« Par l’or fauve de ses mèches… » – Le Pèlerin, Fernando Pessoa

 

« Ne fixe pas la route – suis-là jusqu’au bout » : se pliant à l’injonction mystérieuse d’un mystérieux Homme en noir, le narrateur  de ce conte écrit en 1917 s’enfonce toujours plus avant dans les terres d’un royaume inconnu. Il arrive dans une grande ville, où il rencontre, selon les précisions de Pessoa dans un résumé du conte, une « jeune fille d’une beauté exceptionnelle et volupteuse », la « Passion », sa première épreuve : et si la route devait s’achever ici ?

 

      Par l’or fauve de ses mèches, par le blanc rosé de son visage clair, par son port nerveux et instinctif, où dormaient des condescendances de bête féroce aimable et des élans d’arbre plein de sève, son être montrait qu’en lui rayonnait dans sa plénitude tout l’air naturel de la vie. Par la palpitation de sa poitrine, sereine et forte, elle participait de l’élasticité des animaux et de la faim naturelle des racines. Tout en elle répandait sur nous un fluide si intense qu’il ne pouvait être qualifié de subtil, si fort qu’il nous liait à elle comme si sa vitalité avait été cet arbre décrit par les voyageurs lointains, qui enserre étroitement dans ses branches en forme de bras l’imprudent qui s’approche de lui. Tout cela est peut-être un portrait exagéré, parce que, finalement, elle n’était qu’un animal humain instinctif, lié à la vie par tous les sens et gourmande des choses naturelles avec loquacité et splendeur.
     Je tombai amoureux d’elle dès que je la vis. Je perdis mon âme pour elle dès que je lui parlai. Ses yeux, tel un feu sur mon trouble, plongèrent leur flamme jusqu’au plus profond de l’inéveillé de mon être. Le contact de sa main me fit tout oublier. Ma propre conscience, quand j’étais à ses côtés, était une chaleur qui brûlait dans mon corps et me faisait sentir mes veines avec un frémissement de plaisir.
     Je ne sais dans quel état j’ai vécu depuis que je l’ai rencontrée. Quant à elle, joyeuse et contente de ce qu’elle réveillait en moi, elle m’aimait aussi. Des liens invisibles nous attachaient l’un à l’autre. Chacun de nous les sentait et voulait les sentir toujours. Délicieuse prison que celle où la volonté est prise dans un sommeil confortable, et où l’intelligence ne veut d’autre emploi que celui de découvrir chaque jour de nouveaux enchantements dans l’être aimé, et de nouveaux mots à lui dire qui répètent différemment la même ardeur, et la même ferveur, et le même désir !

 

Fernando Pessoa, Le Pèlerin, pp.65-66, Minos – Éditions de la Différence, trad. Parcídio Gonçalves, 2010

 

 

Fernando Pessoa (babelio.com)

Léonard, la fiancée, fuyant – Noces de sang, Garcia Lorca

Une fiancée, le jour de son mariage, fuit avec son amant. Le lecteur-spectateur n’a de confirmation de ses soupçons qu’à ce moment-là, la preuve de l’adultère n’arrive qu’avec cette fuite éperdue, de nuit, dans une sombre forêt. Le dialogue brûlant qui s’établit entre « la fiancée » et « Léonard » est une démonstration de force poétique comme en lit rarement, un échange nourri par une passion destructrice, mais encore consciente et consentant à cette destruction. Nous surprenons leurs répliques, sitôt qu’ont disparu de la scène « le fiancé » et une mendiante à leur poursuite.

 

LÉONARD

Tais-toi !

LA FIANCÉE

Maintenant, j’irai seule. Va-t’en. Je veux que tu t’en retournes !

LÉONARD

Tais-toi !

LA FIANCÉE

Avec les dents, avec les mains, comme tu pourras, arrache cette chaîne de mon cou d’honnête fille, et laisse-moi tapie dans ma maison de terre. Si tu ne veux pas me tuer comme un petit aspic, donne-moi ton fusil. Ay !… Quel feu brûle ma tête ! Des éclats de verre se piquent dans ma langue !

LÉONARD

Le sort en est jeté. Tais-toi ! On nous suit. Je t’emporte.

LA FIANCÉE

De force, alors.

