« Nous serions là, mais vivrions-nous ? » – Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau

 *

L’artillerie nous administre sa « bénédiction du soir ». La nuit arrive ; des brouillards montent du fond des entonnoirs. On dirait que les trous sont remplis de choses mystérieuses, semblables à des fantômes. La vapeur blanche rampe timidement ça et là, avant d’oser s’élever au-dessus du bord ; puis de longues traînées vaporeuses s’étendent d’entonnoir en entonnoir.

Il fait frais. Je suis de faction et je regarde fixement dans l’obscurité. Je me sens déprimé, comme après chaque attaque ; c’est pourquoi il m’est pénible d’être seul avec mes pensées. À vrai dire, ce ne sont pas des pensées, mais des souvenirs qui maintenant me hantent dans ma faiblesse et m’impressionnent d’une façon singulière.

Les fusées lumineuses montent dans le ciel et je vois se dessiner en moi une image : c’est un soir d’été, je suis dans le cloître de la cathédrale et je regarde de hauts rosiers qui fleurissent au milieu du petit jardin dans lequel on enterre les chanoines. Tout autour sont les images de pierre des stations du rosaire. Il n’y a personne ; un grand silence règne dans ce carré en fleurs ; le soleil met sa chaleur sur les grosses pierres grises ; j’y pose la main et je sens comme elles sont chaudes. À l’extrémité de droite du toit en ardoises, la tour verte de la cathédrale s’élance dans le bleu tendre et mat du soir. Entre les petites colonnes luisantes qui courent tout autour du cloître règne cette fraîche obscurité qui est propre aux églises ; et je suis là, immobile, pensant que, lorsque j’aurai vingt ans, je connaîtrai les troublantes choses qui viennent des femmes.

Cette image est tout près de moi, par un phénomène extraordinaire ; elle me touche presque, avant de s’effacer sous le flamboiement de la prochaine fusée.

Je saisis mon fusil et j’en vérifie l’état. Le canon est humide ; j’y pose ma main en serrant fort et, avec mes doigts, j’essuie l’humidité.

Parmi les prairies qu’il y avait derrière notre ville s’élevait, le long du ruisseau, une rangée de vieux peupliers. Ils étaient visibles de très loin et, bien que ne formant qu’une seule file, on les appelait l’allée des peupliers. Déjà, étant enfant, nous avions pour eux une prédilection ; inexplicablement, ils nous attiraient ; nous passions auprès d’eux des journées entières et nous écoutions leur léger murmure. Nous nous asseyions à leur ombre, sur le bord du ruisseau, et nous laissions pendre nos pieds dans le courant clair et rapide. Les pures émanations de l’eau et la mélodie du vent dans les peupliers dominaient notre imagination. Nous les aimions tant ! Et l’image de ces jours-là, avant de disparaître, fait battre encore mon cœur.

Il est étrange que tous les souvenirs qui s’évoquent en nous aient deux qualités. Ils sont toujours pleins de silence ; c’est ce qui’il y a en eux de plus caractéristique, et même si dans la réalité il en fut autrement, ils n’en produisent pas moins cette impression-là. Et ce sont des apparitions muettes, qui me parlent avec des regards et des gestes, sans avoir recours à la parole, silencieusement ; et leur silence, si émouvant, m’oblige à étreindre ma manche et mon fusil, pour ne pas me laisser aller à ce relâchement et à cette liquéfaction auxquels mon corps voudrait doucement s’abandonner pour rejoindre les muettes puissances qu’il y a derrière les choses.

Elles sont silencieuses parce que le silence, justement, est pour nous un phénomène incompréhensible. Au front il n’y a pas de silence et l’emprise du front est si vaste que nous ne pouvons nulle part y échapper. Même dans les dépôts reculés et dans les endroits où nous allons au repos, le grondement et le vacarme assourdis du feu restent toujours présents à nos oreilles. Nous n’allons jamais assez loin pour ne plus l’entendre. Mais, tous ces jours-ci, ç’a été insupportable.

