Certains aiment la poésie – Szymborska

 

Certains aiment la poésie

Certains,
Pas tout le monde.
Pas la majorité, mais une minorité.
Hormis les écoliers qui le doivent, et les poètes eux-mêmes.
Ça doit faire dans les deux sur mille.
Certains aiment.
Mais on aime aussi le potage aux vermicelles.
On aime les compliments et la couleur bleu clair.
On aime un vieux foulard.
On aime avoir raison.
On aime flatter un chien.
La poésie, mais qu’est-donc que la poésie ?
Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée.
Et moi je n’en sais rien.
Je n’en sais rien et je m’y accroche comme à une rampe de salut.

                                   

                           

                      Wyslawa Szymborska, La Fin et le Commencement

Publié dans:Poésie |on 27 juin, 2015 |1 Commentaire »

Paisibles chagrins – un quatrain d’Omar Khayam

 

Un quatrain d’un raffinement et d’une profondeur inégalables, parmi tant d’autres merveilleux, réunis par exemple dans une édition en Poésie Gallimard, dont il ne faut pas esquiver l’excellente préface d’André Velter, très agréable et instructive pour la lecture de ce grand combattant pour la liberté de penser que demeure Khayam.

 

 

La sphère céleste : une ceinture pour notre vie de tourments !

Le fleuve Oxus : le sillage de nos pleurs mêlés de sang !

L’enfer : une étincelle de nos absurdes chagrins !

Le Paradis : un instant de notre vie vécu paisiblement !

 

Omar Khayam, Rubayat, Gallimard Poésie, p. 86, trad. Armand Robin

 

 

Paisibles chagrins - un quatrain d'Omar Khayam dans Poésie

Omar Khayam (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 18 juin, 2015 |Pas de commentaires »

Ode à la pauvreté – Pablo Neruda

 

 

Ode à la pauvreté - Pablo Neruda dans Poésie Pablo-Neruda

Pablo Neruda (mhpbooks.com)

 

 

Quand je suis né,

pauvreté,

tu m’as suivi,

tu me regardais

à travers

les tables pourries

dans l’hiver profond.

Aussitôt

c’étaient tes yeux

qui regardaient par les trous.

Les fuites d’eau

pendant la nuit, répétaient

ton nom et ton prénom

ou parfois

le talon cassé, le robe déchirée,

les chaussures éventrées,

Me mettaient en garde.

Tu étais là

à me guetter

tes dents de ver à bois,

tes yeux de marais,

ta langue grise

qui lacère

les vêtements, le bois,

les os et le sang,

tu étais là

à ma recherche,

à me suivre,

depuis ma naissance

À travers les rues.

 

Quand j’ai loué une chambre

petite, dans les faubourgs,

assise sur une chaise

tu m’attendais,

ou en tirant les draps

dans un hôtel obscur,

adolescent,

je n’ai pas rencontré le parfum

de la rose dénudée,

mais le sifflement froid

de ta bouche.

Pauvreté,

tu m’as suivi

dans les casernes et les hôpitaux,

dans la paix comme dans la guerre.

Quand je suis tombé malade on a frappé

à la porte :

ce n’était pas le médecin qui entrait,

encore une fois c’était la pauvreté.

Je t’ai vue jeter mes meubles

dans la rue :

les hommes

les laissaient tomber comme une volée de pierres.

Toi, avec un amour horrible,

d’un tas d’abandon

au milieu de la rue et de la pluie

tu faisais

un trône édenté

et en regardant les pauvres,

tu ramassais

mon dernier plat et en faisais un diadème.

Maintenant,

pauvreté,

je te poursuis.

De même que tu fus implacable,

Je suis implacable.

Aux côtés

de chaque pauvre

tu me trouveras en train de chanter,

sous

chaque drap

d’hôpital impossible

tu trouveras mon chant.

Je te suis,

pauvreté,

je te surveille,

je t’approche,

je te tire dessus,

je t’isole,

je te taille les griffes,

je brise

les dents qu’il te reste.

Je suis

partout :

dans l’océan avec les pêcheurs,

dans la mine

les hommes

en s’essuyant le front,

en épongeant la sueur noire,

trouvent mes poèmes.

Je sors chaque jour

avec l’ouvrière textile.

J’ai les mains blanches

à force de distribuer du pain dans les boulangeries.

