Aller « chercher sa faute » – Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière »

 

Joyeuse année à tous !

Pour bien la commencer, une anecdote précieuse racontée par Kundera dans le chapitre « Quelque part là-derrière » de son Art du Roman, où il part à la recherche des racines du kafkaïen, de ce je ne sais quoi qui n’est ni d’essence politique, ni réductible à un concept sociologique, mais qui s’épanouit – si l’on peut dire – aussi bien dans les événements historiques que dans les situations intimes, « banales et très humaines ».

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     Si on ne veut pas se laisser duper par des mystifications et des légendes, on ne trouve aucune trace importante des intérêts politiques de Franz Kafka ; en ce sens-là, il s’est distingué de tous ses amis praguois, de Max Brod, de Franz Werfel, d’Egon Erwin Kisch, de même que de toutes les avant-gardes qui, prétendant connaître le sens de l’Histoire, se plaisaient à évoquer le visage du futur. 

Comment se fait-il donc que ce ne soit pas leur oeuvre, mais celle de leur solitaire compagnon, introverti et concentré sur sa propre vie et son art, qu’on peut recevoir comme une prophétie sociopolitique et qui, de ce fait, est interdite dans une grande partie de la planète ?

J’ai pensé à ce mystère un jour, après avoir été témoin d’une petite scène chez une vieille amie. Cette femme, pendant les procès staliniens de Prague en 1951, a été arrêtée et jugée pour des crimes qu’elle n’avait pas commis. Des centaines de communistes se sont trouvés d’ailleurs, à la même époque, dans la même situation qu’elle. Leur vie durant, ils s’étaient tous entièrement identifiés à leur Parti. Quand celui-ci est devenu d’un coup leur accusateur, ils ont accepté, à l’instar de Joseph K., « d’examiner toute leur vie passée jusque dans le moindre détail » pour trouver la faute cachée et, finalement, avouer des crimes imaginaires. Mon amie a réussi à sauver sa vie parce que, grâce à son extraordinaire courage, elle a refusé de se mettre, comme tous ses camarades, comme le poète A., « à la recherche de sa faute ». Ayant refusé d’aider ses bourreaux, elle est devenue inutilisable pour le spectacle du procès final. Ainsi, au lieu d’être pendue, elle a été seulement emprisonnée à perpétuité. Au bout de quinze ans, elle a été complètement réhabilitée et relâchée.

On a arrêté cette femme au moment où son enfant avait un an. En sortant de prison, elle a donc retrouvé son fils de seize ans, et elle a eu le bonheur de vivre avec lui une modeste solitude à deux. Qu’elle se soit attachée passionnément à lui, rien n’est plus compréhensible. Son fils avait déjà vingt-six ans quand, un jour, je suis allé les voir. Offensée, vexée, la mère pleurait. La cause en était parfaitement insignifiante : le fils s’était levé trop tard le matin, ou quelque chose comme ça. J’ai dit à la mère : « Pourquoi t’énerver pour cette vétille ? Est-ce que ça vaut la peine de pleurer ? Tu exagères ! »

À la place de la mère, le fils m’a répondu : « Non, ma mère n’exagère pas. Ma mère est une femme excellente et courageuse. Elle a su résister là où tout le monde a échoué. Elle veut que je devienne un homme honnête. C’est vrai, je me suis levé trop tard, mais ce que me reproche ma mère, c’est quelque chose de plus profond. C’est mon attitude. Mon attitude égoïste. Je veux devenir tel que ma mère me veut. Et je le lui promets devant toi. »

Ce que le Parti n’a jamais réussi à faire avec la mère, la mère a réussi à le faire avec son fils. Elle l’a contraint à s’identifier avec l’accusation absurde, à aller « chercher sa faute », à faire un aveu public. J’ai regardé, stupéfait, cette scène d’un mini-procès stalinien, et j’ai compris d’emblée que les mécanismes psychologiques qui fonctionnent à l’intérieur des grands événements historiques (apparemment incroyables et inhumains) sont les mêmes que ceux qui régissent les situations intimes (tout à fait banales et très-humaines).

