Le sentiment du mouvement – Ray Bradbury, Fahrenheit 451

- Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. À présent, on sait comment les étouffer dans l’oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j’ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne,  à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est de la distraction. »

Beatty se leva. « Bon, il faut que j’y aille. La conférence est terminée. J’espère avoir clarifié les choses. L’important pour vous, Montag, c’est de vous souvenir que nous sommes les Garants du Bonheur, les Divins Duettistes, vous, moi et les autres. Nous faisons front contre la petite frange de ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories et leurs idées contradictoires. Nous avons les doigts collés à la digue. Tenons bon. Ne laissons pas le torrent de la mélancolie et de la philosophie débilitante noyer notre monde. Nous dépendons de vous. Je ne crois pas que vous vous rendiez compte de votre importance pour la préservation du bonheur qui règne en notre monde. »

Beatty serra la main molle de Montag. Celui-ci était toujours assis dans son lit, comme si la maison était en train de s’effondrer autour de lui sans qu’il puisse bouger. Mildred avait disparu du seuil de la porte.

« Un dernier mot, dit Beatty. Une fois au moins dans sa carrière, tout pompier ressent une démangeaison. Qu’est-ce que racontent les livres, se demande-t-il. Ah, cette envie de se gratter, hein ? Eh bien, Montag, croyez-moi sur parole, il m’a fallu en lire quelques-uns dans le temps, pour savoir de quoi il retournait : ils ne racontent rien ! Rien que l’on puisse enseigner ou croire. Ils parlent d’êtres qui n’existent pas, de produits de l’imagination, si ce sont des romans. Et dans le cas contraire, c’est pire, chaque professeur traite l’autre d’imbécile, chaque philosophe essaie de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui. Ils courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé. »

 

Ray Bradbury, Fahrenheit 451 [1953] , première partie, p. 90-92, trad. Henri Robillot et Jacques Chambon, Folio SF, 2000

 

 

 

Le sentiment du mouvement - Ray Bradbury, Fahrenheit 451 dans Littérature (à l'exception de la poésie) tdy-120606-bradbury-obit-01.grid-6x2

Ray Bradbury (today.com)

 

 

 

Les plaisirs de la porte

Ce qui suit est un poème qui me suit, depuis que je l’ai découvert, et appose son sceau sur des images ultérieures, valide les impressions d’un moment, aiguise leur saveur.

 

Les plaisirs de la porte

 

Les rois ne touchent pas aux portes.

Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l’un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, – tenir dans ses bras une porte.

… Le bonheur d’empoigner au ventre par son noeud de porcelaine l’un de ses hauts obstacles d’une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche retenue, l’oeil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement.

D’une main amicale il la retient encore, avant de la repousser décidément et s’enclore, – ce dont le déclic du ressort puissant mais bien huilé agréablement l’assure.

 

C’est un poème de Francis Ponge qu’on retrouve dans ce livre bien déroutant qu’est le Parti pris des choses. Embrasser la chose, la capturer, elle que les poètes ont dédaignée comme la mortadelle, cette chose entre les marbres et les violons, les treilles et les villes tentaculaires : le poète s’engage à lui verser son tribut dans les strictes limites des choses, disons qu’il ne confond pas réhabilitation en tant que parti pris d’analyse et de réflexion, et millimétrisme poétique infondé : au sujet du cageot, il écrit ceci : « cet objet est en somme des plus sympathiques, — sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement. » On ferait craquer les lattes du cageot qui retournerait à la poussière, au néant des choses mal situées ou insituées.

Alors, en relisant les Plaisirs de la porte, voilà ce qui arrive.

Le glissement dans la situation quotidienne, variée de portes inconnues et connues, vers le « nouvel appartement », comme nouvelle appartenance en fin de compte : c’est à dire l’étreinte matérielle, physique,  empoignement de deux corps raides nouveaux l’un pour l’autre quoique »familiers », la réaction de deux essences aux prises : l’homme face à son parti pris de porte. Le sens propre, un sens aux connotations éventuellement érotiques.

Mais aujourd’hui, je reviens de Rome et peut-être n’ai-je jamais passé autant de belles portes que dans cette ville que je considère comme une des plus admirables créations humaines, un millefeuille historique et magique qu’on arpente toujours avec bonheur et extase. Bien sûr, les rois ont peu de chance de franchir la porte du Dithirambo dans le Campo dei Fiori, et de savourer le noeud comme un prélude à la débauche gastronomique qui se livre à table. On leur ouvrira la porte, on les encadrera, il y aura cette enveloppe autour de leur « personne » qui les séparera des choses, à moins de refuser ce qu’on leur propose comme un dû, comme un protocole nécessaire. Les portes s’ouvriront comme d’elles-mêmes.

Mais je m’en tiens là encore aux portes vraies, consistantes, filtre dur et rebutant. Mais ces portes massives du Panthéon que je n’ouvrirai jamais de mes propres mains me font l’effet des portes pongiennes. Il y a l’entrée rude des touristes pressés, en hardes de chasseurs de clichés, de trophées enfin, comme sont rudes les piliers de granit ; il y a l’entrée à pas feutrés, minuscule, mais il y a toujours ce passage. Même ouverte, la porte, réduite à une portion du mur, puits horizontal, invite à la courbure, à l’amincissement, comme lorsque la petite Mei dans Mon voisin Totoro se courbe pour courir sous les buissons à la poursuite des compagnons riquiquis du vénérable agitateur de parapluie (Totoro l’ »original », dans son sanctuaire de verdure, qu’elle y rencontre finalement).

Au Panthéon, comme dans le film d’animation de Miyazaki, l’espace qui naît de cette réduction, de ce filtre essentiel est comme dilaté, la voûte se dresse comme se lève le chapiteau d’un cirque fabuleux. C’est un changement de monde en miniature, il faut écraser le monde d’avant pour que naisse le monde d’en avant. Et même si je triche, que mes portes sont air et passage libre, une page immatérielle qu’on tourne sans corps à corps concret, je sens Ponge dans cette marche retenue, l’investissement du « corps tout entier », qui se décalque soigneusement derrière la porte, et cette porte retenue, l’ultime hésitation, l’éventail frissonnant des possibles, qui se rassemble dans le spectacle de la pièce (que de sens à ce mot de « pièce », magique).

« Déclic du ressort puissant mais bien huilé ». Ce clic dans les entrailles résonne encore dans ma tête, il ne cessera plus. Et toujours ouvrir la porte, pour vérifier que les stucs et les marbres, et la pluie tombant au centre de la voûte chantent avec la même ferveur mélancolique, et pour s’y enclore, sera entendre « l’inflexion des voix chères qui se sont tues », mais n’en déplaise à Verlaine, ce n’est qu’un au revoir.

 

Les plaisirs de la porte dans Littérature (à l'exception de la poésie) pantheon

Le Panthéon et ses portes sombres (rome-passion.com)

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