnelles : on est saisi par cette insistance sur l’unique but qu’est Ithaque, et la tension qui traverse ainsi tout le texte entre investigation du monde et de soi, élaboration de cette Ithaque finale dans l’épreuve des plaisirs et des douleurs, et cet horizon sans lequel on ne serait pas parti, origine et fin : synonyme peut-être du résultat de la construction, à choix multiples, de l’homme que nous nous façonnons (Et n’atteint l’île qu’une fois vieux ; Sans elle, tu ne serais jamais parti), mais aussi de vie (Ithaque t’a accordé le beau voyage ; Et si pauvre qu’elle te paraisse) ; deuxièmement, cet exquise composition de légèreté et de gravité dans la peinture des différentes étapes et haltes du voyage. Mais place aux maîtres, le poète et son exact porte-voix.

 

Le métier de vivre - Les Ithaques, Constantin Cavafy dans Poésie

Une Ithaque (versant sud du mont Niritos et isthme) (http://thierry.jamard.over-blog.com/)

 

LES ITHAQUES

 

Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

 

Souhaite que dure le voyage, Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les fureurs de Poséidon, ne les redoute pas.

Tu ne les trouveras pas sur ton trajet

Si ta pensée demeure sereine, si seuls de purs

Émois effleurent ton âme et ton corps.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les violences de Poséidon, tu ne les verras pas

A moins de les receler en toi-même

Ou à moins que ton âme ne les dresse devant toi.

 

Souhaite que dure le voyage.

Que nombreux soient les matins d’été où

Avec quelle ferveur et quelle délectation

Tu aborderas à des ports inconnus !

Arrête-toi aux comptoirs phéniciens

Acquiers-y de belles marchandises

Nacres, coraux, ambres et ébènes

Et toutes sortes d’entêtants parfums

Le plus possible d’entêtants parfums,

Visite aussi les nombreuses cités de l’Égypte

Pour t’y instruire, t’y initier auprès des sages.

 

Et surtout n ‘oublie pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteint l’île qu’une fois vieux,

Riche de tous les gains de ton voyage

Tu n ‘auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a accordé le beau voyage,

Sans elle, tu ne serais jamais parti.

Elle n’a rien d’autre à te donner.

Et si pauvre qu’elle te paraisse

Ithaque ne t’aura pas trompé.

Sage et riche de tant d’acquis

Tu auras compris ce que signifient les Ithaques.

 

               Poème composé par Cavafy à Alexandrie en 1911, trad. Jacques Lacarrière

 

Cavafy Cavafy dans Poésie

Constantin Cavafy (theofipress.webs.com)

 

img_auteur_312 Ithaques

Jacques Lacarrière (bibliomonde.com)

Publié dans:Poésie |on 15 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Let’s start over again – Muse, Exogenesis, 3ème partie

 

Encore un morceau qui n’a pas caracolé en tête du hit-parade, contrairement au groupe qui en est le créateur, et qui pourtant mérite qu’on s’y arrête un moment. Oui, il y a peut-être plus « musien » que la « symphonie » Exogenesis dans l’album The Resistance, qui est vraiment un très chouette album, néanmoins c’est un très beau dialogue du piano, qui entonne une ballade très douce au début, du violon qui l’accompagne imperturbablement après quelques mesures, et de la batterie qui murmure puis déferle à mi-temps, avec la même élégance que dans le premier mouvement d’Exogenesis- qui a illustré une publicité pour un célèbre parfum masculin, porté par un non moins célèbre acteur. Et je ne compte pas Matthew Bellamy pour des prunes, certes non ! D’une voix puissante, il ouvre une troisième voie glorieuse dans le grand écart de la conquête poétique et de la fuite suicidaire, par amertume, désespoir ; insatisfaction, dans les deux cas, devant un état de fait. « Let’s start over again » : la réconciliation et la révolution pour soi, pour autrui sont des options qui, comme l’illustre la chanson admirablement, germent avec peine, mais sont ensuite voués à un succès retentissant. L’idée à peine implicite, mais que l’on peut élargir métaphoriquement est celle de la dernière chance amoureuse. « This time we’ll get it… / We’ll get it right / It’s our last chance to forgive ourselves », avec un ton à la fois cérémonieux et tragique dans cette dernière sentence de Bellamy. Quand la batterie s’éclipse, on comprend le sens de ces mots : tout reste à faire, la flambée de joie redevient une flamme délicate et vulnérable, c’est le dernier essai mais malgré la reprise du thème du début au piano, il y a un je ne sais quoi qui s’ajoute, une touche de bonheur, comme résiduel, qui rassérène, et qui compte pour beaucoup.

