Le sentiment du mouvement – Ray Bradbury, Fahrenheit 451

- Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. À présent, on sait comment les étouffer dans l’oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j’ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne,  à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est de la distraction. »

Beatty se leva. « Bon, il faut que j’y aille. La conférence est terminée. J’espère avoir clarifié les choses. L’important pour vous, Montag, c’est de vous souvenir que nous sommes les Garants du Bonheur, les Divins Duettistes, vous, moi et les autres. Nous faisons front contre la petite frange de ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories et leurs idées contradictoires. Nous avons les doigts collés à la digue. Tenons bon. Ne laissons pas le torrent de la mélancolie et de la philosophie débilitante noyer notre monde. Nous dépendons de vous. Je ne crois pas que vous vous rendiez compte de votre importance pour la préservation du bonheur qui règne en notre monde. »

Beatty serra la main molle de Montag. Celui-ci était toujours assis dans son lit, comme si la maison était en train de s’effondrer autour de lui sans qu’il puisse bouger. Mildred avait disparu du seuil de la porte.

« Un dernier mot, dit Beatty. Une fois au moins dans sa carrière, tout pompier ressent une démangeaison. Qu’est-ce que racontent les livres, se demande-t-il. Ah, cette envie de se gratter, hein ? Eh bien, Montag, croyez-moi sur parole, il m’a fallu en lire quelques-uns dans le temps, pour savoir de quoi il retournait : ils ne racontent rien ! Rien que l’on puisse enseigner ou croire. Ils parlent d’êtres qui n’existent pas, de produits de l’imagination, si ce sont des romans. Et dans le cas contraire, c’est pire, chaque professeur traite l’autre d’imbécile, chaque philosophe essaie de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui. Ils courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé. »

 

Ray Bradbury, Fahrenheit 451 [1953] , première partie, p. 90-92, trad. Henri Robillot et Jacques Chambon, Folio SF, 2000

 

 

 

Le sentiment du mouvement - Ray Bradbury, Fahrenheit 451 dans Littérature (à l'exception de la poésie) tdy-120606-bradbury-obit-01.grid-6x2

Ray Bradbury (today.com)

 

 

 

Montaigne et ses livres – « Des trois commerces », Essais

 

Montaigne et ses livres -

Bureau-bibliothèque ou « librairie » de Montaigne, détail des poutres à citations du plafond (lewebpedagogique.com)

 

[fin du chapitre, et vibrant hommage à ses compagnons de toujours]

 

« Les discours, la prudence, et les offices d’amitié, se trouvent mieux chez les hommes : pourtant gouvernent-ils les affaires du monde.

Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d’autruy : l’un est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flestrit avec l’aage : ainsin ils n’eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme ; est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers, les autres advantages : mais il a pour sa part la constance et facilité de son service : Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m’assiste par tout : il me console en la vieillesse et en la solitude : il me descharge du poix d’une oisiveté ennuyeuse : et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent : il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extreme et maistresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles : ils me reçoivent tousjours de mesme visage.

Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine son cheval par la bride : Et nostre Jacques Roy de Naples, et de Sicile, qui beau, jeune, et sain, se faisoit porter par pays en civiere, couché sur un meschant oriller de plume, vestu d’une robe de drap gris, et un bonnet de mesme : suivy ce pendant d’une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers : representoit une austerité tendre encores et chancellante. Le malade n’est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l’experience et usage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que je tire des livres. Je ne m’en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct : J’en jouys, comme les avaritieux des tresors, pour sçavoir que j’en jouyray quand il me plaira : mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe : Ce sera tantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira : le temps court et s’en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire, combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure : et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie : C’est la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage : et plains extremement les hommes d’entendement, qui l’ont à dire. J’accepte plustost toute autre sorte d’amusement, pour leger qu’il soit : d’autant que cettuy-cy ne me peut faillir.

Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon mesnage : Je suis sur l’entree ; et vois soubs moy, mon jardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, a cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues : Tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.

