« Nous serions là, mais vivrions-nous ? » – Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau

 *

L’artillerie nous administre sa « bénédiction du soir ». La nuit arrive ; des brouillards montent du fond des entonnoirs. On dirait que les trous sont remplis de choses mystérieuses, semblables à des fantômes. La vapeur blanche rampe timidement ça et là, avant d’oser s’élever au-dessus du bord ; puis de longues traînées vaporeuses s’étendent d’entonnoir en entonnoir.

Il fait frais. Je suis de faction et je regarde fixement dans l’obscurité. Je me sens déprimé, comme après chaque attaque ; c’est pourquoi il m’est pénible d’être seul avec mes pensées. À vrai dire, ce ne sont pas des pensées, mais des souvenirs qui maintenant me hantent dans ma faiblesse et m’impressionnent d’une façon singulière.

Les fusées lumineuses montent dans le ciel et je vois se dessiner en moi une image : c’est un soir d’été, je suis dans le cloître de la cathédrale et je regarde de hauts rosiers qui fleurissent au milieu du petit jardin dans lequel on enterre les chanoines. Tout autour sont les images de pierre des stations du rosaire. Il n’y a personne ; un grand silence règne dans ce carré en fleurs ; le soleil met sa chaleur sur les grosses pierres grises ; j’y pose la main et je sens comme elles sont chaudes. À l’extrémité de droite du toit en ardoises, la tour verte de la cathédrale s’élance dans le bleu tendre et mat du soir. Entre les petites colonnes luisantes qui courent tout autour du cloître règne cette fraîche obscurité qui est propre aux églises ; et je suis là, immobile, pensant que, lorsque j’aurai vingt ans, je connaîtrai les troublantes choses qui viennent des femmes.

Cette image est tout près de moi, par un phénomène extraordinaire ; elle me touche presque, avant de s’effacer sous le flamboiement de la prochaine fusée.

Je saisis mon fusil et j’en vérifie l’état. Le canon est humide ; j’y pose ma main en serrant fort et, avec mes doigts, j’essuie l’humidité.

Parmi les prairies qu’il y avait derrière notre ville s’élevait, le long du ruisseau, une rangée de vieux peupliers. Ils étaient visibles de très loin et, bien que ne formant qu’une seule file, on les appelait l’allée des peupliers. Déjà, étant enfant, nous avions pour eux une prédilection ; inexplicablement, ils nous attiraient ; nous passions auprès d’eux des journées entières et nous écoutions leur léger murmure. Nous nous asseyions à leur ombre, sur le bord du ruisseau, et nous laissions pendre nos pieds dans le courant clair et rapide. Les pures émanations de l’eau et la mélodie du vent dans les peupliers dominaient notre imagination. Nous les aimions tant ! Et l’image de ces jours-là, avant de disparaître, fait battre encore mon cœur.

Il est étrange que tous les souvenirs qui s’évoquent en nous aient deux qualités. Ils sont toujours pleins de silence ; c’est ce qui’il y a en eux de plus caractéristique, et même si dans la réalité il en fut autrement, ils n’en produisent pas moins cette impression-là. Et ce sont des apparitions muettes, qui me parlent avec des regards et des gestes, sans avoir recours à la parole, silencieusement ; et leur silence, si émouvant, m’oblige à étreindre ma manche et mon fusil, pour ne pas me laisser aller à ce relâchement et à cette liquéfaction auxquels mon corps voudrait doucement s’abandonner pour rejoindre les muettes puissances qu’il y a derrière les choses.

Elles sont silencieuses parce que le silence, justement, est pour nous un phénomène incompréhensible. Au front il n’y a pas de silence et l’emprise du front est si vaste que nous ne pouvons nulle part y échapper. Même dans les dépôts reculés et dans les endroits où nous allons au repos, le grondement et le vacarme assourdis du feu restent toujours présents à nos oreilles. Nous n’allons jamais assez loin pour ne plus l’entendre. Mais, tous ces jours-ci, ç’a été insupportable.

Ce silence est la raison pour laquelle les images du passé éveillent en nous moins des désirs que de la tristesse, une mélancolie immense et éperdue. Ces choses-là ont été, mais elles ne reviendront plus. Elles sont passées ; elles font partie d’un autre monde pour nous révolu. Dans les cours des casernes elles susciteraient un désir farouche et rebelle ; alors elles étaient encore liées à nous ; nous leur appartenions et elles nous appartenaient bien que nous fussions séparés. Elles surgissaient dans les chansons de soldat que nous chantions lorsque nous allions à l’exercice dans la lande, marchant entre l’aurore et de noires silhouettes de forêts ; elles constituaient un souvenir véhément qui était en nous et qui aussi émanait de nous.