LÉONARD

De force ? Qui a descendu l’escalier la première ?

LA FIANCÉE

Je l’ai descendu.

LÉONARD

Qui a mis des brides neuves au cheval ?

LA FIANCÉE

Moi. C’est vrai.

LÉONARD

Quelles mains m’ont chaussé d’éperons ?

LA FIANCÉE

Ces mains qui t’appartiennent mais qui voudraient briser les branches bleues de tes veines, et leur murmure… Je t’aime ! Je t’aime ! Écarte-toi ! Si je pouvais te tuer, je t’ensevelirais dans un linceul bordé de violettes. Quel feu monte à ma tête ! Quel feu !

LÉONARD

Quels éclats de verre s’enfoncent dans ma langue ! Pour t’oublier j’avais mis un mur de pierre entre ta maison et la mienne. C’est vrai. Tu t’en souviens ? Quant je t’ai aperçue, je me suis jeté du sable dans les yeux. Mais je montais à cheval et le cheval m’emportait vers toi. Mon sang était noir d’épingles d’argent et le sommeil aussi m’infusait de mauvaises herbes dans le sang. Ça n’est pas ma faute : la terre a fait le mal, et ce parfum qui monte de tes seins, de tes nattes.

LA FIANCÉE

Ah ! Quelle folie ! Je ne veux partager ni ton lit, ni ton pain. Pourtant, je voudrais être avec toi toute la journée. Tu me traînes et je te suis. Tu me dis « va-t’en » et je te suis dans l’air, comme un brin d’herbe. La couronne d’oranger sur la tête, j’ai laissé un homme dur et tous ses descendants au beau milieu des noces. Je ne veux pas que ce soit toi qu’on punisse. Laisse-moi ! Sauve-toi ! Tu n’as personne, ici, pour te défendre !

LÉONARD

Les oiseaux du matin se cognent aux arbres. La nuit se meurt au tranchant de la pierre. Allons vers le coin d’ombre où je t’aimerai. Qu’importe les gens et leur poison ? (Il l’étreint fortement.)

LA FIANCÉE

À tes pieds, pour veiller tes rêves, je dormirai nue et regardant les arbres (tragique) comme une chienne que je suis. Car je te regarde et ta beauté me brûle.

LÉONARD

La lumière étreint la lumière. La même petite flamme tue deux épis à la fois. Viens ! (Il l’entraîne.)

LA FIANCÉE

Où m’emmènes-tu ?

LÉONARD

Là où ceux qui nous cernent ne pourront pas aller. Dans un endroit où je puisse te regarder !

LA FIANCÉE (sarcastique)

Emmène-moi de foire en foire, opprobre des honnêtes femmes, avec, comme étendard, les draps de ma noce au vent !

 LÉONARD

Il faudrait que je puisse partir, mais je ne puis, moi aussi, que te suivre… Essaie… Fais un pas… Des clous de lune rivent tes hanches et ma taille.

(Toute cette scène est violente et sensuelle.)

LA FIANCÉE

Tu entends ?

LÉONARD

On vient !

LA FIANCÉE

Sauve-toi ! Il est juste que je meure ici, les pieds dans l’eau, des épines sur la tête. Les fleurs me pleureront, catin et pucelle.

 LÉONARD

Tais-toi ! Ils montent.

LA FIANCÉE

Pars !

LÉONARD

Silence ! Qu’ils ne nous entendent pas. Allons, viens ! toi devant.

(La fiancée hésite.)

LA FIANCÉE

Non. Ensemble.

LÉONARD (l’étreignant)

 Comme tu voudras ! S’ils nous séparent c’est que je serai mort.

LA FIANCÉE

Et moi, morte. (Ils sortent enlacés.)

(La lune se lève très lentement. La scène est éclairée d’une vive clarté bleue. Tout à coup, deux longs cris déchirants, et la musique cesse brusquement. Au second cri apparaît la mendiante, de dos. Elle ouvre sa cape et reste au centre comme un oiseau aux ailes immenses. La clarté lunaire s’arrête sur elle. Le rideau tombe dans un silence absolu.)