Là où tu vas,

pauvreté,

mon chant

y chante,

ma vie

y vit,

mon sang

y lutte.

Je jetterai bas

tes pâles bannières

là où elles se dressent.

D’autres poètes

jadis t’ont appelé

sainte,

ils ont adoré ta cape,

se sont nourris de fumée

et ils ont disparu.

Moi, je te défie,

avec de durs vers je te frappe au visage,

je t’embarque et je te déterre.

Moi, avec d’autres,

avec d’autres, bien d’autres,

nous allons te chasser

de la terre vers la lune

pour que tu y demeures

froide et emprisonnée

regardant d’un œil

le pain et les grappes

que couvrira la terre

de demain.

 

 

Pablo Neruda, Odes élémentaires, « Ode à la pauvreté », 1954

 

(pour le texte original, http://www.poesiaspoemas.com/pablo-neruda/oda-a-la-pobreza )

Publié dans:Poésie |on 12 juin, 2015 |Pas de commentaires »

« J’ai encore rêvé ce vieux rêve » – Heinrich Heine

 

 

J’ai encore rêvé ce vieux rêve :
C’était une nuit de mai,
Nous étions assis sous le tilleul,
Et nous jurions fidélité éternelle.

Et c’étaient des serments et encore des serments,
Des rires, des caresses, des baisers,
Pour que je me souvienne du serment,
Tu m’as mordu la paume de la main.

Oh ma chérie aux yeux clairs !
Oh ma chérie belle et mordeuse !
Les serments étaient dans l’ordre des choses,
La morsure était superflue.

Trad. Claire Placial

Mir träumte wieder der alte Traum:
Es war eine Nacht im Maie,
Wir saßen unter dem Lindenbaum,
Und schwuren uns ewige Treue.

Das war ein Schwören und Schwören aufs neu,
Ein Kichern, ein Kosen, ein Küssen;
Daß ich gedenk des Schwures sei,
Hast du in die Hand mich gebissen.

O Liebchen mit den Äuglein klar!
O Liebchen schön und bissig!
Das Schwören in der Ordnung war,
Das Beißen war überflüssig.

 

Heinrich Heine (britannica.com)

Publié dans:Poésie |on 6 juin, 2015 |Pas de commentaires »

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté – Saint-Amand

 

Les régals de la paresse, ce poème, donc, ne serait-ce que pour la délicieuse comparaison du troisième vers, intemporelle, heureuse variante du « nid douillet », du « cocon ». Et quelle mise en scène finale de ce doux et vilain défaut !

 

Le paresseux

 

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

 

 

Marc-Antoine Girard de Saint-Amand, « Le paresseux », Oeuvres complètes, 1631

 

 

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté - Saint-Amand  dans Poésie marc-antoine-girard-de-saint-amant-2013-08-29-10-07-15

Saint-Amant (musebaroque.fr)

Publié dans:Poésie |on 1 juin, 2015 |Pas de commentaires »

La qualité rare de l’architecture japonaise : « les lieux d’aisance construits à la manière de jadis » – Tanizaki

 

 

« Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. Au risque de me répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plaît d’entendre tomber une pluie douce et régulière. Et cela tout particulièrement dans ces constructions propres aux provinces orientales, où l’on a ménagé, au ras du plancher, des ouvertures étroites et longues pour chasser les balayures, de telle sorte que l’on peut entendre, tout proche, le bruit apaisant des gouttes qui, tombant du bord de l’auvent ou des feuilles d’arbre, éclaboussent le pied des lanternes de pierre, imprègnent la mousse des dalles avant que ne les éponge le sol. En vérité ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. Nos ancêtres, qui poétisaient toute chose, avaient réussi paradoxa­lement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffinement. Les inconvénients, s’il faut à tout prix en trouver, seraient l’éloignement, et l’inconfort qui en résulte lorsqu’on est obligé de s’y rendre en pleine nuit, et d’autre part le risque, en hiver, d’y prendre un rhume ; si toutefois, pour reprendre un mot de Saitô Ryoku.u, « le raffinement est chose froide », le fait qu’il règne en ces lieux un froid égal à celui de l’air libre serait un agrément supplémentaire. »

Junichirô Tanizaki, Eloge de l’ombre, Verdier, trad.René Sieffert, pp. 19-21

Ce n’est qu’un passage, très dépaysant, de ce texte inépuisable où chaque mot compte, pour figurer ce sens inouï  de la beauté, propre à la civilisation japonaise. J’y reviendrai, c’est certain, en attendant :

