« Au fond du coeur une ville d’Is » – Renan, sur un air de Debussy

 

Ernest Renan (les-crises.fr)

Aujourd’hui, un texte et comme une musique d’accompagnement. Hier, Cafavy nous montrait ce que signifient les Ithaques, le terme d’un fructueux chemin de la vie. Les « images » et « réflexions » que rapporte Ernest Renan dans son magnifique livre de souvenir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, constituent une sorte de testament spirituel du grand scientifique et de l’exégète révolutionnaire qu’il fut, mais surtout de l’enfant breton, d’une foi vibrante, imprégné de sagesse populaire par les récits de sa mère et l’éducation « des bons prêtres ». Hier, le chemin en avant ; aujourd’hui, c’est une quête des origines, le chemin en arrière : il a beau être tout tracé désormais, il ne laisse pas de receler de mystérieux airs oubliés. Le rationaliste intransigeant, à l’heure du retour à sa prime jeunesse, soutient ceci : « Presque tous nous sommes doubles. Plus l’homme se développe par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c’est-à-dire l’irrationnel, le repos dans la complète ignorante, la femme qui n’est que femme, l’être instinctif qui n’agit que par l’impulsion d’une conscience obscure » ; et c’est ainsi qu’avant ce brin d’explication, le livre s’ouvre sur l’histoire de la légendaire ville d’Is :

 

« Une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d’ une prétendue ville d’Is, qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre, à divers endroits de la côte, l’emplacement de cette cité fabuleuse, et les pêcheurs vous en font d’étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit, dans le creux des vagues, le sommet des flèches de ses églises ; les jours de calme, on entend monter de l’abîme le son de ses cloches, modulant l’hymne du jour. Il me semble souvent que j’ai au fond du cœur une ville d’Is qui sonne encore des cloches obstinées à convoquer aux offices sacrés des fidèles qui n’ entendent plus. Parfois je m’arrête pour prêter l’oreille à ces tremblantes vibrations, qui me paraissent venir de profondeurs infinies, comme des voix d’un autre monde. Aux approches de la vieillesse surtout, j’ai pris plaisir, pendant le repos de l’été, à recueillir ces bruits lointains d’ une Atlantide disparue. »

En accompagnement donc de cet incipit majestueux, pourquoi ne pas prêter soi-même l’oreille aux cloches pianistiques d’une cathédrale engloutie, sonnées par Claude Debussy dans l’un de ses plus illustres préludes, et Nelson Freire, grand pianiste brésilien contemporain, dont le jeu ciselé honore à souhait la poésie toute mélancolique et onirique du prélude ?

 

La cathédrale engloutie, Claude Debussy, Préludes, I, 10, interprétation de Nelson Freire

 

debussy autobiograpie dans Musique

Claude Debussy (lamusiqueclassique.com)

 

debussy-freire Cavafy

Nelson Freire, album Debussy (classictoulouse.com)

 

Le métier de vivre – Les Ithaques, Constantin Cavafy

 

Un très grand poème d’un poète fabuleux, aujourd’hui, qui me rappelle aussitôt le titre des notes de Cesare Pavese, le « métier de vivre ». Je ne vais pas m’épancher en commentaires fastidieux, indécents quand il s’agit d’un tel monument, mais à cette adresse, vous rencontrerez un homme qui en parle très bien et qui n’est autre que le traducteur de la version que je publie ce jour : http://www.cles.com/enquetes/article/le-chemin-vers-ithaque ; un hommage très sensible et on ne peut plus digne de Cavafy. Je me permettrai donc deux petites remarques personnelles : on est saisi par cette insistance sur l’unique but qu’est Ithaque, et la tension qui traverse ainsi tout le texte entre investigation du monde et de soi, élaboration de cette Ithaque finale dans l’épreuve des plaisirs et des douleurs, et cet horizon sans lequel on ne serait pas parti, origine et fin : synonyme peut-être du résultat de la construction, à choix multiples, de l’homme que nous nous façonnons (Et n’atteint l’île qu’une fois vieux ; Sans elle, tu ne serais jamais parti), mais aussi de vie (Ithaque t’a accordé le beau voyage ; Et si pauvre qu’elle te paraisse) ; deuxièmement, cet exquise composition de légèreté et de gravité dans la peinture des différentes étapes et haltes du voyage. Mais place aux maîtres, le poète et son exact porte-voix.

