Icare – Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski

 

Je demande pardon à qui s’aventurera dans cet article, pour son volume assez inhabituel, mais comme il s’agit aujourd’hui d’honorer une nouvelle magistrale, de surcroît composée par un cousin éloigné du compositeur Karol Szymanowski, il m’a fallu rendre hommage à ces deux monstres sacrés de la culture polonaise du XXème siècle. Il est vrai que les lettres polonaises se sont taillé une part de choix sur ce blog depuis un mois, et cela tient vraisemblablement à l’obscurité dans laquelle sont plongées celles-ci pour le lecteur français. Qu’à cela ne tienne : je suis en mesure de proposer à la lecture une nouvelle de Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), polygraphe célébrissime dans sa patrie, mais aussi figure majeure de la résistance durant la Seconde Guerre (sa maison à Stawisko, près de Varsovie, était un haut lieu de rencontre entre intellectuels résistants). La reconnaissance lui vint d’abord pour sa poésie, et on le tient pour un des plus grands nouvellistes polonais : à vous d’en juger avec Icare, qui relève vraiment du prodige, de la grâce absolue et de l’horreur totale. En accompagnement, une pièce de Karol Szymanowski (1882-1937), autre gloire éclipsée des arts polonais, l’étude op. 4 no. 3 interprétée par son jeune homonyme (à défaut de cette précision, c’est peut-être seulement son homonyme et non son descendant) Michał Szymanowski.

 

ICARE

 

Il existe un tableau de Bruegel, intitulé « La Chute d’Icare ». Un paysan y laboure la terre sur un rivage escarpé, un berger insouciant fait paître son troupeau, un pêcheur retire ses lignes de l’eau, une ville tranquille semble sommeiller dans le lointain. Un navire, toutes voiles dehors, vogue sur la mer. À bord, des marchands discutent affaires. Bref, la vie s’écoule, avec ses soucis quotidiens, ses tensions journalières, ses occupations et ses tracas ordinaires. Où est Icare ? Où est celui qui tenta de voler jusqu’au soleil ? Ce n’est qu’en examinant attentivement le tableau que l’on aperçoit dans la mer deux jambes sortant de l’eau et quelques plumes voletant au-dessus des flots, arrachées par la violence de la chute aux ailes construites pourtant avec ingéniosité. Icare vient juste de tomber. Le téméraire, selon la légende grecque, s’était attaché des ailes pour pour s’élever très haut et s’approcher du soleil. Les rayons de l’astre firent fondre la cire qui retenait les rangées de plumes à ses ailes et le jeune homme tomba.La tragédie s’est accomplie, mais les hommes ne l’ont pas remarqué. Ni le paysan qui labourait sa terre, ni le marchand voguant au loin, ni le berger qui regardait le ciel -personne n’a remarqué la chute d’Icare. Seul le poète, ou le peintre, a vu cette mort et l’a transmise à la postérité. 
Je me remémore ce tableau chaque fois que je songe à un événement dont je fus le témoin. C’était au mois de juin 1942 ou 1943. Un beau soir d’été descendait sur Varsovie et des lueurs roses jetaient des ombres gracieuses sur des murs délabrés. La course frénétique des gens pressés de rentrer chez eux, se hâtant de prendre le tramway avant le couvre-feu, noyait dans la foule de vêtements civils les uniformes militaires, de plus en plus rares à cette heure. À ce moment de la journée, les rues animées de Varsovie, embellies par ce magnifique temps de juin, semblaient, l’espace d’un instant, libres de l’occupant. L’espace d’un instant…
 