Mais ici, dans les tranchées, ce souvenir est perdu. Il ne s’élève plus en nous-mêmes ; nous sommes morts et lui se tient au loin à l’horizon ; il est une sorte d’apparition, un  reflet mystérieux qui nous visite, que nous craignons et que nous aimons sans espoir. Il est fort et notre désir est également fort ; mais il est inaccessible et nous le savons. Il est aussi vain que l’espoir de devenir général.

Et, même si on nous le rendait, ce paysage de notre jeunesse, nous ne saurions en faire grand-chose. Les forces délicates et secrètes qu’il suscitait en nous ne peuvent plus renaître. Nous aurions beau être et nous mouvoir en lui, nous aurions beau nous souvenir, l’aimer, et être émus à son aspect, ce serait la même chose que quand la photographie d’un camarade mort occupe nos pensées ; ce sont ses traits, c’est son visage et les jours que nous avons passés avec lui qui prennent dans notre esprit une vie trompeuse, mais ce n’est pas lui.

Nous ne serions plus liés à ce paysage, comme nous l’étions. Ce n’est pas la connaissance de sa beauté et de son âme qui nous a attirés vers lui, mais la communauté, la conscience d’une fraternité avec les choses et les événements de notre être, fraternité qui nous limitait et nous rendait toujours quelque peu incompréhensible le monde de nos parents ; car nous étions toujours, pour ainsi dire, tendrement adonnés et abandonnés au nôtre et les plus petites choses aboutissaient toujours pour nous à la route de l’infini. Peut-être n’était-ce là que le privilège de notre jeunesse ; nous ne voyions encore aucune limite et nulle part nous n’admettions une fin ; nous avions en nous cette impulsion du sang qui nous unissait à la marche de nos jours.

Aujourd’hui, nous ne passerions dans le paysage de notre jeunesse que comme des voyageurs. Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. Nous ne sommes plus insouciants, nous sommes d’une indifférence terrible. Nous serions là, mais vivrions-nous ?

Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus.

*

 

Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, VI (extrait), 1928, trad. Alzir Hella et Olivier Bournac

 

 

 

Erich Maria Remarque en 1919 (sueddeutsche.de)

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ? – Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt

 

Centième « article » ! Le terme est prétentieux, mais c’est le vocable imposé par le site. Je n’ai pas la prétention de refaire l’histoire littéraire, de surpasser ou même de surplomber par de fins commentaires la grandeur des écrivains et des penseurs, que je préfère présenter, de la manière qui me semble la plus humble, avec des fragments de leur oeuvre. Puissé-je y réussir et continuer longtemps à faire vivre ce petit conservatoire de perles artistiques, et être digne de mes quelques lecteurs. Qui sont invités, je le réitère, à déposer des commentaires, à exprimer leurs réactions, leurs questions…

Aujourd’hui, un passage clairvoyant de Julien Gracq, qui réfléchit sur le sens des paysages dans les romans, véritables « chemins de la vie », que je propose d’accompagner par l’écoute d’une musique de Liszt, en fait un poème de Lamartine de 1829 mis en musique, intitulée « Bénédiction de Dieu dans la solitude ». J’en indique comme de coutume un lien (dans l’interprétation inégalable d’Arrau) après le texte de Gracq, ainsi qu’un autre lien renvoyant au texte de Lamartine pour les plus curieux.

 *

Paysage et roman

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

     Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

     C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

 Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

 

Vers la musique :

https://www.youtube.com/watch?v=jN_corqaqgY

Vers le poème de Lamartine :

https://fr.wikisource.org/wiki/B%C3%A9n%C3%A9diction_de_Dieu_dans_la_solitude

 

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ? - Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt dans Littérature (à l'exception de la poésie) 800px-Liszt_at_piano

« Liszt au piano », Century Magazine, 1886 (wikipedia.org)

AVT_Julien-Gracq_3504 avenir dans Musique

Julien Gracq (larepubliquedeslivres.com)

phot_03_EarlyCareer_Arrau_c1944e_USA chemin dans Poésie

Claudio Arrau (arrauhouse.org)

 

200px-Alphonse_de_Lamartine_1 clairvoyance

Lamartine (wikimedia.org)

