Les plaisirs de la porte

Ce qui suit est un poème qui me suit, depuis que je l’ai découvert, et appose son sceau sur des images ultérieures, valide les impressions d’un moment, aiguise leur saveur.

 

Les plaisirs de la porte

 

Les rois ne touchent pas aux portes.

Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l’un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, – tenir dans ses bras une porte.

… Le bonheur d’empoigner au ventre par son noeud de porcelaine l’un de ses hauts obstacles d’une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche retenue, l’oeil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement.

D’une main amicale il la retient encore, avant de la repousser décidément et s’enclore, – ce dont le déclic du ressort puissant mais bien huilé agréablement l’assure.

 

C’est un poème de Francis Ponge qu’on retrouve dans ce livre bien déroutant qu’est le Parti pris des choses. Embrasser la chose, la capturer, elle que les poètes ont dédaignée comme la mortadelle, cette chose entre les marbres et les violons, les treilles et les villes tentaculaires : le poète s’engage à lui verser son tribut dans les strictes limites des choses, disons qu’il ne confond pas réhabilitation en tant que parti pris d’analyse et de réflexion, et millimétrisme poétique infondé : au sujet du cageot, il écrit ceci : « cet objet est en somme des plus sympathiques, — sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement. » On ferait craquer les lattes du cageot qui retournerait à la poussière, au néant des choses mal situées ou insituées.

Alors, en relisant les Plaisirs de la porte, voilà ce qui arrive.

Le glissement dans la situation quotidienne, variée de portes inconnues et connues, vers le « nouvel appartement », comme nouvelle appartenance en fin de compte : c’est à dire l’étreinte matérielle, physique,  empoignement de deux corps raides nouveaux l’un pour l’autre quoique »familiers », la réaction de deux essences aux prises : l’homme face à son parti pris de porte. Le sens propre, un sens aux connotations éventuellement érotiques.

Mais aujourd’hui, je reviens de Rome et peut-être n’ai-je jamais passé autant de belles portes que dans cette ville que je considère comme une des plus admirables créations humaines, un millefeuille historique et magique qu’on arpente toujours avec bonheur et extase. Bien sûr, les rois ont peu de chance de franchir la porte du Dithirambo dans le Campo dei Fiori, et de savourer le noeud comme un prélude à la débauche gastronomique qui se livre à table. On leur ouvrira la porte, on les encadrera, il y aura cette enveloppe autour de leur « personne » qui les séparera des choses, à moins de refuser ce qu’on leur propose comme un dû, comme un protocole nécessaire. Les portes s’ouvriront comme d’elles-mêmes.

Mais je m’en tiens là encore aux portes vraies, consistantes, filtre dur et rebutant. Mais ces portes massives du Panthéon que je n’ouvrirai jamais de mes propres mains me font l’effet des portes pongiennes. Il y a l’entrée rude des touristes pressés, en hardes de chasseurs de clichés, de trophées enfin, comme sont rudes les piliers de granit ; il y a l’entrée à pas feutrés, minuscule, mais il y a toujours ce passage. Même ouverte, la porte, réduite à une portion du mur, puits horizontal, invite à la courbure, à l’amincissement, comme lorsque la petite Mei dans Mon voisin Totoro se courbe pour courir sous les buissons à la poursuite des compagnons riquiquis du vénérable agitateur de parapluie (Totoro l’ »original », dans son sanctuaire de verdure, qu’elle y rencontre finalement).

Au Panthéon, comme dans le film d’animation de Miyazaki, l’espace qui naît de cette réduction, de ce filtre essentiel est comme dilaté, la voûte se dresse comme se lève le chapiteau d’un cirque fabuleux. C’est un changement de monde en miniature, il faut écraser le monde d’avant pour que naisse le monde d’en avant. Et même si je triche, que mes portes sont air et passage libre, une page immatérielle qu’on tourne sans corps à corps concret, je sens Ponge dans cette marche retenue, l’investissement du « corps tout entier », qui se décalque soigneusement derrière la porte, et cette porte retenue, l’ultime hésitation, l’éventail frissonnant des possibles, qui se rassemble dans le spectacle de la pièce (que de sens à ce mot de « pièce », magique).

« Déclic du ressort puissant mais bien huilé ». Ce clic dans les entrailles résonne encore dans ma tête, il ne cessera plus. Et toujours ouvrir la porte, pour vérifier que les stucs et les marbres, et la pluie tombant au centre de la voûte chantent avec la même ferveur mélancolique, et pour s’y enclore, sera entendre « l’inflexion des voix chères qui se sont tues », mais n’en déplaise à Verlaine, ce n’est qu’un au revoir.

 

Les plaisirs de la porte dans Littérature (à l'exception de la poésie) pantheon

Le Panthéon et ses portes sombres (rome-passion.com)

Kaguya-hime

https://www.youtube.com/watch?v=6e3KFHmNyGE

Le studio Ghibli aux dires de certains ne serait plus ce qu’il était. Hayao Miyazaki, l’un de ses piliers, a tiré sa révérence l’an dernier en signant le chef-d’oeuvre qu’est Le vent se lève, le rêve et la vie d’un prodige de l’aviation dans la tourmente des années d’entre-deux-guerres, et de guerre. Il faut quand même signaler la très bonne surprise que me semble avoir été Souvenirs de Marnie, le dernier né du studio qui est aussi une très belle histoire, très bien construite et fort émouvante : la relève est au rendez-vous.

Mais aujourd’hui, j’aimerais parler de l’adaptation d’un conte traditionnel ancestral par le compère de Miyazaki, Isao Takahata, dont le doux nom français est le Conte de la princesse Kaguya. J’ai découvert sur le tard l’oeuvre du studio, et j’ai eu le privilège de voir cette adaptation en salles, à plusieurs reprises. C’est peut-être le plus beau film d’animation que j’ai eu la chance de voir, et un des plus grands films, tout court, de ces dernières années. C’est un miracle de dessin et de poésie, une histoire infiniment actuelle, ou infiniment inactuel, selon le sens négatif ou positif qu’on veut bien donner à l’actuel…  Mais mon lien youtube du jour renvoie à la musique de ce film, qui est à elle seule un chef d’oeuvre bouleversant ; Joe Hisaishi, le fidèle collaborateur et ami de Miyazaki, a offert au Kaguya de Takahata une musique qu’on n’oserait à peine rêver. La vidéo dure un peu plus d’un quart d’heure, Hisaishi a réarrangé les morceaux, qui n’y perdent absolument rien. A titre personnel, le morceau central qui correspond dans le film à la scène éblouissante de la fuite, très dramatique, est ma madeleine : pour ceux qui n’auraient pas vu le film, vous ne pouvez pas ne pas prendre une gifle en regardant le trailer américain de 59 secondes, qui reprend justement cette scène de la fuite, avec sa musique. Je crois qu’il n’y a pas de meilleure langue pour exprimer un sentiment aussi violent, de façon aussi fracassante, que celle que, main dans la main, pourrait-on dire, deux grands artistes japonais ont su inventer, épaulés par des équipes qui tiennent encore le haut du pavé pour défendre la beauté.

Kaguya-hime bande-annonce-le-conte-de-la-princesse-kaguya-de-isao-takahata-2014-12539402

(http://scrat.hellocoton.fr)

 

Publié dans:Premiers articles |on 22 avril, 2015 |Pas de commentaires »

A l'encre de mes mots ... |
Lestilleulsmentent |
Imagines1d5s0slm |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Vampire destiny
| Le théâtre classique
| Kokoroplumeducoeur