Le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal – Sartre, « la fin de la guerre »

Nous avons cru sans preuve que la paix était l’état naturel et la substance de l’Univers, que la guerre n’était qu’une agitation temporaire de sa surface. Aujourd’hui nous reconnaissons notre erreur : la fin de la guerre, c’est tout simplement la fin de cette guerre. L’avenir n’est pas engagé : nous ne croyons pas à la fin des guerres ; et même, nous nous sommes tellement accoutumés au bruit des armes, tellement engourdis par nos blessures et notre faim, que nous n’arrivons même plus tout à fait à la souhaiter. Si l’on nous apprenait demain qu’un nouveau conflit vient d’éclater, nous dirions : « C’est dans l’ordre », avec un haussement d’épaules résigné. Chez les meilleurs je découvre en outre un sourd consentement à la guerre qui est comme une adhésion au plein tragique de la condition humain(sic). La pacifisme recélait encore l’espoir qu’un jour, à force de patience et de pureté, on ferait descendre le ciel sur terre ; les pacifistes croyaient encore que l’homme a de naissance le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal. Aujourd’hui le vois beaucoup de jeunes gens réfléchis et modestes qui ne se reconnaissent aucun droit, pas même celui d’espérer. Ils détestent la violence, mais ils ne sont pas assez optimistes, ils sont trop appliqués pour oser croire qu’on pourra s’en passer. J’en ai vu que refusaient de faire état de leur santé précaire au conseil de révision, de crainte d’être réformés. « J’aurais bonne mine, disaient-ils, à la prochaine. » Aussi semble-t-il que cette guerre, qui fut beaucoup plus atroce que la précédente, ait laissé de moins mauvais souvenirs. Peut-être parce qu’on a cru longtemps qu’elle était moins stupide. Il ne paraissait pas stupide de se battre contre l’impérialisme allemand, de résister à l’armée d’occupation. Aujourd’hui seulement on s’aperçoit que Mussolini, Hitler, Hiro-Hito n’étaient que des roitelets. Ces puissances de rapine et de sang qui se jetaient sur les démocraties, c’étaient de loin les nations les plus faibles. Les roitelets sont morts et déchus, leurs petites principautés féodales, Allemagne, Italie, Japon, sont à terre. Le monde est simplifié : deux géants se dressent, seuls, et ne se regardent pas d’un bon oeil. Mais il faudra quelque temps avant que cette guerre-ci ne révèle son vrai visage. Ses ultimes moments ont été pour nous avertir de la fragilité humaine. Aussi aimons-nous qu’elle finisse, mais non pas la façon dont elle finit. Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine, la terre peut sauter, cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis. Personne ne saurait jamais si l’homme eût pu surmonter les haines de race, s’il eût trouvé une solution aux luttes de classe. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le pouvoir de refuser son propre suicide faute de disposer des moyens qui lui eûssent permis de l’accomplir. Les guerres creusaient de petits trous en entonnoirs, vite comblés, dans cette masse compacte de vivants. Chaque homme était à l’abri dans la foule, protégé contre le néant antédiluvien par les générations de ses pères, contre le néant futur par celle de ses neveux, toujours au milieu du temps, jamais aux extrêmes. Nous voilà pourtant revenus à l’An Mil, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps ; à la veille du jour où nous honnêteté, notre courage, notre bonne volonté n’auront plus de sens pour personne, s’abîmeront de pair avec la méchanceté, la mauvaise volonté, la peur dans une instinction radicale. Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure : cet acte que je fais aujourd’hui, ni Dieu ni homme n’en seront les témoins perpétuels. Il faut que je sois, en ce jour même et dans l’éternité, mon propre témoin. Moral parce que je veux l’être, sur cette terre minée. Et l’humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu’elle est née, mais parce qu’elle aura décidé de prolonger sa vie. Il n’y a plus d’espèce humaine. La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elles est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse. Mais non, direz-vous : nous sommes tout simplement à la merci d’un fou. Cela n’est pas vrai : la bombe atomique n’est pas à la disposition du premier aliéné venu ; il faudrait que ce fou fût un Hitler, et de ce nouveau Führer, comme du premier, nous serions tous responsables. Ainsi, au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l’humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort.

Faut-il renoncer à construire cette paix, la plus périlleuse de toutes, parce que nous ne croyons plus à la Paix, parce que notre pays a perdu beaucoup de ses pouvoirs, parce que le suicide possible de la terre entache nos entreprises d’un subtil néant ?

Jean-Paul Sartre, « La fin de la guerre » (extrait), octobre 1945, numéro 1 des Temps Modernes

Le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal - Sartre,

Sartre en 1967 (wikipedia.org)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 23 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

« Le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers » – Goethe, Werther

 

21 juin.