Elle est au troisiesme estage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suitte, où je me couche souvent, pour estre seul. Au dessus, elle a une grande garderobe. C’estoit au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuict. A sa suitte est un cabinet assez poly, capable à recevoir du feu pour l’hyver, tres-plaisamment percé. Et si je ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne : j’y pourroy facilement coudre à chasque costé une gallerie de cent pas de long, et douze de large, à plein pied : ayant trouvé tous les murs montez, pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensees dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là.

La figure en est ronde, et n’a de plat, que ce qu’il faut à ma table et à mon siege : et vient m’offrant en se courbant, d’une veuë, tous mes livres, rengez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l’environ. Elle a trois veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyver j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchee sur un tertre, comme dit son nom : et n’a point de piece plus eventee que cette cy : qui me plaist d’estre un peu penible et à l’esquart, tant pour le fruit de l’exercice, que pour reculer de moy la presse. C’est là mon siege. J’essaye à m’en rendre la domination pure : et à soustraire ce seul coing, à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n’ay qu’une auctorité verbale : en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy, où estre à soy : où se faire particulierement la cour : où se cacher. L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousjours en montre, comme la statue d’un marché. Magna servitus est magna fortuna. Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Je n’ay rien jugé de si rude en l’austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce que je voy en quelqu’une de leurs compagnies, avoir pour regle une perpetuelle societé de lieu : et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouve aucunement plus supportable, d’estre tousjours seul, que ne le pouvoir jamais estre.

Si quelqu’un me dit, que c’est avillir les muses, de s’en servir seulement de jouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps : à peine que je ne die toute autre fin estre ridicule. Je vis du jour à la journee, et parlant en reverence, ne vis que pour moy : mes desseins se terminent là. J’estudiay jeune pour l’ostentation ; depuis, un peu pour m’assagir : à cette heure pour m’esbatre : jamais pour le quest. Une humeur vaine et despensiere que j’avois, apres cette sorte de meuble : non pour en prouvoir seulement mon besoing, mais de trois pas au dela, pour m’en tapisser et parer : je l’ay pieça abandonnee.

Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir : Mais aucun bien sans peine : C’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommoditez, et bien poisantes : L’ame s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter, en cette declinaison d’aage.

Voyla mes trois occupations favories et particulieres : Je ne parle point de celles que je doibs au monde par obligation civile. »

 

Michel de Montaigne, Essais, livre III, 3, « Des trois commerces »

 

Montaigne-man---Cohen-is--011 commerce dans Essais, philosophie...

Michel de Montaigne (theguardian.com)

 

Publié dans:Essais, philosophie... |on 13 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Icare – Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski

 

Je demande pardon à qui s’aventurera dans cet article, pour son volume assez inhabituel, mais comme il s’agit aujourd’hui d’honorer une nouvelle magistrale, de surcroît composée par un cousin éloigné du compositeur Karol Szymanowski, il m’a fallu rendre hommage à ces deux monstres sacrés de la culture polonaise du XXème siècle. Il est vrai que les lettres polonaises se sont taillé une part de choix sur ce blog depuis un mois, et cela tient vraisemblablement à l’obscurité dans laquelle sont plongées celles-ci pour le lecteur français. Qu’à cela ne tienne : je suis en mesure de proposer à la lecture une nouvelle de Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), polygraphe célébrissime dans sa patrie, mais aussi figure majeure de la résistance durant la Seconde Guerre (sa maison à Stawisko, près de Varsovie, était un haut lieu de rencontre entre intellectuels résistants). La reconnaissance lui vint d’abord pour sa poésie, et on le tient pour un des plus grands nouvellistes polonais : à vous d’en juger avec Icare, qui relève vraiment du prodige, de la grâce absolue et de l’horreur totale. En accompagnement, une pièce de Karol Szymanowski (1882-1937), autre gloire éclipsée des arts polonais, l’étude op. 4 no. 3 interprétée par son jeune homonyme (à défaut de cette précision, c’est peut-être seulement son homonyme et non son descendant) Michał Szymanowski.