Ce silence est la raison pour laquelle les images du passé éveillent en nous moins des désirs que de la tristesse, une mélancolie immense et éperdue. Ces choses-là ont été, mais elles ne reviendront plus. Elles sont passées ; elles font partie d’un autre monde pour nous révolu. Dans les cours des casernes elles susciteraient un désir farouche et rebelle ; alors elles étaient encore liées à nous ; nous leur appartenions et elles nous appartenaient bien que nous fussions séparés. Elles surgissaient dans les chansons de soldat que nous chantions lorsque nous allions à l’exercice dans la lande, marchant entre l’aurore et de noires silhouettes de forêts ; elles constituaient un souvenir véhément qui était en nous et qui aussi émanait de nous.

Mais ici, dans les tranchées, ce souvenir est perdu. Il ne s’élève plus en nous-mêmes ; nous sommes morts et lui se tient au loin à l’horizon ; il est une sorte d’apparition, un  reflet mystérieux qui nous visite, que nous craignons et que nous aimons sans espoir. Il est fort et notre désir est également fort ; mais il est inaccessible et nous le savons. Il est aussi vain que l’espoir de devenir général.

Et, même si on nous le rendait, ce paysage de notre jeunesse, nous ne saurions en faire grand-chose. Les forces délicates et secrètes qu’il suscitait en nous ne peuvent plus renaître. Nous aurions beau être et nous mouvoir en lui, nous aurions beau nous souvenir, l’aimer, et être émus à son aspect, ce serait la même chose que quand la photographie d’un camarade mort occupe nos pensées ; ce sont ses traits, c’est son visage et les jours que nous avons passés avec lui qui prennent dans notre esprit une vie trompeuse, mais ce n’est pas lui.

Nous ne serions plus liés à ce paysage, comme nous l’étions. Ce n’est pas la connaissance de sa beauté et de son âme qui nous a attirés vers lui, mais la communauté, la conscience d’une fraternité avec les choses et les événements de notre être, fraternité qui nous limitait et nous rendait toujours quelque peu incompréhensible le monde de nos parents ; car nous étions toujours, pour ainsi dire, tendrement adonnés et abandonnés au nôtre et les plus petites choses aboutissaient toujours pour nous à la route de l’infini. Peut-être n’était-ce là que le privilège de notre jeunesse ; nous ne voyions encore aucune limite et nulle part nous n’admettions une fin ; nous avions en nous cette impulsion du sang qui nous unissait à la marche de nos jours.

Aujourd’hui, nous ne passerions dans le paysage de notre jeunesse que comme des voyageurs. Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. Nous ne sommes plus insouciants, nous sommes d’une indifférence terrible. Nous serions là, mais vivrions-nous ?

Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus.

*

 

Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, VI (extrait), 1928, trad. Alzir Hella et Olivier Bournac

 

 

 

Erich Maria Remarque en 1919 (sueddeutsche.de)

Un bref sentiment d’éternité – Patrick Modiano, Dora Bruder

 

Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960  – si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. c’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été moi-même et où j’ai marché à mon pas.
Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan.
La fugue – paraît-il – est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil.

Je pense à Dora Bruder. Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. À seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi.
D’autres rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands, sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora.