La qualité rare de l'architecture japonaise :

Junichirô Tanizaki (wikimedia.org)

dsc02601 art de vivre dans Littérature (à l'exception de la poésie)
Monastère Koya-san, dans la préfecture de Wakayama (reomaori.wordpress.com)

 

Meuble à tiroirs, buffet – Baudelaire, Rimbaud

 

Inutile de présenter Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud, qu’on classe à titre si juste parmi les plus grands voyants qui aient jamais foulé cette poussière terrestre qu’ils peignent, arrangent et dérangent avec une géniale fécondité. J’emploie le présent, encore une fois, inutile de préciser pourquoi : voici plutôt une lecture croisée de deux poèmes très fameux ancrés, à un stade de leur développement au moins, à un meuble. Le meuble à tiroirs de Baudelaire est un tour de force incroyable, une métaphore inégalable, et ce qui est encore plus inégalable, c’est la succession des variantes, la métamorphose en espaces et objets, ouverts ou clos, larges et réduits, toute en synesthésie qui fait la trame du poème. Le buffet rimbaldien lui fait pendant, de manière fort rassurante : il est havre, promesse d’un temps des cerises et de contes familiaux, il est l’histoire des vies minuscules où l’on cherche le repos, à l’ombre duquel on peut s’étendre ;  encombré, « large », il n’est pas encombrant à la manière du « gros » meuble baudelairien, capharnaüm où gigote avec langueur ce pauvre moi abîmé. Il est le réconfort du passé, quand le premier est le barrage du temps présent. Bref, j’arrête mes bêtises, place aux poètes :

 

LX

SPLEEN

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombrés de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante!
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

(« Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, Livre de Poche, p. 90)

 

***

 

LE BUFFET

 

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons 
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

- C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, 
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

octobre 70

(Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, p. 108)

 

 

Meuble à tiroirs, buffet - Baudelaire, Rimbaud dans Poésie ph_0111201517-Baudelaire

Charles Baudelaire (enotes.com)

 

 Baudelaire dans Poésie

Arthur Rimbaud (wikimedia.org)

Publié dans:Poésie |on 25 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Wisława Szymborska – un début, « Utopie », « Dans le fleuve d’Héraclite »

 

Je tiens aujourd’hui à rendre hommage à cette poétesse pratiquement inconnue en France, qu’il m’a été donné de découvrir par une suite de hasards fort heureuse, une exposition parcourue à l’improviste à Cracovie, où elle s’était éteinte quelques mois auparavant, présentant des objets personnels et truffée de montages et de gadgets drolatiques, une recherche Internet sur la poésie polonaise après le choc de la  découverte de Zbigniew, et comme résultat quelques poèmes disséminés de-ci de-là, la plupart du temps sur d’autres blogs. Non seulement ce fut une révélation immédiate, poétique, philosophique, stylistique, mais très vite je tombais des nues : comment se fait-il qu’un lauréat de Prix Nobel qui déclenchait presque des émeutes lors de la sortie en librairie de ses recueils, soit aussi peu célébré, à sa juste valeur, par l’édition française ? Il n’existe pas à l’heure actuelle d’édition de ses oeuvres complètes – alors qu’il est rare que l’excellence soit à ce point homogène dans une oeuvre littéraire – mais à l’heure où d’Ormesson joue des coudes en Pléiade… Ce qui est un tout autre scandale, c’est que les traductions de recueils comme De la mort sans exagérer ou de choix de poèmes sont purement et simplement épuisées. Alors, rendons justice à l’extraordinaire précision, à la clarté sans concessions, à la fraîcheur d’âme, à l’ironie si saisissante de cette plume mythique dans sa patrie ! Voici deux poèmes, mais d’autres suivront, qui font apprécier dans des genres différents un éclat universel.

 

UTOPIE

L’île où tout trouve enfin une bonne explication.
Ici on peut se fonder sur des preuves solides.
Point de chemin autres que ceux qui touchent au but.
Les buissons plient sous le poids des réponses.

C’est ici que pousse l’arbre de la Juste Hypothèse
aux branches démêlées depuis l’éternité.
L’arbre de Compréhension, lumineusement simple
s’élève près d’une source nommée Alors C’est ça.
Plus on avance, et plus vaste s’ouvre
la Vallée de l’Évidence.