Je me trouvais à l’arrêt de tramway, au coin de la rue Trebacka et de la rue Krakowskie Przedmiescie. Les tramways tintaient, alignant les unes derrière les autres leurs carcasses rouges, le long de Krakowskie Przedmiescie. Les gens se poussaient par paquets à l’intérieur, s’agglutinaient sur les marches, s’accrochaient sur les tampons, pendaient en grappes à l’arrière et sur les côtés. De temps à autre, un zéro rouge filait, réservé uniquement aux Allemands, et donc presque vide. J’attendis assez longtemps une voiture dans laquelle il fût plus aisé de monter. Elle arriva mais je n’y montai pas, ayant brusquement pris goût à cette foule qui m’entourait, indifférent à moi-même. Devant moi, Mickiewicz se dressait haut sur son piédestal ; des modestes fleurs parfumées poussaient autour du monument ; devant l’église des Carmélites, les voitures tournaient en crissant leurs pneus ; au milieu des cris, des vendeurs de journaux, des marchands de cigarettes et de gâteaux fourmillaient devant un magasin étincelant dont on fermait les stores avec fracas ; on descendait les grilles sur les portes et les fenêtres des entrepôts ; dans le petit square, où jeunes et vieux occupaient les bancs jusqu’aux dernières places, des moineaux pépiaient, tout aussi serrés sur les arbres chétifs. Tout sombrait lentement dans le crépuscule bleu de ce soir d’été. En cet instant, j’entendais le cœur battant de Varsovie et, malgré moi, je m’attardais parmi les hommes, pour continuer à savourer avec eux cette soirée d’été en ville.
À ce moment, j’aperçus un jeune garçon qui, venant sans doute de la rue Bednarska, dépassa assez imprudemment la carlingue rouge du tramway qui démarrait. Il s’arrêta sur le terre-plein, face à la chaussée, le dos à la cohue, les yeux fixés sur un livre, avec lequel il semblait avoir émergé du crépuscule, qui virait maintenant au gris. Il n’avait pas plus de quinze ou seize ans. En lisant, il secouait de temps à autre sa chevelure blonde, écartant les mèches qui lui tombaient sur le front. Un second livre dépassait de sa poche latérale. Quant à l’autre, il le tenait plié devant les yeux, ne pouvant visiblement s’en détacher. Il venait sans doute de se le procurer auprès d’un camarade ou dans une bibliothèque clandestine et, sans attendre d’être rentré à la maison, il voulait en commencer la lecture tout de suite, dans la rue. Je regrettai de ne pas savoir de quel livre il s’agissait, de loin il ressemblait à un manuel, mais aucun manuel ne sucite un tel intérêt chez un jeune homme. Peut-être étaient-ce des poèmes ? Ou un livre d’économie ? Je ne sais pas.
Le garçon resta un instant sur le terre-plein, plongé dans sa lecture. Il ne prenait pas garde à la bousculade, à la foule qui se pressait dans les wagons. Plusieurs traînées rouges passèrent derrière lui, il ne détournait pas les yeux de son livre. Soit qu’il en eût eu assez de la bousculade et des cris autour de lui, soit qu’il eût ressenti soudain inconsciemment la nécessité de rentrer rapidement chez lui, je le vis descendre sur la chaussée, les yeux longtemps rivés sur son livre, fonçant droit vers une voiture.