 

ICARE

 

Il existe un tableau de Bruegel, intitulé « La Chute d’Icare ». Un paysan y laboure la terre sur un rivage escarpé, un berger insouciant fait paître son troupeau, un pêcheur retire ses lignes de l’eau, une ville tranquille semble sommeiller dans le lointain. Un navire, toutes voiles dehors, vogue sur la mer. À bord, des marchands discutent affaires. Bref, la vie s’écoule, avec ses soucis quotidiens, ses tensions journalières, ses occupations et ses tracas ordinaires. Où est Icare ? Où est celui qui tenta de voler jusqu’au soleil ? Ce n’est qu’en examinant attentivement le tableau que l’on aperçoit dans la mer deux jambes sortant de l’eau et quelques plumes voletant au-dessus des flots, arrachées par la violence de la chute aux ailes construites pourtant avec ingéniosité. Icare vient juste de tomber. Le téméraire, selon la légende grecque, s’était attaché des ailes pour pour s’élever très haut et s’approcher du soleil. Les rayons de l’astre firent fondre la cire qui retenait les rangées de plumes à ses ailes et le jeune homme tomba.La tragédie s’est accomplie, mais les hommes ne l’ont pas remarqué. Ni le paysan qui labourait sa terre, ni le marchand voguant au loin, ni le berger qui regardait le ciel -personne n’a remarqué la chute d’Icare. Seul le poète, ou le peintre, a vu cette mort et l’a transmise à la postérité. 
Je me remémore ce tableau chaque fois que je songe à un événement dont je fus le témoin. C’était au mois de juin 1942 ou 1943. Un beau soir d’été descendait sur Varsovie et des lueurs roses jetaient des ombres gracieuses sur des murs délabrés. La course frénétique des gens pressés de rentrer chez eux, se hâtant de prendre le tramway avant le couvre-feu, noyait dans la foule de vêtements civils les uniformes militaires, de plus en plus rares à cette heure. À ce moment de la journée, les rues animées de Varsovie, embellies par ce magnifique temps de juin, semblaient, l’espace d’un instant, libres de l’occupant. L’espace d’un instant…
 
