Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles – Alfred de Musset, Confession d’un enfant du siècle

 

 

Je vous le demande, à vous, hommes du siècle, qui, à l’heure qu’il est, courez à vos plaisirs, au bal ou à l’Opéra, et qui ce soir, en vous couchant, lirez pour vous endormir quelque blasphème usé du vieux Voltaire, quelque badinage raisonnable de Paul-Louis Courier, quelque discours économique d’une commission de nos Chambres, qui respirerez, en un mot, par quelqu’un de vos pores, les froides substances de ce nénuphar monstrueux que la Raison plante au cœur de nos villes ; je vous le demande, si par hasard ce livre obscur vient à tomber entre vos mains, ne souriez pas d’un noble dédain, ne haussez pas trop les épaules ; ne vous dites pas avec trop de sécurité que je me plains d’un mal imaginaire, qu’après tout la raison humaine est la plus belle de nos facultés, et qu’il n’y a de vrai ici-bas que les agiotages de la Bourse, les brelans au jeu, le vin de Bordeaux à table, une bonne santé au corps, l’indifférence pour autrui, et le soir, au lit, des muscles lascifs recouverts d’une peau parfumée.

Car quelque jour, au milieu de votre vie stagnante et immobile, il peut passer un coup de vent. Ces beaux arbres que vous arrosez des eaux tranquilles de vos fleuves d’oubli, la Providence peut souffler dessus ; vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles ; il y a des larmes dans vos yeux. Je ne vous dirai pas que vos maîtresses peuvent vous trahir ; ce n’est pas pour vous peine si grande que lorsqu’il vous meurt un cheval ; mais je vous dirai qu’on perd à la Bourse, que, quand on joue avec un brelan, on peut en rencontrer un autre ; et si vous ne jouez pas, pensez que vos écus, votre tranquillité monnayée, votre bonheur d’or et d’argent, sont chez un banquier qui peut faillir, ou dans des fonds publics qui peuvent ne pas payer ; je vous dirai qu’enfin, tout glacés que vous êtes, vous pouvez aimer quelque chose ; il peut se détendre une fibre au fond de vos entrailles, et vous pouvez pousser un cri qui ressemble à de la douleur. Quelque jour, errant dans les rues boueuses, quand les jouissances matérielles ne seront plus là pour user votre force oisive, quand le réel et le quotidien vous manqueront, vous pouvez d’aventure en venir à regarder autour de vous avec des joues creuses et à vous asseoir sur un banc désert à minuit.

Ô hommes de marbre, sublimes égoïstes, inimitables raisonneurs, qui n’avez jamais fait ni un acte de désespoir ni une faute d’arithmétique, si jamais cela vous arrive, à l’heure de votre ruine ressouvenez-vous d’Abeilard quand il eut perdu Héloïse. Car il l’aimait plus que vous vos chevaux, vos écus d’or et vos maîtresses ; car il avait perdu, en se séparant d’elle, plus que vous ne perdrez jamais, plus que votre prince Satan ne perdrait lui-même en retombant une seconde fois des cieux ; car il l’aimait d’un certain amour dont les gazettes ne parlent pas, et dont vos femmes et vos filles n’aperçoivent pas l’ombre sur nos théâtres et dans nos livres ; car il avait passé la moitié de sa vie à la baiser sur son front candide en lui apprenant à chanter les psaumes de David et les cantiques de Saül ; car il n’avait qu’elle sur terre ; et cependant Dieu l’a consolé.

Croyez-moi, lorsque, dans vos détresses, vous penserez à Abeilard, vous ne verrez pas du même œil les doux blasphèmes du vieux Voltaire et les badinages de Courier ; vous sentirez que la raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances ; que Dieu l’a faite bonne ménagère, mais non pas sœur de charité. Vous trouverez que le cœur de l’homme, quand il a dit : Je ne crois à rien, car je ne vois rien, n’avait pas dit son dernier mot. Vous chercherez autour de vous quelque chose comme une espérance ; vous irez secouer les portes des églises pour voir si elles branlent encore ; mais vous les trouverez murées ; vous penserez à vous faire trappiste, et la destinée qui vous raille vous répondra par une bouteille de vin du peuple et une courtisane.

Et si vous buvez la bouteille, si vous prenez la courtisane et l’emmenez dans votre lit, sachez comme il en peut advenir.

 

Musset, Confession d’un enfant du siècle, extrême fin de la première partie, 1836

 

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles - Alfred de Musset, Confession d'un enfant du siècle dans Littérature (à l'exception de la poésie) 20971

Alfred de Musset (actualitte.com)

« Au fond du coeur une ville d’Is » – Renan, sur un air de Debussy

 

Ernest Renan (les-crises.fr)

Aujourd’hui, un texte et comme une musique d’accompagnement. Hier, Cafavy nous montrait ce que signifient les Ithaques, le terme d’un fructueux chemin de la vie. Les « images » et « réflexions » que rapporte Ernest Renan dans son magnifique livre de souvenir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, constituent une sorte de testament spirituel du grand scientifique et de l’exégète révolutionnaire qu’il fut, mais surtout de l’enfant breton, d’une foi vibrante, imprégné de sagesse populaire par les récits de sa mère et l’éducation « des bons prêtres ». Hier, le chemin en avant ; aujourd’hui, c’est une quête des origines, le chemin en arrière : il a beau être tout tracé désormais, il ne laisse pas de receler de mystérieux airs oubliés. Le rationaliste intransigeant, à l’heure du retour à sa prime jeunesse, soutient ceci : « Presque tous nous sommes doubles. Plus l’homme se développe par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c’est-à-dire l’irrationnel, le repos dans la complète ignorante, la femme qui n’est que femme, l’être instinctif qui n’agit que par l’impulsion d’une conscience obscure » ; et c’est ainsi qu’avant ce brin d’explication, le livre s’ouvre sur l’histoire de la légendaire ville d’Is :

 

« Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d’ une prétendue ville d’Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l’emplacement de cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d’étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, le sommet des flèches de ses églises ; les jours de calme, on entend monter de l’abîme le son de ses cloches, modulant l’hymne du jour. Il me semble souvent que j’ai au fond du cœur une ville d’Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n’ entendent plus. Parfois je m’arrête pour prêter l’oreille à ces tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, comme des voix d’un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, j’ai pris plaisir, pendant le repos de l’été, à recueillir ces bruits lointains d’ une Atlantide disparue. »

En accompagnement donc de cet incipit majestueux, pourquoi ne pas prêter soi-même l’oreille aux cloches pianistiques d’une cathédrale engloutie, sonnées par Claude Debussy dans l’un de ses plus illustres préludes, et Nelson Freire, grand pianiste brésilien contemporain, dont le jeu ciselé honore à souhait la poésie toute mélancolique et onirique du prélude ?

 

La cathédrale engloutie, Claude Debussy, Préludes, I, 10, interprétation de Nelson Freire

 

debussy autobiograpie dans Musique

Claude Debussy (lamusiqueclassique.com)

 

debussy-freire Cavafy

Nelson Freire, album Debussy (classictoulouse.com)

 

A l'encre de mes mots ... |
Lestilleulsmentent |
Imagines1d5s0slm |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Vampire destiny
| Le théâtre classique
| Kokoroplumeducoeur