L’été 1941, l’un des films tournés depuis le début de l’Occupation est sorti au Normandie et ensuite dans les salles de cinéma de quartier. Il s’agissait d’une aimable comédie : Premier rendez-vous. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a causé une impression étrange, que ne justifiaient pas la légèreté de l’intrigue ni le ton enjoué des protagonistes. Je me disais que Dora Bruder avait peut-être assisté, un dimanche, à une séance de ce film dont le sujet est la fugue d’une fille de son âge. Elle s’échappe d’un pensionnat comme le Saint-Cœur-de-Marie. Au cours de cette fugue, elle rencontre ce que l’on appelle, dans les contes de fées et les romances, le prince charmant.
Ce film présentait la version rose et anodine de ce qui était arrivé à Dora dans la vraie vie. Lui avait-il donné l’idée de sa fugue ? Je concentrais mon attention sur les détails : le dortoir, les couloirs de l’internat, l’uniforme des pensionnaires, le café où attendait l’héroïne quand la nuit était tombée… Je n’y trouvais rien qui pût correspondre à la réalité, et d’ailleurs la plupart des scènes avaient été tournées en studio. Pourtant, je ressentais un malaise. Il venait de la luminosité particulière du film, du grain même de la pellicule. Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale. La lumière était à la fois claire et trop sombre, étouffant les voix ou rendant leur timbre plus fort et plus inquiétant.
J’ai compris brusquement que ce film était imprégné par les regards des spectateurs du temps de l’Occupation – spectateurs de toutes sortes dont un grand nombre n’avaient pas survécu à la guerre. Ils avaient été emmenés vers l’inconnu, après avoir vu ce film, un samedi soir qui avait été une trêve pour eux. On oubliait, le temps d’une séance, la guerre et les menaces du dehors. Dans l’obscurité d’une salle de cinéma, on était serrés les uns contre les autres, à suivre le flot des images de l’écran, et plus rien ne pouvait arriver. Et tous ces regards, par une sorte de processus chimique, avaient modifié la substance même de la pellicule, la lumière, la voix des comédiens. Voilà ce que j’avais ressenti, en pensant à Dora Bruder, devant les images en apparence futiles de Premier rendez-vous.

             

     Patrick Modiano, Dora Bruder, Folio (Gallimard), 1999, p. 77-80

 

Un bref sentiment d'éternité - Patrick Modiano, Dora Bruder dans Littérature (à l'exception de la poésie) modiano-patrick-2004-329-17_0

Patrick Modiano (magazine-litteraire.com)

Modiano_P26 cinéma dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Dora Bruder et sa mère (ucpress.edu)

Icare – Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski

 

Je demande pardon à qui s’aventurera dans cet article, pour son volume assez inhabituel, mais comme il s’agit aujourd’hui d’honorer une nouvelle magistrale, de surcroît composée par un cousin éloigné du compositeur Karol Szymanowski, il m’a fallu rendre hommage à ces deux monstres sacrés de la culture polonaise du XXème siècle. Il est vrai que les lettres polonaises se sont taillé une part de choix sur ce blog depuis un mois, et cela tient vraisemblablement à l’obscurité dans laquelle sont plongées celles-ci pour le lecteur français. Qu’à cela ne tienne : je suis en mesure de proposer à la lecture une nouvelle de Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), polygraphe célébrissime dans sa patrie, mais aussi figure majeure de la résistance durant la Seconde Guerre (sa maison à Stawisko, près de Varsovie, était un haut lieu de rencontre entre intellectuels résistants). La reconnaissance lui vint d’abord pour sa poésie, et on le tient pour un des plus grands nouvellistes polonais : à vous d’en juger avec Icare, qui relève vraiment du prodige, de la grâce absolue et de l’horreur totale. En accompagnement, une pièce de Karol Szymanowski (1882-1937), autre gloire éclipsée des arts polonais, l’étude op. 4 no. 3 interprétée par son jeune homonyme (à défaut de cette précision, c’est peut-être seulement son homonyme et non son descendant) Michał Szymanowski.

 

ICARE

 

