Le problème de qui attend – Nietzsche et Rachmaninov

 

Pour commencer, un fragment de Nietzsche, dont la portée est phénoménale, c’est une réflexion aussi bien politique que littéraire, morale… J’aime à croire avec lui qu’il y a dans les tous les coins de la terre des hommes « qui attendent », qui ont leur mot à dire, sans que ce soit en vertu d’un diplôme soigneusement encadré, sans que l’on corrèle le « chiffre » de leurs ventes avec l’intérêt qu’ils présentent. Mais si le génie n’ébranle pas les foules en show télévisé, prodige éphémère et substituable, d’où viendront la vraie consécration, les mains tendues ? Il faut de la chance, mais il faut aussi de l’attention. Fait suite à ce passage, une musique de Rachmaninov, le prélude op.3 no 2, dans l’interprétation d’Evgeny Kissin, assez sombre, comme cette solution qui sommeille, éclate par fulgurances, retombe… 

 

Le problème de qui attend. - Il faut des coups de chance et bien de l’incalculable pour qu’un homme supérieur en qui sommeille la solution d’un problème entre encore en action – « en éruption », pourrait-on dire. – au moment propice. En moyenne, cela ne se produit pas, et dans tous les coins de la terre se tiennent des hommes qui attendent, qui savent à peine à quel point ils attendent, mais moins encore qu’ils attendent en vain. Parfois encore, le cri qui les éveille, ce hasard qui donne l’ »autorisation » d’entrer en action, vient trop tard, – au moment où le meilleur de la jeunesse et de la force d’agir a déjà été consommé à rester assis ; et combien d’hommes ont trouvé avec effroi, en « bondissant sur leurs jambes », leurs membres engourdis et leur esprit déjà trop pesant ! « Il est trop tard » – se dirent-ils, ayant perdu foi en eux-mêmes et désormais à jamais inutiles. – Le « Raphaël sans mains », le mot étant pris en sens le plus large, ne serait-il pas, au royaume du génie, non l’exception, mais bien la règle ? – Peut-être n’est-ce pas le génie qui est si rare : mais bien les cinq cents mains dont il a besoin pour – tyranniser le καιρός, « le moment propice », pour empoigner le hasard aux cheveux !

 

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, Neuvième Section,274.

Prélude op. 3 no 2 – Rachmaninov, Kissin

Le problème de qui attend - Nietzsche et Rachmaninov dans Essais, philosophie... rachmaninov

Sergueï Rachmaninov (postimg.com)

nietzsche Evgeny Kissin dans Musique

Friedrich Nietzsche (rschindler.com)

Evgeny-Kissin génie

Evgeny Kissin (resmusica.com)

 

Publié dans:Essais, philosophie..., Musique |on 30 mai, 2015 |Pas de commentaires »

Meuble à tiroirs, buffet – Baudelaire, Rimbaud

 

Inutile de présenter Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud, qu’on classe à titre si juste parmi les plus grands voyants qui aient jamais foulé cette poussière terrestre qu’ils peignent, arrangent et dérangent avec une géniale fécondité. J’emploie le présent, encore une fois, inutile de préciser pourquoi : voici plutôt une lecture croisée de deux poèmes très fameux ancrés, à un stade de leur développement au moins, à un meuble. Le meuble à tiroirs de Baudelaire est un tour de force incroyable, une métaphore inégalable, et ce qui est encore plus inégalable, c’est la succession des variantes, la métamorphose en espaces et objets, ouverts ou clos, larges et réduits, toute en synesthésie qui fait la trame du poème. Le buffet rimbaldien lui fait pendant, de manière fort rassurante : il est havre, promesse d’un temps des cerises et de contes familiaux, il est l’histoire des vies minuscules où l’on cherche le repos, à l’ombre duquel on peut s’étendre ;  encombré, « large », il n’est pas encombrant à la manière du « gros » meuble baudelairien, capharnaüm où gigote avec langueur ce pauvre moi abîmé. Il est le réconfort du passé, quand le premier est le barrage du temps présent. Bref, j’arrête mes bêtises, place aux poètes :

 

LX

SPLEEN

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombrés de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante!
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

(« Spleen et Idéal », Les Fleurs du mal, Livre de Poche, p. 90)

 

***

 

LE BUFFET

 

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons 
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

- C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, 
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

octobre 70

(Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, p. 108)

 

 

Meuble à tiroirs, buffet - Baudelaire, Rimbaud dans Poésie ph_0111201517-Baudelaire

Charles Baudelaire (enotes.com)

 

 Baudelaire dans Poésie

Arthur Rimbaud (wikimedia.org)

Publié dans:Poésie |on 25 mai, 2015 |Pas de commentaires »

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