 

Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière » (1986)  in Oeuvre, II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 707-708

 

 

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Milan Kundera (larousse.fr)

La lenteur

Le novice blogger que je suis, correspond assez aux jeunes amoureux, qui enchaînent sans compter les baisers, les caresses, et s’absorbent dans leur nouveau monde commun ; voilà qui me rappelle deux vers de Borges, qui m’accompagnent à chaque instant, que j’ai trouvés dans le poème Samedis :

Toi,
Qui n’étais hier que toute la beauté
Tu es aussi tout l’amour, maintenant
 

Les choses se passent souvent ainsi, on ne saurait mieux dire. Bref, j’ai beaucoup publié ces premiers jours, dans mon premier blog, et j’espère que quelques-uns y auront trouvé quelque intérêt. Ce troisième article du jour a sa raison d’être dans l’imminence d’un voyage à l’étranger, qui interrompra vraisemblablement mon activité de blogger pendant une bonne semaine, et aussi parce que je veux donner un aperçu assez multiforme et cohérent de ce que je veux défendre sur ce site. Alors, voilà qu’une voix grave m’avertit : céder à la logomachie, étouffer d’éventuels lecteurs en voulant les allécher, et ne pas vouloir perdre un instant, c’est déroger à un principe qui m’est cher, la lenteur. Alors, cet article-amulette  est consacré à la défense de la lenteur dans le premier chapitre de La Lenteur, de Milan Kundera. Le récit dans son ensemble est d’une drôlerie qui s’accommode à merveille d’une grande hauteur de vue, mais les passages carrément foutraques (la scène de la piscine, les tribulations de l’entomologiste…) sont extrêmement réussis. Alors, je dis amulette : mais en tant que lecteur de blog, de presse en ligne, etc, je me reproche, le premier, de passer trop vite, de survoler tout cela comme un avion de ligne. Comme le passage n’est pas très court, je demande au lecteur de ralentir sa course, et d’essayer comme moi de trouver la lenteur.

Pour le plaisir je reproduis le chapitre dans son intégralité (in « Oeuvre », II, bibl. de la Pléaide, pp. 287-289). On a le temps, non ? J’espère qu’il n’y a pas de coquilles : ce serait entièrement ma faute, car je le reproduis manuellement… et lentement !

 

I

      L’envie nous a pris de passer la soirée et la nuit dans un château. Beaucoup, en France, sont devenus des hôtels : un carré de verdure perdu dans une étendue de laideur sans verdure ; un petit morceau d’allées, d’arbres, d’oiseaux au milieu d’un immense filet de routes. Je conduis et, dans le rétroviseur, j’observe une voiture derrière moi. La petite lumière à gauche clignote et toute la voiture émet des ondes d’impatience. Le chauffeur attend l’occasion pour me doubler ; il guette ce moment comme un rapace guette un moineau.
      Véra, ma femme, me dit : « Toutes les cinquante minutes un homme meurt sur les routes de France. Regarde-les, tous ces fous qui roulent autour de nous. Ce sont les mêmes qui savent être si extraordinairement prudents quand on dévalise sous leurs yeux une petite vieille dans la rue. Comment se fait-il qu’ils n’aient pas peur quand ils sont au volant ? »
      Que répondre ? Peut-être ceci : l’homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s’accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l’avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit, il est dans un état d’extase ; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n’a pas peur, car la source de la peur est dans l’avenir, et ce qui est libéré de l’avenir n’a rien à craindre.
      La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé de penser à ses ampoules, à son essouflement ; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l’homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s’adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.
      Curieuse alliance : la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l’extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d’apparatchik de l’érotisme, m’a donné une leçon (glacialement théorique) sur la libération sexuelle ; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme ; j’ai compté : quarante-trois fois. Le culte de l’orgasme : l’utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle ; l’efficacité contre l’oisiveté ; la réduction du coït à un obstacle qu’il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l’amour et de l’univers.
      Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ? Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore : ils contemplent les fenêtres du Bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s’ennuie pas ; il est heureux. Dans notre monde, l’oisiveté s’est transformée en désoeuvrement, ce qui est tout autre chose : le désoeuvré est frustré, s’ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque. 
      Je regarde dans le rétroviseur : toujours la même voiture qui ne peut me doubler à cause de la circulation en sens inverse. À côté du chauffeur est assise une femme ; pourquoi l’homme ne lui raconte-t-il pas quelque chose de drôle ? pourquoi ne pose-t-il pas la paume sur son genou ? Au lieu de cela il maudit l’automobiliste qui, devant lui, ne roule pas assez vite, et la femme ne pense pas non plus à toucher le chauffeur de la main, elle conduit mentalement avec lui et me maudit elle aussi.
      Et je pense à cet autre voyage de Paris vers un château de campagne, qui a eu lieu il y a plus de deux cents ans, le voyage de Mme de T. et du jeune Chevalier qui l’accompagnait. C’est la première fois qu’ils sont si près l’un de l’autre, et l’indicible ambiance sensuelle qui les entoure naît justement de la lenteur de la cadence : balancés par le mouvement du carrosse, les deux corps se touchent, d’abord à leur insu, puis à leur su, et l’histoire se noue.

 

La lenteur dans Littérature (à l'exception de la poésie) parc3

D’un château l’autre (e.tintin.tk.free.fr)

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