Je me trouvais à l’arrêt de tramway, au coin de la rue Trebacka et de la rue Krakowskie Przedmiescie. Les tramways tintaient, alignant les unes derrière les autres leurs carcasses rouges, le long de Krakowskie Przedmiescie. Les gens se poussaient par paquets à l’intérieur, s’agglutinaient sur les marches, s’accrochaient sur les tampons, pendaient en grappes à l’arrière et sur les côtés. De temps à autre, un zéro rouge filait, réservé uniquement aux Allemands, et donc presque vide. J’attendis assez longtemps une voiture dans laquelle il fût plus aisé de monter. Elle arriva mais je n’y montai pas, ayant brusquement pris goût à cette foule qui m’entourait, indifférent à moi-même. Devant moi, Mickiewicz se dressait haut sur son piédestal ; des modestes fleurs parfumées poussaient autour du monument ; devant l’église des Carmélites, les voitures tournaient en crissant leurs pneus ; au milieu des cris, des vendeurs de journaux, des marchands de cigarettes et de gâteaux fourmillaient devant un magasin étincelant dont on fermait les stores avec fracas ; on descendait les grilles sur les portes et les fenêtres des entrepôts ; dans le petit square, où jeunes et vieux occupaient les bancs jusqu’aux dernières places, des moineaux pépiaient, tout aussi serrés sur les arbres chétifs. Tout sombrait lentement dans le crépuscule bleu de ce soir d’été. En cet instant, j’entendais le cœur battant de Varsovie et, malgré moi, je m’attardais parmi les hommes, pour continuer à savourer avec eux cette soirée d’été en ville.
À ce moment, j’aperçus un jeune garçon qui, venant sans doute de la rue Bednarska, dépassa assez imprudemment la carlingue rouge du tramway qui démarrait. Il s’arrêta sur le terre-plein, face à la chaussée, le dos à la cohue, les yeux fixés sur un livre, avec lequel il semblait avoir émergé du crépuscule, qui virait maintenant au gris. Il n’avait pas plus de quinze ou seize ans. En lisant, il secouait de temps à autre sa chevelure blonde, écartant les mèches qui lui tombaient sur le front. Un second livre dépassait de sa poche latérale. Quant à l’autre, il le tenait plié devant les yeux, ne pouvant visiblement s’en détacher. Il venait sans doute de se le procurer auprès d’un camarade ou dans une bibliothèque clandestine et, sans attendre d’être rentré à la maison, il voulait en commencer la lecture tout de suite, dans la rue. Je regrettai de ne pas savoir de quel livre il s’agissait, de loin il ressemblait à un manuel, mais aucun manuel ne sucite un tel intérêt chez un jeune homme. Peut-être étaient-ce des poèmes ? Ou un livre d’économie ? Je ne sais pas.
Le garçon resta un instant sur le terre-plein, plongé dans sa lecture. Il ne prenait pas garde à la bousculade, à la foule qui se pressait dans les wagons. Plusieurs traînées rouges passèrent derrière lui, il ne détournait pas les yeux de son livre. Soit qu’il en eût eu assez de la bousculade et des cris autour de lui, soit qu’il eût ressenti soudain inconsciemment la nécessité de rentrer rapidement chez lui, je le vis descendre sur la chaussée, les yeux longtemps rivés sur son livre, fonçant droit vers une voiture.
La voiture freina brutalement, faisant crisser ses pneus sur l’asphalte et, pour éviter le garçon, elle braqua violemment et s’arrêta net, juste avant le coin de la rue Trebacka. Je vis avec effroi qu’il s’agissait d’une ambulance de la gestapo. Le jeune homme voulut contourner la voiture. Mais, à cet instant, la portière arrière de l’ambulance s’ouvrit et deux individus sortirent, coiffés de casques à tête de mort. Ils se trouvèrent juste à côté du garçon. L’un d’eux cria d’une voix gutturale, l’autre l’invita d’un geste rond et railleur à monter dans l’ambulance. 
Je vois encore ce jeune homme immobile devant la portière, gêné, confus… Il faisait un mouvement naïf de la tête pour dire non, tel un enfant promettant que plus jamais il ne… « Je n’ai rien fait, semblait-il dire, j’ai juste… » Il désignait le livre comme la cause de son inattention. Comme si l’on pouvait, en l’occurrence, expliquer quoi que ce soit. Il refusait de monter dans l’ambulance, poussé par un dernier sursaut de sa vie perdue.
 Le gendarme exigea ses papiers, arracha la kenkarte* que le garçon venait de sortir et d’un geste violent le poussa à l’intérieur. Le second vint à la rescousse, le garçon finit par monter, les hommes de la gestapo derrière lui. La portière claqua et l’ambulance, démarrant en trombe, se dirigea à vive allure vers l’allée de Szuch…
Je la perdis de vue. Je regardai autour de moi, en quête d’une explication, d’une marque de compassion pour ce qui venait d’arriver. Un jeune homme venait de mourir. À ma stupeur, je réalisai que personne n’avait remarqué cet événement. Tout s’est déroulé si rapidement, chacun était tellement absorbé par sa hâte, que l’enlèvement du jeune homme était passé inaperçu. Les dames, qui se trouvaient juste à côté de moi, se querellaient pour savoir par quel tramway il leur serait plus commode de rentrer, deux messieurs allumaient leur cigarette derrière le poteau de l’arrêt ; à côté de son panier posé au pied du mur, une marchande ne cessait de répéter, comme une incantation bouddhiste : « Citrons, citrons, mes beaux citrons » ; de jeunes garçons traversaient la rue en courant derrière les tramways qui démarraient, au risque de tomber sur d’autres voitures. Mickiewicz se dressait tranquillement, les fleurs embaumaient, les petits bouleaux et les sorbiers à côté du monument se balançaient, agités par un vent léger, la disparition de ce jeune garçon ne signifiait rien pour personne. J’étais seul à avoir remarqué qu’Icare venait de se noyer.
Je restai encore longtemps immobile, attendant que le foule se dissipât. Je pensais que « Michas » – c’est ainsi que je le nommais – reviendrait peut-être. J’imaginais sa maison, ses parents attendant son retour, sa mère préparant le repas du soir, et je ne pouvais supporter l’idée qu’ils ne sauraient jamais comment leur fils était mort. Je ne pensais pas, connaissant les habitudes de nos occupants, qu’il pût s’arracher à leurs griffes, il s’était laissé prendre si bêtement !  La cruauté gratuite de cet enlèvement me bouleversa profondément, et m’émeut encore aujourd’hui. 
Ceux qui allaient périr au combat savaient pourquoi – peut-être éprouvaient-ils une consolation à l’idée que leur mort aurait un sens. Mais combien y en eut-il comme cet Icare, qui disparaissaient dans l’océan de l’oubli pour une raison cruelle et absurde.
Le soir tombait, la ville s’endormait d’un sommeil lourd et fébrile… Je quittai enfin l’arrêt et, dépassant le monument de Mickiewicz, je rentrai à pied… Mais l’image de Michas continua de me poursuivre, il secouait la tête pour dire « Non, non, c’est seulement la faute de ce livre… je ferai attention maintenant… »