Il existe un tableau de Bruegel, intitulé « La Chute d’Icare ». Un paysan y laboure la terre sur un rivage escarpé, un berger insouciant fait paître son troupeau, un pêcheur retire ses lignes de l’eau, une ville tranquille semble sommeiller dans le lointain. Un navire, toutes voiles dehors, vogue sur la mer. À bord, des marchands discutent affaires. Bref, la vie s’écoule, avec ses soucis quotidiens, ses tensions journalières, ses occupations et ses tracas ordinaires. Où est Icare ? Où est celui qui tenta de voler jusqu’au soleil ? Ce n’est qu’en examinant attentivement le tableau que l’on aperçoit dans la mer deux jambes sortant de l’eau et quelques plumes voletant au-dessus des flots, arrachées par la violence de la chute aux ailes construites pourtant avec ingéniosité. Icare vient juste de tomber. Le téméraire, selon la légende grecque, s’était attaché des ailes pour pour s’élever très haut et s’approcher du soleil. Les rayons de l’astre firent fondre la cire qui retenait les rangées de plumes à ses ailes et le jeune homme tomba.La tragédie s’est accomplie, mais les hommes ne l’ont pas remarqué. Ni le paysan qui labourait sa terre, ni le marchand voguant au loin, ni le berger qui regardait le ciel -personne n’a remarqué la chute d’Icare. Seul le poète, ou le peintre, a vu cette mort et l’a transmise à la postérité. 
Je me remémore ce tableau chaque fois que je songe à un événement dont je fus le témoin. C’était au mois de juin 1942 ou 1943. Un beau soir d’été descendait sur Varsovie et des lueurs roses jetaient des ombres gracieuses sur des murs délabrés. La course frénétique des gens pressés de rentrer chez eux, se hâtant de prendre le tramway avant le couvre-feu, noyait dans la foule de vêtements civils les uniformes militaires, de plus en plus rares à cette heure. À ce moment de la journée, les rues animées de Varsovie, embellies par ce magnifique temps de juin, semblaient, l’espace d’un instant, libres de l’occupant. L’espace d’un instant…
 