Dans l’hiver et le glace du wagon – Yasunari Kawabata, Pays de neige

<Un train file dans la nuit hivernale : le narrateur, Shimamura est intrigué, sinon fasciné par un étrange couple, de l’autre côté du wagon.>

 

     Ce qu’il voyait maintenant du visage masculin dans le miroir que formait la fenêtre pour lui, cette expression détendue, cet air de calme abandon dans la sécurité d’un confort, il avait l’impression que cela tenait au regard de l’homme qui tombait directement sur le buste de la jeune femme et s’y reposait. Shimamura trouvait à l’image de ce couple une certaine harmonie, faite de douceur et d’équilibre entre les deux silhouettes semblablement fragiles. L’homme reposait, la tête appuyée sur un bout de son écharpe qui lui servait d’oreiller, l’autre bout ramené sur sa joue et lui couvrant la bouche comme un masque. L’étoffe glissait parfois et remontait sur son nez, ou au contraire se défaisait en lui découvrant le visage, mais avant même qu’il eût bougé tant soit peu, attentive et prévenante, la jeune personne s’était penchée sur lui pour remettre tout en ordre. À force de se répéter sous les yeux de Shimamura, l’incident et le geste qui le suivait automatiquement finirent par éveiller chez lui une certaine impatience. Ou bien c’était le pan du manteau dont le malade avait les pieds enveloppés, qui glissait à son tour et pendait jusqu’au sol, aussitôt ramené, mécaniquement eût-on dit, et mis en place d’un geste prompt par la jeune femme. Tout allait si naturellement de soi : on eût dit que ces deux-là, sans nul souci du temps et du lieu, se disposaient à poursuivre éternellement leur voyage et à s’enfoncer sans fin dans la distance. Peut-être était-ce pourquoi Shimamura, quant à lui, ne ressentait aucun des sentiments de compassion ou de tristesse que suscite un spectacle affligeant : il contemplait tout cela sans émoi comme s’il s’agissait d’un petit jeu dans quelque rêve inconsistant – et sans doute était-il sous cette impression par l’effet étrange du miroir.
     Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir ; les figures humaines qu’il réfléchissait, plus claires, s’y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n’y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l’arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages  et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l’immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu’enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n’était plus d’ici. Un monde d’une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu’au coeur, bouleversé même, quand d’aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté. 
     Dans le ciel nocturne, au-dessus des montagnes, le crépuscule avait laissé quelques touches de pourpre attardée et l’on pouvait encore distinguer, très loin, sur l’horizon, la découpure des pics isolés. Mais ici, plus près, c’était le défilé constant du même paysage montagnard, complètement éteint maintenant et privé de toute couleur. Rien pour y retenir l’oeil. Il défilait comme un flot de monotonie, d’autant plus neutre et d’autant plus estompé, d’autant plus vaguement émouvant qu’il courait pour ainsi dire sous les traits de la jeune femme, derrière ce beau visage émouvant qui semblait le rejeter tout autour dans une même grisaille. L’image même de ce visage, il est vrai, semblait si peu matérielle qu’elle devait être transparente elle aussi. Cherchant à savoir si elle l’était vraiment, Shimamura crut un moment voir le paysage au travers, mais les images passaient si vite qu’il lui fut impossible de contrôler cette impression. 
     L’éclairage, dans le wagon, manquait d’intensité, et ce que voyait en reflet Shimamura était loin d’avoir le relief et la netteté d’une image dans un vrai miroir. Aussi en vint-il facilement à oublier qu’il contemplait une image reflétée dans une glace, pris peu à peu par le sentiment que ce visage féminin, il le voyait dehors, flottant et comme porté sur le torrent ininterrompu du paysage monstrueux et enténébré. 
     Ce fut alors qu’une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu des reflets, au fond du miroir, l’image ne s’imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l’éclat de la lumière, mais elle n’était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shimamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance. Et lorsque son éclat menu vint s’allumer dans la pupille même de la jeune femme, lorsque se superposèrent et se confondirent l’éclat du regard et celui de la lumière piquée dans le lointain, ce fut comme un miracle de beauté s’épanouissant dans l’étrange, avec cet œil illuminé qui paraissait voguer sur l’océan du soir et les vagues rapides des montagnes.

 

Yasunari Kawabata, Pays de neige, p.22-24, trad. Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Le Livre de Poche (Albin Michel), 1960

 

Dans l'hiver et le glace du wagon - Yasunari Kawabata, Pays de neige dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Yasunari Kawabata (babelio.com)

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