 

« Icare », dans le recueil de nouvelles Icare, Editions Complexe, 1990, pp. 7-13, trad. Marie Bouvard

 

 

Icare - Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski dans Littérature (à l'exception de la poésie) 9480e01d-4177-4807-8c5e-4b6d9499470a

Jarosław Iwaszkiewicz (static.prsa.pl)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Etude op. 4 no. 3 – Karol, Michał Szymanowski

Karol_Szymanowski guerre dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Karol Szymanowski (wikimedia.org)

 

 

 

 

 

146 Iwaszkiewicz

Michał Szymanowski (cdaccord.com.pl)

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur sur ses traces toutes chaudes – Julien Gracq

 

« La lecture d’un ouvrage littéraire n’est pas seulement, d’un esprit dans un autre esprit, le transvasement d’un complexe organisé d’idées et d’images, ni le travail actif d’un sujet sur une collection de signes qu’il a à réanimer à sa manière de bout en bout, c’est aussi, tout au long d’une visite intégralement réglée, à l’itinéraire de laquelle il n’est nul moyen de changer une virgule, l’accueil au lecteur de quelqu’un : le concepteur et le constructeur, devenu le nu-propriétaire, qui vous fait du début à la fin les honneurs de son domaine, et de la compagnie duquel il n’est pas question de se libérer. Je suis pour ma part extrêmement sensible aux nuances de cet accueil, au point d’être gêné de bout en bout dans la visite d’une propriété même splendide, si je dois le faire en indésirable ou en indésirable compagnie. L’accueil d’un Hugo, par exemple, au seuil d’un de ses livres, dédaigne superbement ma chétive personne et s’adresse, plutôt qu’à un ami lecteur, à un collectif respectueux de touristes passant intimidés le seuil d’un lieu historique. Celui de Malraux, qui immanquablement me met mal à l’aise, semble toujours agacé et comme impatient de s’adresse à quelqu’un de si peu intelligent que vous. Le compagnonnage amusant, piquant, inépuisable, de Stendhal est celui de quelqu’un avec qui on ne s’ennuiera pas une seconde, mais qui ne vous laissera pas l’occasion de placer un mot. À le relire récemment, dans le loisir forcé de ma chambre déserte, je redécouvre un des charmes majeurs de Nerval : une gentillesse d’accueil simple et cordiale, une sorte d’alacrité vagabonde et discrètement fraternelle, qui jamais n’insiste et semble toujours prête si vous le voulez à se laisser oublier.

Et il y a aussi celui qui vous abandonne en chemin ou refuse de vous prendre en charge (ce n’est pas toujours désagréable) et celui au contraire qui guette le chaland à sa porte, et se met bourgeoisement en vitrine, comme une « respectueuse » d’Amsterdam. Si impersonnel qu’il se veuille, un livre de fiction est toujours une maison vide que tout, de pièce en pièce, dénonce comme encore quotidiennement, désinvoltement habitée, du manteau accroché à la patère à la robe de chambre qui traîne sur le lit, et au désordre de la table de travail – et je suis toujours content quand j’ai l’impression de surprendre l’auteur sur ses traces toutes chaudes, et comme au saut du déménagement. »

 

Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, pp. 168-169

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Julien Gracq (babelio.com)

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