Je me trouvais à l’arrêt de tramway, au coin de la rue Trebacka et de la rue Krakowskie Przedmiescie. Les tramways tintaient, alignant les unes derrière les autres leurs carcasses rouges, le long de Krakowskie Przedmiescie. Les gens se poussaient par paquets à l’intérieur, s’agglutinaient sur les marches, s’accrochaient sur les tampons, pendaient en grappes à l’arrière et sur les côtés. De temps à autre, un zéro rouge filait, réservé uniquement aux Allemands, et donc presque vide. J’attendis assez longtemps une voiture dans laquelle il fût plus aisé de monter. Elle arriva mais je n’y montai pas, ayant brusquement pris goût à cette foule qui m’entourait, indifférent à moi-même. Devant moi, Mickiewicz se dressait haut sur son piédestal ; des modestes fleurs parfumées poussaient autour du monument ; devant l’église des Carmélites, les voitures tournaient en crissant leurs pneus ; au milieu des cris, des vendeurs de journaux, des marchands de cigarettes et de gâteaux fourmillaient devant un magasin étincelant dont on fermait les stores avec fracas ; on descendait les grilles sur les portes et les fenêtres des entrepôts ; dans le petit square, où jeunes et vieux occupaient les bancs jusqu’aux dernières places, des moineaux pépiaient, tout aussi serrés sur les arbres chétifs. Tout sombrait lentement dans le crépuscule bleu de ce soir d’été. En cet instant, j’entendais le cœur battant de Varsovie et, malgré moi, je m’attardais parmi les hommes, pour continuer à savourer avec eux cette soirée d’été en ville.
À ce moment, j’aperçus un jeune garçon qui, venant sans doute de la rue Bednarska, dépassa assez imprudemment la carlingue rouge du tramway qui démarrait. Il s’arrêta sur le terre-plein, face à la chaussée, le dos à la cohue, les yeux fixés sur un livre, avec lequel il semblait avoir émergé du crépuscule, qui virait maintenant au gris. Il n’avait pas plus de quinze ou seize ans. En lisant, il secouait de temps à autre sa chevelure blonde, écartant les mèches qui lui tombaient sur le front. Un second livre dépassait de sa poche latérale. Quant à l’autre, il le tenait plié devant les yeux, ne pouvant visiblement s’en détacher. Il venait sans doute de se le procurer auprès d’un camarade ou dans une bibliothèque clandestine et, sans attendre d’être rentré à la maison, il voulait en commencer la lecture tout de suite, dans la rue. Je regrettai de ne pas savoir de quel livre il s’agissait, de loin il ressemblait à un manuel, mais aucun manuel ne sucite un tel intérêt chez un jeune homme. Peut-être étaient-ce des poèmes ? Ou un livre d’économie ? Je ne sais pas.
Le garçon resta un instant sur le terre-plein, plongé dans sa lecture. Il ne prenait pas garde à la bousculade, à la foule qui se pressait dans les wagons. Plusieurs traînées rouges passèrent derrière lui, il ne détournait pas les yeux de son livre. Soit qu’il en eût eu assez de la bousculade et des cris autour de lui, soit qu’il eût ressenti soudain inconsciemment la nécessité de rentrer rapidement chez lui, je le vis descendre sur la chaussée, les yeux longtemps rivés sur son livre, fonçant droit vers une voiture.
La voiture freina brutalement, faisant crisser ses pneus sur l’asphalte et, pour éviter le garçon, elle braqua violemment et s’arrêta net, juste avant le coin de la rue Trebacka. Je vis avec effroi qu’il s’agissait d’une ambulance de la gestapo. Le jeune homme voulut contourner la voiture. Mais, à cet instant, la portière arrière de l’ambulance s’ouvrit et deux individus sortirent, coiffés de casques à tête de mort. Ils se trouvèrent juste à côté du garçon. L’un d’eux cria d’une voix gutturale, l’autre l’invita d’un geste rond et railleur à monter dans l’ambulance. 
Je vois encore ce jeune homme immobile devant la portière, gêné, confus… Il faisait un mouvement naïf de la tête pour dire non, tel un enfant promettant que plus jamais il ne… « Je n’ai rien fait, semblait-il dire, j’ai juste… » Il désignait le livre comme la cause de son inattention. Comme si l’on pouvait, en l’occurrence, expliquer quoi que ce soit. Il refusait de monter dans l’ambulance, poussé par un dernier sursaut de sa vie perdue.
 Le gendarme exigea ses papiers, arracha la kenkarte* que le garçon venait de sortir et d’un geste violent le poussa à l’intérieur. Le second vint à la rescousse, le garçon finit par monter, les hommes de la gestapo derrière lui. La portière claqua et l’ambulance, démarrant en trombe, se dirigea à vive allure vers l’allée de Szuch…
Je la perdis de vue. Je regardai autour de moi, en quête d’une explication, d’une marque de compassion pour ce qui venait d’arriver. Un jeune homme venait de mourir. À ma stupeur, je réalisai que personne n’avait remarqué cet événement. Tout s’est déroulé si rapidement, chacun était tellement absorbé par sa hâte, que l’enlèvement du jeune homme était passé inaperçu. Les dames, qui se trouvaient juste à côté de moi, se querellaient pour savoir par quel tramway il leur serait plus commode de rentrer, deux messieurs allumaient leur cigarette derrière le poteau de l’arrêt ; à côté de son panier posé au pied du mur, une marchande ne cessait de répéter, comme une incantation bouddhiste : « Citrons, citrons, mes beaux citrons » ; de jeunes garçons traversaient la rue en courant derrière les tramways qui démarraient, au risque de tomber sur d’autres voitures. Mickiewicz se dressait tranquillement, les fleurs embaumaient, les petits bouleaux et les sorbiers à côté du monument se balançaient, agités par un vent léger, la disparition de ce jeune garçon ne signifiait rien pour personne. J’étais seul à avoir remarqué qu’Icare venait de se noyer.
Je restai encore longtemps immobile, attendant que le foule se dissipât. Je pensais que « Michas » – c’est ainsi que je le nommais – reviendrait peut-être. J’imaginais sa maison, ses parents attendant son retour, sa mère préparant le repas du soir, et je ne pouvais supporter l’idée qu’ils ne sauraient jamais comment leur fils était mort. Je ne pensais pas, connaissant les habitudes de nos occupants, qu’il pût s’arracher à leurs griffes, il s’était laissé prendre si bêtement !  La cruauté gratuite de cet enlèvement me bouleversa profondément, et m’émeut encore aujourd’hui. 
Ceux qui allaient périr au combat savaient pourquoi – peut-être éprouvaient-ils une consolation à l’idée que leur mort aurait un sens. Mais combien y en eut-il comme cet Icare, qui disparaissaient dans l’océan de l’oubli pour une raison cruelle et absurde.
Le soir tombait, la ville s’endormait d’un sommeil lourd et fébrile… Je quittai enfin l’arrêt et, dépassant le monument de Mickiewicz, je rentrai à pied… Mais l’image de Michas continua de me poursuivre, il secouait la tête pour dire « Non, non, c’est seulement la faute de ce livre… je ferai attention maintenant… »