Je passe des jours aussi heureux que Dieu en réserve à ses élus, et, quoi qu’il me puisse arriver, je ne saurais dire que je n’ai pas goûté les joies les plus pures de la vie…. Tu connais mon Wahlheim : j’y suis tout à fait établi. Là je ne suis qu’à une demi-lieue de Charlotte ; là je jouis de moi-même et de toute la félicité que l’homme a reçue en partage.

Aurais-je pensé, quand je choisis Wahlheim pour but de mes promenades, qu’il fût si près du ciel ! Que de fois, en poussant plus loin mes excursions, ai-je vu par delà la rivière, tantôt de la montagne, tantôt de la plaine, cette maison de chasse, qui renferme aujourd’hui tous mes vœux !

Cher Wilhelm, j’ai fait mille réflexions sur le désir de l’homme de se répandre, de faire des découvertes nouvelles, de courir à l’aventure, puis sur son inclination secrète à se borner volontairement, acheminer dans l’ornière de l’habitude, sans s’inquiéter de ce qui est à droite et à gauche. Lorsque je vins ici et que, de la colline, je contemplai cette belle vallée, elle m’attira de toutes parts avec un charme inconcevable…. Là-bas, le petit bois…. « Ah ! si tu pouvais te cacher sous ses ombrages !… Là-haut la cime de la montagne….» Ah ! si tu pouvais contempler de là le vaste paysage !… » Et ces collines enchaînées entre elles, et ces discrets vallons…. « Oh ! si je pouvais me perdre dans leur sein ! «J’accourais et je revenais, sans avoir trouvé ce que j’avais espéré. Il en est du lointain comme de l’avenir. Un immense, un obscur horizon se déroule devant notre âme ; nos sentiments s’y perdent comme nos regards, et nous brûlons, hélas ! de donner tout ce que nous sommes pour savourer pleinement les délices d’un sentiment unique, grand et sublime…. Et quand nous sommes accourus, quand là-bas est devenu ici, c’est toujours après comme auparavant ; nous restons dans notre misère, dans notre sphère bornée, et notre âme soupire après le soulagement qui la fuit.

C’est ainsi que le plus inquiet vagabond regrette enfin sa patrie, et trouve en sa cabane, dans les bras de sa compagne, au milieu de ses enfants, dans les travaux qu’il s’impose pour leur entretien, le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers.

Quand je sors le matin, au lever du soleil, pour me rendre à mon Wahlheim, et que je cueille moi-même mes pois-goulus dans le jardin de mon hôtesse ; que je m’assieds et les effile, tout en lisant mon Homère ; quand je me choisis un pot dans la petite cuisine, et me coupe du beurre, et mets au feu mes pois, et les couvre et m’assieds auprès, pour les remuer quelquefois ; alors je sens à merveille comme les orgueilleux amants de Pénélope peuvent tuer, dépecer et rôtir eux-mêmes les bœufs et les porcs. Il n’y a rien qui me remplisse d’un sentiment paisible et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, que, Dieu merci, je puis, sans affectation, entremêler dans ma façon de vivre.

Combien je suis heureux que mon cœur soit capable de sentir la simple et innocente joie de l’homme qui met sur sa table un chou qu’il a cultivé lui-même, et qui jouit non-seulement de son chou, mais aussi, en un seul moment, de tous ces heureux jours, de la belle matinée où il le planta, des charmantes soirées où il l’arrosa, et prit plaisir à le voir croître de jour en jour !

 

Johann Wolfgang von Goethe, Les souffrances du jeune Werther, trad. Jacques Porchat, Librairie de L. Hachette et Cie, 1860

 

J. W. von Goethe (babelio.com)

Paisibles chagrins – un quatrain d’Omar Khayam

 

Un quatrain d’un raffinement et d’une profondeur inégalables, parmi tant d’autres merveilleux, réunis par exemple dans une édition en Poésie Gallimard, dont il ne faut pas esquiver l’excellente préface d’André Velter, très agréable et instructive pour la lecture de ce grand combattant pour la liberté de penser que demeure Khayam.

 

 

La sphère céleste : une ceinture pour notre vie de tourments !

Le fleuve Oxus : le sillage de nos pleurs mêlés de sang !

L’enfer : une étincelle de nos absurdes chagrins !

Le Paradis : un instant de notre vie vécu paisiblement !

 

Omar Khayam, Rubayat, Gallimard Poésie, p. 86, trad. Armand Robin

 

 

Paisibles chagrins - un quatrain d'Omar Khayam dans Poésie

Omar Khayam (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 18 juin, 2015 |Pas de commentaires »

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