La voiture freina brutalement, faisant crisser ses pneus sur l’asphalte et, pour éviter le garçon, elle braqua violemment et s’arrêta net, juste avant le coin de la rue Trebacka. Je vis avec effroi qu’il s’agissait d’une ambulance de la gestapo. Le jeune homme voulut contourner la voiture. Mais, à cet instant, la portière arrière de l’ambulance s’ouvrit et deux individus sortirent, coiffés de casques à tête de mort. Ils se trouvèrent juste à côté du garçon. L’un d’eux cria d’une voix gutturale, l’autre l’invita d’un geste rond et railleur à monter dans l’ambulance. 
Je vois encore ce jeune homme immobile devant la portière, gêné, confus… Il faisait un mouvement naïf de la tête pour dire non, tel un enfant promettant que plus jamais il ne… « Je n’ai rien fait, semblait-il dire, j’ai juste… » Il désignait le livre comme la cause de son inattention. Comme si l’on pouvait, en l’occurrence, expliquer quoi que ce soit. Il refusait de monter dans l’ambulance, poussé par un dernier sursaut de sa vie perdue.
 Le gendarme exigea ses papiers, arracha la kenkarte* que le garçon venait de sortir et d’un geste violent le poussa à l’intérieur. Le second vint à la rescousse, le garçon finit par monter, les hommes de la gestapo derrière lui. La portière claqua et l’ambulance, démarrant en trombe, se dirigea à vive allure vers l’allée de Szuch…
Je la perdis de vue. Je regardai autour de moi, en quête d’une explication, d’une marque de compassion pour ce qui venait d’arriver. Un jeune homme venait de mourir. À ma stupeur, je réalisai que personne n’avait remarqué cet événement. Tout s’est déroulé si rapidement, chacun était tellement absorbé par sa hâte, que l’enlèvement du jeune homme était passé inaperçu. Les dames, qui se trouvaient juste à côté de moi, se querellaient pour savoir par quel tramway il leur serait plus commode de rentrer, deux messieurs allumaient leur cigarette derrière le poteau de l’arrêt ; à côté de son panier posé au pied du mur, une marchande ne cessait de répéter, comme une incantation bouddhiste : « Citrons, citrons, mes beaux citrons » ; de jeunes garçons traversaient la rue en courant derrière les tramways qui démarraient, au risque de tomber sur d’autres voitures. Mickiewicz se dressait tranquillement, les fleurs embaumaient, les petits bouleaux et les sorbiers à côté du monument se balançaient, agités par un vent léger, la disparition de ce jeune garçon ne signifiait rien pour personne. J’étais seul à avoir remarqué qu’Icare venait de se noyer.
Je restai encore longtemps immobile, attendant que le foule se dissipât. Je pensais que « Michas » – c’est ainsi que je le nommais – reviendrait peut-être. J’imaginais sa maison, ses parents attendant son retour, sa mère préparant le repas du soir, et je ne pouvais supporter l’idée qu’ils ne sauraient jamais comment leur fils était mort. Je ne pensais pas, connaissant les habitudes de nos occupants, qu’il pût s’arracher à leurs griffes, il s’était laissé prendre si bêtement !  La cruauté gratuite de cet enlèvement me bouleversa profondément, et m’émeut encore aujourd’hui. 
Ceux qui allaient périr au combat savaient pourquoi – peut-être éprouvaient-ils une consolation à l’idée que leur mort aurait un sens. Mais combien y en eut-il comme cet Icare, qui disparaissaient dans l’océan de l’oubli pour une raison cruelle et absurde.
Le soir tombait, la ville s’endormait d’un sommeil lourd et fébrile… Je quittai enfin l’arrêt et, dépassant le monument de Mickiewicz, je rentrai à pied… Mais l’image de Michas continua de me poursuivre, il secouait la tête pour dire « Non, non, c’est seulement la faute de ce livre… je ferai attention maintenant… »