 

« Icare », dans le recueil de nouvelles Icare, Editions Complexe, 1990, pp. 7-13, trad. Marie Bouvard

 

 

Icare - Jarosław Iwaszkiewicz, musique de Szymanowski dans Littérature (à l'exception de la poésie) 9480e01d-4177-4807-8c5e-4b6d9499470a

Jarosław Iwaszkiewicz (static.prsa.pl)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Etude op. 4 no. 3 – Karol, Michał Szymanowski

Karol_Szymanowski guerre dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Karol Szymanowski (wikimedia.org)

 

 

 

 

 

146 Iwaszkiewicz

Michał Szymanowski (cdaccord.com.pl)

 

 

 

 

 

 

 

Un tribut à la commémoration – L’Origine, Thomas Bernhard

Aujourd’hui cet écrivain pour lequel j’ai une admiration, plus exactement une fascination sans bornes, Thomas Bernhard. Il y a soixante-dix ans, l’Allemagne nazie capitulait, annonçant la fin de la Seconde Guerre Mondiale , la plus immonde boucherie de l’histoire humaine. Cependant, l’été fut le théâtre de l’explosion de deux bombes atomiques à Nagasaki et Hiroshima, les armes de « destruction massive » qui pendant toute la Guerre Froide entretinrent la psychose, et à l’heure de l’enrichissement de minerai fissile en Iran et des essais nord-coréens, exercent une terreur latente : après tout, rassurons-nous ! il y aurait des bombes pour se défendre, pour garantir sa sécurité, et d’autres pour détruire…

Ma modeste contribution à cette commémoration est un passage de l’Origine, le récit de l’adolescence épouvantable, destructrice, anéantissante et salzbourgeoise de Thomas Bernhard dans un internat dirigé par un nazi puis par un catholique, tous deux mis dans le même panier fétide par le narrateur qui, dans une langue impitoyable, lancinante, magnifique au fond, traumatise dès la première ligne. La guerre suscite des héros, des médailles, aux uns la vie sauve, aux autres la mort subite ou lente, pour tous ou presque, la gloire. La filmographie de la SGM soulage d’un remords qui serait sinon perpétuel, en proposant des actes en guerre, qui peuvent atteindre la beauté (un officier nazi épargnant un ancien grand pianiste polonais, un Schindler protégeant des ouvriers dans sa fabrique de casseroles bidons) plutôt que des actes de guerre, toujours laids. Dans le passager que je propose aujourd’hui, la catastrophe « sensationnelle » magnétise l’enfant par la fascination, le sublime de gigantesques ruines ; mais comme un arrière-goût fatal et exécrable, c’est l’horreur qui s’installe lors d’un pas malheureux, et le garçonnet prend la véritable mesure de l’évènement.

 