 

Exogenesis, partie 3, « Redemption » – Muse

 

Let's start over again - Muse, Exogenesis, 3ème partie dans Musique 20130530144004!Theresistance

The Resistance (2009) (en.wikipedia.org)

 

Publié dans:Musique |on 11 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Deux poèmes de Borges – pile, face, choisissons

 

Je suis particulièrement ébloui par l’usage que Borges fait des énumérations. Bien souvent, y compris en littérature, ce procédé n’échappe pas à une suspicion de remplissage, soit qu’il faille combler le vers boiteux, la page descriptive maladroite entre deux temps forts d’un récit… Au contraire, je n’ai jamais relevé un seul terme dans une énumération borgésienne dont il eût pu se passer, une seule image redondante – c’est le risque majeur – ou facile. Chaque mot compte, et plus que tout l’ordre compte, sans que l’énumération vire à la gradation forcée.

Deux poèmes aujourd’hui : devant le mystère et l’impénétrabilité des choses, devant une même difficulté à comprendre, à puiser au moins ce qui est suffisant pour continuer à vivre, il y a deux postures radicales ; la plupart d’entre nous oscille entre ces deux actes de foi décisifs, qui exigent une soumission totale, qui ne peuvent être qu’à condition d’être tout. Entre le suicide et la poésie, il y a une myriade de petites faiblesses, de bravoures ponctuelles, de lâchetés mineures et de défis d’un jour, d’une nuit. Il y a la vie de tous les jours, en somme, il y a le fait d’être homme ou femme, de vivre dans un siècle de réchauffement accéléré des océans et de l’atmosphère, de pardonner contre toute raison, d’être citoyen d’une démocratie non directe, il y a la relativité générale et cela occupe l’esprit généreusement pour qui s’invite à la fête de pensée : mais à quoi bon, au fond, tout ce « tintamarre de vie et de mort » (Omar Khayam) ?

Un homme du nom de Jorge Luis Borges écrivit deux poèmes, celui d’une échappée belle (ou laide), et celui d’un labeur sans fin et complice, dont voici une traduction. Le texte original est disponible à cette adresse : https://www.poeticous.com.

 

Le suicide

Il ne restera pas d’étoile dans la nuit.
Il ne restera pas de nuit.
Je mourrai et avec moi la somme
De l’intolérable univers.
J’effacerai les pyramides, les médailles,
Les continents et les visages.
J’effacerai l’accumulation du passé.
Je réduirai l’histoire en poussière, et la poussière en
poussière.
Je regarde le dernier couchant.
J’entends le dernier oiseau.
Je lègue le néant à personne.
 

La Rose profonde, 1975, trad. Jean-Pierre Bernès et Nestor Ibarra

 

(alternative : )

 

Le complice

On me crucifie et je dois être la croix et les clous.
On me tient la coupe et je dois être la ciguë.
On me trompe et je dois être le mensonge.
On me brûle et je dois être l’enfer.
Je dois rendre hommage et grâce à chaque parcelle du temps.
Ma nourriture est toute chose.
Le poids précis de l’univers, l’humiliation, la joie.
Je dois justifier ce qui me blesse.
Peu importe mon bonheur ou mon malheur.
Je suis le poète.