Si un doute subsiste, le vent le chasse tout de suite.
L’écho prend la parole sans qu’on le lui demande
livrant avec ferveur les arcanes du monde.
A droite, la caverne où se reflète le sens.
A gauche, le lagon de Conviction Profonde.
La vérité remonte sans peine à la surface.
Au dessus du vallon, le Mont des Certitudes.
De son sommet s’étend la vue du Fond des Choses.

En dépit de ses charmes, l’île est toujours déserte,
et les traces des pas qu’on trouve sur le rivage
se dirigent toutes, sans exception, vers le large.

Comme si l’on ne faisait que repartir d’ici
pour plonger sans retour dans les abysses marins.

Dans la vie inconcevable.

                                       

                      De la mort sans exagérer, 1957, trad. ?

 

Wisława Szymborska - un début,

Wisława Szymborska (szymborska.org)

 

DANS LE FLEUVE D’HÉRACLITE

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson pêche poissons,
poisson équarrit poisson avec poisson tranchant,
poisson construit poisson, poisson habite poisson,
poisson s’enfuit de poisson assiégé.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson aime poisson,
tes yeux, dit-il, brillent comme poissons au ciel,
je veux nager avec toi jusqu’à la mer commune,
ô, toi, la plus belle du banc .

 

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson inventa poisson des poissons,
poisson se met à genoux devant poisson, et chante,
et prie pour que poisson lui accorde une nage légère.

 

Dans le fleuve d’Héraclite
moi poisson singulier, moi poisson distinct,
(ne serait-ce que de poisson-arbre et de poisson-rocher),
j’écris à mes heures précises petits poissons
à l’écaille si furtivement argentée,
que c’est peut-être la nuit qui cligne des yeux, perplexe ?

 

                    De la Mort sans exagérer, traduit du polonais par Piotr Kaminski, Fayard, 1996

Publié dans:Poésie |on 17 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Le métier de vivre – Les Ithaques, Constantin Cavafy

 

Un très grand poème d’un poète fabuleux, aujourd’hui, qui me rappelle aussitôt le titre des notes de Cesare Pavese, le « métier de vivre ». Je ne vais pas m’épancher en commentaires fastidieux, indécents quand il s’agit d’un tel monument, mais à cette adresse, vous rencontrerez un homme qui en parle très bien et qui n’est autre que le traducteur de la version que je publie ce jour : http://www.cles.com/enquetes/article/le-chemin-vers-ithaque ; un hommage très sensible et on ne peut plus digne de Cavafy. Je me permettrai donc deux petites remarques personnelles : on est saisi par cette insistance sur l’unique but qu’est Ithaque, et la tension qui traverse ainsi tout le texte entre investigation du monde et de soi, élaboration de cette Ithaque finale dans l’épreuve des plaisirs et des douleurs, et cet horizon sans lequel on ne serait pas parti, origine et fin : synonyme peut-être du résultat de la construction, à choix multiples, de l’homme que nous nous façonnons (Et n’atteint l’île qu’une fois vieux ; Sans elle, tu ne serais jamais parti), mais aussi de vie (Ithaque t’a accordé le beau voyage ; Et si pauvre qu’elle te paraisse) ; deuxièmement, cet exquise composition de légèreté et de gravité dans la peinture des différentes étapes et haltes du voyage. Mais place aux maîtres, le poète et son exact porte-voix.

 

Le métier de vivre - Les Ithaques, Constantin Cavafy dans Poésie

Une Ithaque (versant sud du mont Niritos et isthme) (http://thierry.jamard.over-blog.com/)

 

LES ITHAQUES

 

Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

 

Souhaite que dure le voyage, Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les fureurs de Poséidon, ne les redoute pas.

Tu ne les trouveras pas sur ton trajet

Si ta pensée demeure sereine, si seuls de purs

Émois effleurent ton âme et ton corps.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les violences de Poséidon, tu ne les verras pas

A moins de les receler en toi-même

Ou à moins que ton âme ne les dresse devant toi.

 

Souhaite que dure le voyage.

Que nombreux soient les matins d’été où

Avec quelle ferveur et quelle délectation

Tu aborderas à des ports inconnus !