J’étais étonné que les gens que j’avais vus sur le Vieux Marché ne fissent guère attention à la maison de confection pour hommes Slama et courussent en direction de la place de la Résidence. Aussitôt qu’avec plusieurs autres pensionnaires j’eus tourné au coin de Slama, j’ai su l’événement qui empêchait les gens de rester plantés ici mais les faisaient poursuivre leur chemin à la hâte : la cathédrale avait été touchée par ce qu’on appelle une torpille aérienne, la coupole de la cathédrale s’était effondrée dans la nef et nous étions juste arrivés à temps sur la place de la Résidence : un immense nuage de poussière planait au-dessus de la cathédrale terriblement éventrée et là où avait été la coupole, il y avait maintenant un trou de même dimension. Dès la coin du magasin Slama, nous pouvions regarder directement les grandes peintures des murs de la coupole, en majorité brutalement arrachés. Ces murs se dressaient à présent dans le ciel bleu clair, sous les rayons du soleil d’après-midi. On avait l’impression qu’on avait fait une blessure affreusement sanglante au gigantesque édifice dominant la perspective de la ville basse. Toute la place au pied de la cathédrale était pleine de morceaux de maçonnerie et les gens qui, comme nous, étaient accourus de toutes parts contemplaient étonnés cette image exemplaire, sans aucun doute monstrueusement fascinante, qui était pour moi une monstruosité ressentie comme beauté et d’où n’émanait pour moi aucun effroi. D’un seul coup, j’étais confronté à la brutalité absolue de la guerre et en même temps fasciné par ce spectacle monstrueux. Je demeurai pendant des minutes à contempler sans voix, comme une chose énorme, inconcevable, l’image encore prise dans le mouvement de la destruction qu’était pour moi la place avec la cathédrale touchée peu auparavant et sauvagement éventrée. Ensuite nous allâmes où tous les autres allaient, en face, dans la Kaigasse, qui avait été détruite presque en totalité par des bombes. Longtemps nous restâmes, condamnés à l’inaction, devant l’immense monceau de décombres fumants, sous lesquels, disait-on, beaucoup d’êtres humains, vraisemblablement déjà morts, étaient ensevelis. Nous regardâmes le monceau de décombres et ceux qui cherchaient désespérément des êtres humains. A cet instant j’ai vu toute l’impuissance de ceux qui soudain étaient entrés sans transition dans la guerre, j’ai vu l’homme complètement abandonné et humilié qui, avec la soudaineté de l’éclair, prend conscience de son impuissance et de l’absurdité de sa condition. Peu à peu de plus en plus d’équipes de sauvetage étaient arrivées et nous nous rappelâmes soudain le règlement de notre établissement et nous fîmes demi-tour mais nous ne nous engageâmes quand même pas dans la Schrannengasse mais dans la Gstättengasse, où l’on annonçait des destructions aussi importantes que dans la Kaigasse. Dans la Gstättengasse, dans la maison très ancienne à gauche de l’ascenseur du Mönchsberg, maison qui appartenait encore à cette époque à des parents qui sans aucun doute avaient été chez eux au moment du bombardement, j’ai vu, à partir de la maison de mes parents, presque tous les bâtiments complètement anéantis. J’eus bientôt la certitude que mes parents, un patron tailleur et sa famille, régnant sur vingt-deux machines à coudre et leurs victimes, étaient vivants. Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l’église du Bürgerspital, j’avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu’il s’agissait d’une main de poupée, mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu’il s’agissait d’une main de poupée mais c’était une main d’enfant arrachée à un enfant. Ce fut seulement à la vue de cette main d’enfant que ce premier bombardement d’avions américains sur ma ville natale cessa d’être un événement sensationnel enfiévrant le garçonnet que j’avais été pour devenir une intervention horrible de la violence et une catastrophe.

 

L’Origine, sous-titré Simple indication, L’Imaginaire (Gallimard), pp. 40-43, traduction d’Albert Kohn publiée en 1981

 

Un tribut à la commémoration - L'Origine, Thomas Bernhard dans Littérature (à l'exception de la poésie) Thomas_Bernhard-tt-width-604-height-400-bgcolor-000000

Thomas Bernhard (lesinrocks.com)

Jusqu’à la fin

Zbigniew Herbert a dit de ce poème qu’il était le premier qu’il avait pu revendiquer : « J’étais adolescent, c’était la guerre. Lors d’un terrible bombardement, je suis descendu en courant vers l’abri et j’ai vu brièvement, car j’étais mort de peur, deux jeunes gens qui s’embrassaient sur les marches. C’était vraiment insolite, étant donné la situation. » Je n’aurais jamais découvert ce poème tout seul, ou du moins, les chances en étaient infimes. Mais un jour, mon libraire m’a tendu un volume, l’oeil complice, et voilà ce que j’ai découvert à la page qu’il m’indiquait : 

 

Les forêts flambaient
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris –
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

Publié dans:Premiers articles |on 19 avril, 2015 |4 Commentaires »

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