Le Chiffre, 1981, trad. Claude Esteban

 

Deux poèmes de Borges - pile, face, choisissons dans Poésie jorge-luis-borgesc2a9sara-facio

Borges et une parcelle de bibliothèque (ossembiblioteca.files.wordpress.com)

Publié dans:Poésie |on 10 mai, 2015 |2 Commentaires »

El hilo de la fábula – Borges

Voilà la livraison du jour. Borges s’est déjà fait une place sur le site, c’est lui qui sourit près d’un tigre, son « dernier tigre », en bas de la page. C’est un des écrivains qu’aime le plus, et je ne laisse pas au hasard ce verbe « aimer » : il y a des auteurs que l’on parcourt avec un certain plaisir ou intérêt ; d’autres que l’on apprécie chaleureusement et que l’on recommande avec enthousiasme. Et puis, sans évoquer ceux que l’on ne peut pas voir en peinture, il y a ceux auxquels on retourne toujours, les fameux élus de « l’île déserte », ceux avec qui l’on vit désormais, indissolublement, pour le meilleur, et qui vivent en nous et nous parlent à l’improviste, ceux qui nous réveillent en sursaut la nuit, qui nous apaisent au petit matin, ou nous bercent avec la même douceur amène dans la nuit sombre. Ceux qu’on recommande avec l’énergie sans bornes d’une passion peu dangereuse, car en s’y frottant on s’y électrise soi-même toujours davantage : la magie opère toujours.

Borges est parmi les grandes âmes du siècle dernier, à ce qu’il me semble, l’une des plus douces, même s’il cède parfois au pessimisme, à certaine mélancolie de l’oubli, mais en grand penseur de l’infinité qu’il est, il parle à tous les hommes, et le fragment qui suit, à mon avis, est une variation décisive sur la condition humaine, et sur cette question qui n’a peut-être jamais autant hanté l’humanité qu’aujourd’hui, où l’instant présent toujours vaut pour l’instant d’après, où l’on râle parce que le prochain métro n’arrive que dans 4 minutes alors que des enfants au Kenya ou au Pérou mettent deux ou trois heures pour rejoindre leur école, par monts et par vaux, dans la pluie ou la boue, etc. Cette question, à laquelle répond Borges, brillamment et humblement, me paraît être en quelque sorte celle d’un sens de la vie, à la fois si simple et si difficile à « tenir ».

Mais il est plus que temps de laisser parler Jorge Luis Borges.

 

LE FIL DE LA FABLE

Le fil que la main d’Ariane glissa dans la main de Thésée (son autre main tenait l’épée) pour que celui-ci s’enfonce dans le labyrinthe et qu’il en découvre le centre, l’homme à la tête de taureau ou, comme le veut Dante, le taureau à la tête d’homme, et qu’il lui donne la mort et qu’il puisse enfin, sa prouesse accomplie, défaire les mailles de pierre et revenir vers elle, son amour. Les choses se passèrent ainsi. Thésée ne pouvait savoir que de l’autre côté du labyrinthe s’ouvrait l’autre labyrinthe, celui du temps, et que dans quelque lieu déjà établi se trouvait Médée. Le fil s’est perdu. Le labyrinthe s’est perdu, lui aussi. Nous ne savons même plus, maintenant, si c’est un labyrinthe qui nous entoure, un cosmos secret ou un chaos hasardeux. Notre beau devoir à nous est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. Jamais nous ne tiendrons le fil. Il se peut que nous le rencontrions et que nous le perdions dans un acte de foi, une cadence, un rêve, dans les mots que l’on nomme philosophique ou dans le simple bonheur.

Cnossos 1984

(traduction de  Claude  Esteban)

El hilo de la fábula - Borges 4503

Ariane et Thésée au seuil du labyrinthe

Publié dans:Premiers articles |on 23 avril, 2015 |Pas de commentaires »

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