Huit questions – Pablo Neruda, Le livre des questions

 

 

XXIX.

Quelle distance en mètres ronds
sépare soleil et oranges ?

Qui donc réveille le soleil
quand il dort sur son lit brûlant ?

La terre chante-t-elle comme
un grillon dans le choeur céleste ?

La tristesse est-elle si vaste,
si ténue, la mélancolie ?

 

LIX.

 

Pourquoi suis-je né sans mystère?
Pourquoi tout seul ai-je grandi ?

Qui m’a demandé d’ébranler
les portes de mon propre orgueil ?

Qui est sorti vivre à ma place
quand je dormais ou m’alitais ?

Quel drapeau s’est déployé là
où on ne m’a pas oublié ?

 

Pablo Neruda, Le livre des questions in La rose détachée et autres poèmes, pages 173 et 203, Poésie Gallimard, 1979, trad. Claude Couffon

Les textes originaux à cette adresse : http://www.bauleros.org/librodelaspreguntaspabloneruda.html

 

Huit questions - Pablo Neruda, Le livre des questions dans Poésie

Pablo Neruda (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 30 août, 2015 |Pas de commentaires »

Histoire singulière d’un presbytère – Colette, La maison de Claudine

 

« C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur.  » Presbytère !  » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! Vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
- Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
- Le joli petit… quoi ?
- Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre – « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens…  » – ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom… »
- Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé
- La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
- Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère »…
- Veux-tu prendre l’habitude de fermer ta bouche quand tu ne parles pas ? À quoi penses-tu ?
- À rien, maman…
… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant le débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur.

 

Colette, La maison de Claudine

 

 

Histoire singulière d'un presbytère - Colette, La maison de Claudine dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Sidonie-Gabrielle Colette (babelio.com)

Poulou au cinéma

 

 

« Les bourgeois du siècle dernier n’ont jamais oublié leur première soirée au théâtre et leurs écrivains se sont chargés d’en rapporter les circonstances. Quand le rideau se leva, les enfants se crurent à la cour. Les ors et les pourpres, les feux, les fards, l’emphase et les artifices mettaient le sacré jusque dans le crime ; sur la scène ils virent ressusciter la noblesse qu’avaient assassinée leurs grands-pères. Aux entractes, l’étagement des galeries leur offrait l’image de la société ; on leur montra, dans les loges, des épaules nues et des nobles vivants. Ils rentrèrent chez eux, stupéfaits, amollis, insidieusement préparés à des destins cérémonieux, à devenir Jules Favre, Jules Ferry, Jules Grévy. Je défie mes contemporains de me citer la date de leur première rencontre avec le cinéma. Nous entrions à l’aveuglette dans un siècle sans traditions qui devait trancher sur les autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l’art roturier, préfigurait notre barbarie. Né dans une caverne de voleurs, rangé par l’administration au nombre des divertissements forains, il avait des façons populacières qui scandalisaient les personnes sérieuses ; c’était le divertissement des femmes et des enfants ; nous l’adorions, ma mère et moi, mais nous n’y pensions guère et nous n’en parlions jamais : parle-t-on du pain s’il ne manque pas ? Quand nous nous avisâmes de son existence, il y avait beau temps qu’il était devenu notre principal besoin.

Les jours de pluie, Anne-Marie me demandait ce que je souhaitais faire, nous hésitions longuement entre le cirque, le Châtelet, la Maison Électrique et le Musée Grévin ; au dernier moment, avec une négligence calculée, nous décidions d’entrer dans une salle de projection. Mon grand-père paraissait à la porte de son bureau quand nous ouvrions celle de l’appartement ; il demandait : « Où allez-vous, les enfants? » — « Au cinéma », disait ma mère. Il fronçait les sourcils et elle ajoutait très vite : « Au cinéma du Panthéon, c’est tout à côté, il n’y a que la rue Soufflot à traverser. » Il nous laissait partir en haussant les épaules ; il dirait le jeudi suivant à M. Simonnot : « Voyons, Simonnot, vous qui êtes un homme sérieux, comprenez-vous ça? Ma fille mène mon petit-fils au cinéma!» et M. Simonnot dirait d’une voix conciliante : « Je n’y ai jamais été mais ma femme y va quelquefois. »

Le spectacle était commencé. Nous suivions l’ouvreuse en trébuchant, je me sentais clandestin ; au-dessus de nos têtes, un faisceau de lumière blanche traversait la salle, on y voyait danser des poussières, des fumées ; un piano hennissait, des poires violettes luisaient au mur, j’étais pris à la gorge par l’odeur vernie d’un désinfectant. L’odeur et les fruits de cette nuit habitée se confondaient en moi : je mangeais les lampes de secours, je m’emplissais de leur goût acidulé. Je raclais mon dos à des genoux, je m’asseyais sur un siège grinçant, ma mère glissait une couverture pliée sous mes fesses pour me hausser ; enfin je regardais l’écran, je découvrais une craie fluorescente, des paysages clignotants, rayés par des averses ; il pleuvait toujours, même au gros soleil, même dans les appartements; parfois un astéroïde en flammes traversait le salon d’une baronne sans qu’elle parût s’en étonner. J’aimais cette pluie, cette inquiétude sans repos qui travaillait la muraille. Le pianiste attaquait l’ouverture de La Grotte de Fingal et tout le monde comprenait que le criminel allait paraître : la baronne était folle de peur. Mais son beau visage charbonneux cédait la place à une pancarte mauve : « Fin de la première partie. » C’était la désintoxication brusquée, la lumière. Où étais-je ? Dans une école ? Dans une administration ? Pas le moindre ornement : des rangées de strapontins qui laissaient voir, par en dessous, leurs ressorts, des murs barbouillés d’ocre, un plancher jonché de mégots et de crachats. Des rumeurs touffues remplissaient la salle, on réinventait le langage, l’ouvreuse vendait à la criée des bonbons anglais, ma mère m’en achetait, je les mettais dans ma bouche, je suçais les lampes de secours. Les gens se frottaient les yeux, chacun découvrait ses voisins. Des soldats, les bonnes du quartier ; un vieillard osseux chiquait, des ouvrières en cheveux riaient très fort : tout ce monde n’était pas de notre monde ; heureusement, posés de loin en loin sur ce parterre de têtes, de grands chapeaux palpitants rassuraient.

À feu mon père, à mon grand-père, familiers des deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait donné le goût du cérémonial: quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouvait le contraire : plutôt que par une fête, ce public si mêlé semblait réuni par une catastrophe ; morte, l’étiquette démasquait enfin le véritable lien des hommes, l’adhérence. Je pris en dégoût les cérémonies, j’adorai les foules ; j’en ai vu de toute sorte mais je n’ai retrouvé cette nudité, cette présence sans recul de chacun à tous, ce rêve éveillé, cette conscience obscure du danger d’être homme qu’en 1940, dans le Stalag XII D. »

 

Jean-Paul Sartre, Les mots, pp. 98-101, Gallimard, 1964

Poulou au cinéma dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Jean-Paul Sartre (babelio.com)

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