 

« Icare », dans le recueil de nouvelles Icare, Editions Complexe, 1990, pp. 7-13, trad. Marie Bouvard

 

 

Icare - Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski dans Littérature (à l'exception de la poésie) 9480e01d-4177-4807-8c5e-4b6d9499470a

Jarosław Iwaszkiewicz (static.prsa.pl)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Etude op. 4 no. 3 – Karol, Michał Szymanowski

Karol_Szymanowski guerre dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Karol Szymanowski (wikimedia.org)

 

 

 

 

 

146 Iwaszkiewicz

Michał Szymanowski (cdaccord.com.pl)

 

 

 

 

 

 

 

Wisława Szymborska – un début, « Utopie », « Dans le fleuve d’Héraclite »

 

Je tiens aujourd’hui à rendre hommage à cette poétesse pratiquement inconnue en France, qu’il m’a été donné de découvrir par une suite de hasards fort heureuse, une exposition parcourue à l’improviste à Cracovie, où elle s’était éteinte quelques mois auparavant, présentant des objets personnels et truffée de montages et de gadgets drolatiques, une recherche Internet sur la poésie polonaise après le choc de la  découverte de Zbigniew, et comme résultat quelques poèmes disséminés de-ci de-là, la plupart du temps sur d’autres blogs. Non seulement ce fut une révélation immédiate, poétique, philosophique, stylistique, mais très vite je tombais des nues : comment se fait-il qu’un lauréat de Prix Nobel qui déclenchait presque des émeutes lors de la sortie en librairie de ses recueils, soit aussi peu célébré, à sa juste valeur, par l’édition française ? Il n’existe pas à l’heure actuelle d’édition de ses oeuvres complètes – alors qu’il est rare que l’excellence soit à ce point homogène dans une oeuvre littéraire – mais à l’heure où d’Ormesson joue des coudes en Pléiade… Ce qui est un tout autre scandale, c’est que les traductions de recueils comme De la mort sans exagérer ou de choix de poèmes sont purement et simplement épuisées. Alors, rendons justice à l’extraordinaire précision, à la clarté sans concessions, à la fraîcheur d’âme, à l’ironie si saisissante de cette plume mythique dans sa patrie ! Voici deux poèmes, mais d’autres suivront, qui font apprécier dans des genres différents un éclat universel.

 

UTOPIE

L’île où tout trouve enfin une bonne explication.
Ici on peut se fonder sur des preuves solides.
Point de chemin autres que ceux qui touchent au but.
Les buissons plient sous le poids des réponses.

C’est ici que pousse l’arbre de la Juste Hypothèse
aux branches démêlées depuis l’éternité.
L’arbre de Compréhension, lumineusement simple
s’élève près d’une source nommée Alors C’est ça.
Plus on avance, et plus vaste s’ouvre
la Vallée de l’Évidence.

Si un doute subsiste, le vent le chasse tout de suite.
L’écho prend la parole sans qu’on le lui demande
livrant avec ferveur les arcanes du monde.
A droite, la caverne où se reflète le sens.
A gauche, le lagon de Conviction Profonde.
La vérité remonte sans peine à la surface.
Au dessus du vallon, le Mont des Certitudes.
De son sommet s’étend la vue du Fond des Choses.

En dépit de ses charmes, l’île est toujours déserte,
et les traces des pas qu’on trouve sur le rivage
se dirigent toutes, sans exception, vers le large.

Comme si l’on ne faisait que repartir d’ici
pour plonger sans retour dans les abysses marins.

Dans la vie inconcevable.

                                       

                      De la mort sans exagérer, 1957, trad. ?

 

Wisława Szymborska - un début,

Wisława Szymborska (szymborska.org)

 

DANS LE FLEUVE D’HÉRACLITE

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson pêche poissons,
poisson équarrit poisson avec poisson tranchant,
poisson construit poisson, poisson habite poisson,
poisson s’enfuit de poisson assiégé.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson aime poisson,
tes yeux, dit-il, brillent comme poissons au ciel,
je veux nager avec toi jusqu’à la mer commune,
ô, toi, la plus belle du banc .

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson inventa poisson des poissons,
poisson se met à genoux devant poisson, et chante,
et prie pour que poisson lui accorde une nage légère.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
moi poisson singulier, moi poisson distinct,
(ne serait-ce que de poisson-arbre et de poisson-rocher),
j’écris à mes heures précises petits poissons
à l’écaille si furtivement argentée,
que c’est peut-être la nuit qui cligne des yeux, perplexe ?

 

                    De la Mort sans exagérer, traduit du polonais par Piotr Kaminski, Fayard, 1996

Publié dans:Poésie |on 17 mai, 2015 |Pas de commentaires »

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