Le métier de vivre – Les Ithaques, Constantin Cavafy

 

Un très grand poème d’un poète fabuleux, aujourd’hui, qui me rappelle aussitôt le titre des notes de Cesare Pavese, le « métier de vivre ». Je ne vais pas m’épancher en commentaires fastidieux, indécents quand il s’agit d’un tel monument, mais à cette adresse, vous rencontrerez un homme qui en parle très bien et qui n’est autre que le traducteur de la version que je publie ce jour : http://www.cles.com/enquetes/article/le-chemin-vers-ithaque ; un hommage très sensible et on ne peut plus digne de Cavafy. Je me permettrai donc deux petites remarques personnelles : on est saisi par cette insistance sur l’unique but qu’est Ithaque, et la tension qui traverse ainsi tout le texte entre investigation du monde et de soi, élaboration de cette Ithaque finale dans l’épreuve des plaisirs et des douleurs, et cet horizon sans lequel on ne serait pas parti, origine et fin : synonyme peut-être du résultat de la construction, à choix multiples, de l’homme que nous nous façonnons (Et n’atteint l’île qu’une fois vieux ; Sans elle, tu ne serais jamais parti), mais aussi de vie (Ithaque t’a accordé le beau voyage ; Et si pauvre qu’elle te paraisse) ; deuxièmement, cet exquise composition de légèreté et de gravité dans la peinture des différentes étapes et haltes du voyage. Mais place aux maîtres, le poète et son exact porte-voix.

 

Le métier de vivre - Les Ithaques, Constantin Cavafy dans Poésie

Une Ithaque (versant sud du mont Niritos et isthme) (http://thierry.jamard.over-blog.com/)

 

LES ITHAQUES

 

Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

 

Souhaite que dure le voyage, Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les fureurs de Poséidon, ne les redoute pas.

Tu ne les trouveras pas sur ton trajet

Si ta pensée demeure sereine, si seuls de purs

Émois effleurent ton âme et ton corps.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les violences de Poséidon, tu ne les verras pas

A moins de les receler en toi-même

Ou à moins que ton âme ne les dresse devant toi.

 

Souhaite que dure le voyage.

Que nombreux soient les matins d’été où

Avec quelle ferveur et quelle délectation

Tu aborderas à des ports inconnus !

Arrête-toi aux comptoirs phéniciens

Acquiers-y de belles marchandises

Nacres, coraux, ambres et ébènes

Et toutes sortes d’entêtants parfums

Le plus possible d’entêtants parfums,

Visite aussi les nombreuses cités de l’Égypte

Pour t’y instruire, t’y initier auprès des sages.

 

Et surtout n ‘oublie pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteint l’île qu’une fois vieux,

Riche de tous les gains de ton voyage

Tu n ‘auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a accordé le beau voyage,

Sans elle, tu ne serais jamais parti.

Elle n’a rien d’autre à te donner.

Et si pauvre qu’elle te paraisse

Ithaque ne t’aura pas trompé.

Sage et riche de tant d’acquis

Tu auras compris ce que signifient les Ithaques.

 

               Poème composé par Cavafy à Alexandrie en 1911, trad. Jacques Lacarrière

 

Cavafy Cavafy dans Poésie

Constantin Cavafy (theofipress.webs.com)

 

img_auteur_312 Ithaques

Jacques Lacarrière (bibliomonde.com)

Publié dans:Poésie |on 15 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Retour dans le labyrinthe

Pour ceux qui le connaissent ne serait-ce qu’un peu, le motif du labyrinthe est récurrent dans l’oeuvre de Borges, pour notre plus grand bonheur. Effroi aussi. Et incertitude, comme dans ce très bref conte qui figure dans le recueil intitulé El aleph, où Borges présente l’histoire de ce même labyrinthe de Crète, pour ainsi dire, à l’envers. Ce n’est plus le point de vue du héros, du brave et beau Thésée qui est adopté, et il n’est question d’Ariane qu’à la toute fin. La parole est donnée à celui à qui toute une tradition littéraire ne s’est pas donné la peine de l’accorder. Et le résultat est, comme toujours chez Borges, un petit chef-d’oeuvre, dont l’interrogation porte bien sûr sur notre appréhension des mythes, sur notre goût pour les héros et notre crédulité quand il s’agit d’en récolter (et ce n’est pas qu’une question littéraire, assurément), mais aussi sur la solitude (difficile de ne pas avoir pitié du sort absurde du « monstre »), notre humanité (quel est le plus humain des deux, à la fin ?), sur notre réaction face à l’altérité. Mais de tant et tant d’autres choses que ce serait dire du mal de Borges que de prétendre pouvoir dire ce qui est intéressant dans son oeuvre. Tout y compte.

Mais c’en est assez. A mon « top » :

 

 

LA DEMEURE D’ASTERION

Et la reine donna le jour à un fils qui s’appela Astérion.

APOLLODORE, Bibl., III, L.

 

Je sais qu’on m’accuse d’orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est aussi exact que les portes de celle-ci (dont le nombre est infini) sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l’étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n’en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.) Jusqu’à mes calomniateurs reconnaissent qu’il n’y a pas un seul meuble dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier. Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ? Du reste, il m’est arrivé, au crépuscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentré avant la nuit, c’est à cause de la peur qu’ont provoquée en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil était déjà couché. Mais le gémissement abandonné d’un enfant et les supplications stupides de la multitude m’avertirent que j’étais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s’agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des Haches. D’autres ramassaient les pierres. L’un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n’est pas pour rien que ma mère est une reine. Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, quoique ma modestie le désire.

Je suis unique; c’est un fait. Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l’art d’écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n’a pas place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n’ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m’a interdit d’apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs.

Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au bélier qui s’apprête à charger, je me précipite dans les galeries de pierre jusqu’à tomber au sol, pris de vertige. Je me cache dans l’ombre d’une citerne ou au détour d’un couloir et j’imagine qu’on me poursuit. Il ya des terrasses d’où je me laisse tomber jusqu’à en rester ensanglanté. À toute heure, je joue à être endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j’ai dormi réellement, parfois la couleur du jour était changée quand j’ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je préfère le jeu de l’autre Astérion. Je me figure qu’il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis: « Maintenant, nous débouchons dans une autre cour », ou : « Je te disais bien que cette conduite d’eau te plairait », ou : « Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a rempli », ou : « Tu vas voir comme bifurque la cave. » Quelquefois, je me trompe et nous rions tous deux de bon coeur.

Je ne me suis pas contenté d’inventer ce jeu. Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n’y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire ; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze (sont en nombre infini). Ma demeure est à l’échelle du monde ou pour être plus exact, elle est le monde. Cependant, à force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussiéreuses de pierre grise, je me suis risqué dans la rue, j’ai vu le temple des Haches et la mer. Ceci,je ne l’ai pas compris, jusqu’à ce qu’une vision nocturne me révèle que les mers et les temples sont aussi quatorze (sont en nombre infini) .Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n’exister qu’une seule fois : là-haut le soleil enchaîné ; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l’immense demeure, mais je ne m’en souviens plus.

Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ?

Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze. Il n’y restait déjà plus aucune trace de sang. « Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »

 

 

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Georges Frederick Watts – Le Minotaure (arretetonchar.fr)

P.S. : pour les hispanophones ou hispanistes en herbe, le texte original à cette adresse : http://www.mundolatino.org/cultura/borges/borges_6.htm

Publié dans:Premiers articles |on 25 avril, 2015 |Pas de commentaires »

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