RIDEAU

Federico Garcia Lorca, Noces de sang, in Noces de sang suivi de Yerma, III, 1, pp. 103-107, Gallimard, 1946, trad. Marcelle Auclair (collab. Jean Prévost et Paul Lorenz)

 

Léonard, la fiancée, fuyant - Noces de sang, Garcia Lorca dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Federico Garcia Lorca (poets.org)

 

Je signale aussi, pour les amateurs de cette pièce et du reste de la trilogie Noces de sang – Yerma – La maison de Bernarda Alba, la remarquable et très audacieuse adaptation du texte de Lorca que propose Carlos Saura : je n’en dis pas davantage, voici l’adresse, et plus loin l’affiche. On s’en met plein les yeux. Si, avant d’oublier, la pièce en langue originale : http://usuaris.tinet.cat/picl/libros/glorca/gl003900.htm

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=B8jQWXTUG7I

 

bodasdesangre8102 épines dans Théâtre

Affiche du film Noces de sang de Carlos Saura (1981)

 

Le matelot d’Amsterdam – Apollinaire

 

Le matelot d’Amsterdam

 

Le brick hollandais, l’Alkmaar, revenait de Java, chargé d’épices et d’autres matières précieuses.

Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent permission de descendre à terre.

L’un d’eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l’épaule droite, un perroquet sur l’épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu’il avait l’intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On était au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d’un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n’éclairait qu’à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l’attendait à Monikendam. Il supputait l’argent qu’il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l’aborda, en lui demandant s’il cherchait un acheteur pour son perroquet:

—Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à lui répondre, et je vis tout seul.

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l’anglais. Il fit son prix qui convint à l’inconnu.

—Suivez-moi, dit ce dernier. J’habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j’ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût.

Tout heureux de l’aubaine, Hendrijk Wersteeg s’en alla avec le gentleman, auquel, dans l’espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l’éloge de son singe, qui était, disait-il, d’une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat de l’Angleterre et qui s’attachent le plus à leur maître.

Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l’inconnu ne lui répondait pas et ne semblait même point l’écouter.

Ils continuèrent leur route en silence, l’un à côté de l’autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d’un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.

Au bout d’une heure de marche, l’inconnu dit brusquement:

—Nous approchons de chez moi.

Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d’un cottage, et l’on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d’une sirène, en mer.

L’inconnu s’arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu’il referma après que Hendrijk l’eut franchie.

Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d’un jardin, une petite villa d’assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.

L’inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l’inconnu habitait seul:

—C’est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n’est pas assez riche pour qu’on l’attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d’anxiété.

***

—Si vous avez des allumettes, éclairez-moi, dit l’inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obéit, et, dès qu’ils furent à l’intérieur de la maison, l’inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.

Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l’espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.

L’inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage:

—Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu’il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu’il dise.

Puis, après avoir fermé la cage où l’oiseau s’effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler des étoffes.

Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l’enfoncer. Mais une voix l’arrêta.

—Un pas et vous êtes mort, matelot!

Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne qu’il n’avait pas encore aperçue, le canon d’un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s’arrêta.

Il n’y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver même eût été inutile. L’inconnu qui le tenait à sa merci s’abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d’où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.

—Écoutez-moi bien, dit l’inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n’avez pas le choix. Il faut m’obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table… Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles… Prenez-le.

Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L’inconnu continua:

—Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.

Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.

—Détachez les liens de cette femme, dit l’inconnu, et ôtez-lui son bâillon.

L’ordre exécuté, la femme, toute jeune et d’une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s’écriant:

—Harry, c’est un guet-apens infâme! Vous m’avez attirée dans cette villa pour m’y assassiner. Vous prétendiez l’avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n’ai jamais été coupable!… Harry! Harry! je suis innocente!

—Je ne vous crois pas, dit sèchement l’inconnu.

—Harry, je suis innocente! répéta la jeune dame d’une voix étranglée.

—Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie.

Et la voix de l’inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime…

Maintenant, matelot, si avant que je n’aie compté jusqu’à dix, vous n’avez pas logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois…

Et avant que l’inconnu eût eu le temps de compter jusqu’à quatre, Hendrijk affolé, tira sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l’avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s’affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d’épouvante, se cachait dans sa vareuse.

***

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d’un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l’un des policiers. Il les effraya tous à un tel point, qu’ayant fait quelques pas en arrière, ils l’abattirent à coups de revolver avant d’oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s’était suicidé ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres furent identifiés sans peine, et l’on se demanda comment lady Finngal, femme d’un pair d’Angleterre, s’était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.

Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d’ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.

Depuis ces événements, il s’est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu’un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse:

—Harry, je suis innocente!

 

Guillaume Apollinaire, « Le matelot d’Amsterdam », L’Hérésiarque et Cie, Gallimard, 1907

 

Le matelot d'Amsterdam - Apollinaire dans Littérature (à l'exception de la poésie) arton2639

Guillaume Apollinaire (larevuedesressources.org)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… », Marina Tsvetaïéva

En guise d’avertissement liminaire : je suis très peu connaisseur de la poésie russe, et de la poésie des pays slaves en général. Cependant, je me suis récemment aventuré, un peu par hasard, dans le volume en Poésie Gallimard de Marina Tsvétaïéva intitulé Le ciel brûle. Et j’ai subi (ou mené) cette expérience bien propre au texte poétique et à sa lecture, qui est une sorte de corps-à-corps. Une parfaite identification mentale, parfaite et donc rare, sauf chez nos poètes de prédilection, mais parfaitement immédiate et inconfondable. Le roman, je crois, ne commence pas aussi systématiquement par un check-point où seulement quelques passeports sont visés, comme c’est le cas pour une poésie de qualité. Il y a des codes desquels on joue, ou dont on se joue, mais narrateur, auteur, personnage, focalisation sont toujours là, sont toujours en question : qu’on fasse sans, ou qu’on fasse avec, le parti pris est toujours un parti pris en fonction d’eux. Peut-être est-ce pour cela que la poésie « porte » davantage que le roman, en saturant l’infinité de l’espace et du temps ; le je qui s’y déploie revendique en même temps une singularité absolue : le tout du monde, le monde jouant son va-tout, son sens, est dans l’expectoration ou si l’on préfère un regard absolument un et unique. Voici ce qui me semble être un poème singulièrement universel :

 

Une fleur est accrochée à ma poitrine;
Qui me l’a accrochée? — Je ne sais plus.
Ma faim est insatiable
De tristesse, de passion, de mort.

Par le violoncelle, le grincement
Des portes et le tintement des verres,
Et par le cliquetis des éperons
Et le cri des trains de nuit —

Par le coup tiré à la chasse,
Par le grelot des troïkas —
Vous m’appelez, vous m’appelez,
Vous, que je n’aime pas!

Il est pourtant un délice :
J’attends celui qui le premier
Me comprendra enfin
Et tirera à bout portant.

 

En relisant ce poème, je ne peux pas m’empêcher d’y voir, au coeur d’un univers sans frontières, presque indifférent, cacophonique, strié sans fin par les cris, les stigmates des éperons et les rudes patins des troïkas, ce je soudainement traversé par la trajectoire parfait d’un coup de foudre : ce « je », qu’on le veuille jeune et déjà désabusé, ou bien aguerri par l’âge et fatigué d’entendre toujours les mêmes hâbleurs et les mêmes rengaines quotidiennes, avoisinant la mort, croit encore au « délice » dernier, et maintenant je les vois côte à côte et presque frères, attendant leur rédempteur, l’Astérion de Borges et le « je » d’une « Une fleur est accrochée.. » ; mon poème du jour est bien plus qu’un poème d’amour, mais c’est sous cette forme qu’il m’a saisi (une sorte de « Elle a les yeux revolver / Elle a le regard qui tue », en plus inspiré, moins kitsch et plus ambigu). Aussi bien, c’est un poème sur la passion tout court, une passion tranchant (pour garder cette image des stries) sur tout le reste, violente, peut-être mortelle, mais nécessaire. Le douceur de la fleur du premier vers est un trompe-l’oeil, que le reste du poème me semble strier petit à petit.

Jusqu’au coup de grâce.

D’une pierre deux coups, la couverture et un double portrait (mollat.com)

Je serais ravi d’engager le dialogue sur ce poème, comme je l’ai dit je ne prétends certainement pas détenir la vérité sur le sujet, et cela vaut aussi pour mes autres articles. Alors, n’hésitez pas à déposer un commentaire, en toute amitié.

Publié dans:Poésie |on 26 avril, 2015 |Pas de commentaires »

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