Arrête-toi aux comptoirs phéniciens

Acquiers-y de belles marchandises

Nacres, coraux, ambres et ébènes

Et toutes sortes d’entêtants parfums

Le plus possible d’entêtants parfums,

Visite aussi les nombreuses cités de l’Égypte

Pour t’y instruire, t’y initier auprès des sages.

 

Et surtout n ‘oublie pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteint l’île qu’une fois vieux,

Riche de tous les gains de ton voyage

Tu n ‘auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a accordé le beau voyage,

Sans elle, tu ne serais jamais parti.

Elle n’a rien d’autre à te donner.

Et si pauvre qu’elle te paraisse

Ithaque ne t’aura pas trompé.

Sage et riche de tant d’acquis

Tu auras compris ce que signifient les Ithaques.

 

               Poème composé par Cavafy à Alexandrie en 1911, trad. Jacques Lacarrière

 

Cavafy Cavafy dans Poésie

Constantin Cavafy (theofipress.webs.com)

 

img_auteur_312 Ithaques

Jacques Lacarrière (bibliomonde.com)

Publié dans:Poésie |on 15 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Deux poèmes de Borges – pile, face, choisissons

 

Je suis particulièrement ébloui par l’usage que Borges fait des énumérations. Bien souvent, y compris en littérature, ce procédé n’échappe pas à une suspicion de remplissage, soit qu’il faille combler le vers boiteux, la page descriptive maladroite entre deux temps forts d’un récit… Au contraire, je n’ai jamais relevé un seul terme dans une énumération borgésienne dont il eût pu se passer, une seule image redondante – c’est le risque majeur – ou facile. Chaque mot compte, et plus que tout l’ordre compte, sans que l’énumération vire à la gradation forcée.

Deux poèmes aujourd’hui : devant le mystère et l’impénétrabilité des choses, devant une même difficulté à comprendre, à puiser au moins ce qui est suffisant pour continuer à vivre, il y a deux postures radicales ; la plupart d’entre nous oscille entre ces deux actes de foi décisifs, qui exigent une soumission totale, qui ne peuvent être qu’à condition d’être tout. Entre le suicide et la poésie, il y a une myriade de petites faiblesses, de bravoures ponctuelles, de lâchetés mineures et de défis d’un jour, d’une nuit. Il y a la vie de tous les jours, en somme, il y a le fait d’être homme ou femme, de vivre dans un siècle de réchauffement accéléré des océans et de l’atmosphère, de pardonner contre toute raison, d’être citoyen d’une démocratie non directe, il y a la relativité générale et cela occupe l’esprit généreusement pour qui s’invite à la fête de pensée : mais à quoi bon, au fond, tout ce « tintamarre de vie et de mort » (Omar Khayam) ?

Un homme du nom de Jorge Luis Borges écrivit deux poèmes, celui d’une échappée belle (ou laide), et celui d’un labeur sans fin et complice, dont voici une traduction. Le texte original est disponible à cette adresse : https://www.poeticous.com.

 

Le suicide

Il ne restera pas d’étoile dans la nuit.
Il ne restera pas de nuit.
Je mourrai et avec moi la somme
De l’intolérable univers.
J’effacerai les pyramides, les médailles,
Les continents et les visages.
J’effacerai l’accumulation du passé.
Je réduirai l’histoire en poussière, et la poussière en
poussière.
Je regarde le dernier couchant.
J’entends le dernier oiseau.
Je lègue le néant à personne.
 

La Rose profonde, 1975, trad. Jean-Pierre Bernès et Nestor Ibarra

 

(alternative : )

 

Le complice

On me crucifie et je dois être la croix et les clous.
On me tient la coupe et je dois être la ciguë.
On me trompe et je dois être le mensonge.
On me brûle et je dois être l’enfer.
Je dois rendre hommage et grâce à chaque parcelle du temps.
Ma nourriture est toute chose.
Le poids précis de l’univers, l’humiliation, la joie.
Je dois justifier ce qui me blesse.
Peu importe mon bonheur ou mon malheur.
Je suis le poète.

Le Chiffre, 1981, trad. Claude Esteban

 

Deux poèmes de Borges - pile, face, choisissons dans Poésie jorge-luis-borgesc2a9sara-facio

Borges et une parcelle de bibliothèque (ossembiblioteca.files.wordpress.com)

Publié dans:Poésie |on 10 mai, 2015 |2 Commentaires »
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