 

Le métier de vivre - Les Ithaques, Constantin Cavafy dans Poésie

Une Ithaque (versant sud du mont Niritos et isthme) (http://thierry.jamard.over-blog.com/)

 

LES ITHAQUES

 

Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

 

Souhaite que dure le voyage, Qu’il soit plein d’aventures et plein d’enseignements.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les fureurs de Poséidon, ne les redoute pas.

Tu ne les trouveras pas sur ton trajet

Si ta pensée demeure sereine, si seuls de purs

Émois effleurent ton âme et ton corps.

Les Lestrygons et les Cyclopes,

Les violences de Poséidon, tu ne les verras pas

A moins de les receler en toi-même

Ou à moins que ton âme ne les dresse devant toi.

 

Souhaite que dure le voyage.

Que nombreux soient les matins d’été où

Avec quelle ferveur et quelle délectation

Tu aborderas à des ports inconnus !

Arrête-toi aux comptoirs phéniciens

Acquiers-y de belles marchandises

Nacres, coraux, ambres et ébènes

Et toutes sortes d’entêtants parfums

Le plus possible d’entêtants parfums,

Visite aussi les nombreuses cités de l’Égypte

Pour t’y instruire, t’y initier auprès des sages.

 

Et surtout n ‘oublie pas Ithaque.

Y parvenir est ton unique but.

Mais ne presse pas ton voyage

Prolonge-le le plus longtemps possible

Et n’atteint l’île qu’une fois vieux,

Riche de tous les gains de ton voyage

Tu n ‘auras plus besoin qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a accordé le beau voyage,

Sans elle, tu ne serais jamais parti.

Elle n’a rien d’autre à te donner.

Et si pauvre qu’elle te paraisse

Ithaque ne t’aura pas trompé.

Sage et riche de tant d’acquis

Tu auras compris ce que signifient les Ithaques.

 

               Poème composé par Cavafy à Alexandrie en 1911, trad. Jacques Lacarrière

 

Cavafy Cavafy dans Poésie

Constantin Cavafy (theofipress.webs.com)

 

img_auteur_312 Ithaques

Jacques Lacarrière (bibliomonde.com)

Publié dans:Poésie |on 15 mai, 2015 |Pas de commentaires »

« It was a quiet way » – Emily Dickinson

 

 Kaguya et Sutemaru (popsci.com)

 

Aimer un poète à la folie m’est arrivé, je crois, pour la première fois avec Emily Dickinson. Naturellement, j’étais plus jeune, bien ignorant, je ne connaissais de son destin si paradoxal : le mythe, pourtant fondé, de l’excentrique enfermée dans sa chambre et ne communiquant presque qu’au moyen de correspondances mystérieuses se heurte à la portée universelle incomparable de sa poésie, celle d’une « âme en incandescence » pour reprendre le titre d’un très bon recueil paru chez José Corti, en édition bilingue. Sa voix est âpre, son verbe tranchant mais avec la forme syncopée de la poésie à tirets, c’est surtout sa puissance d’évocation qui est époustouflante.

J’ai choisi ce poème, qui me tient particulièrement à coeur car je l’ai découvert à l’improviste, j’étais en cours, le commentaire de texte sur lequel s’appesantissait le professeur devenait assommant, je volais le feu poétique en toute discrétion, et après avoir retrouvé un poème cher de Cavafy, je tombais sur le poème qui suit, que j’ai lu et relu et aussitôt recopié de ma plus belle écriture. Je ne veux pas l’assombrir d’un commentaire que je craindrais maladroit. Simplement, le rythme de l’ascension, la plénitude de cette union -amoureuse, à ce qu’il semble, sous le signe de l’immortalité/éternité chère à ED – qui se hisse au dessus du vaste monde, et en même temps des termes très concrets, sont incroyablement touchants, et vrais. Mais encore une fois, je serais très heureux d’en discuter par la voie des commentaires : le corpus dickinsonien est immense, je suis peu au fait des travaux critiques sur son oeuvre : assurément ce poème gagne à être connu, répété, murmuré, chanté même. Je mets en regard le texte original et sa traduction, recueillie à cette adresse précieuse : paperblog.fr/3579750

 

1053.

It was a quiet Way -
He asked if I was His -
I made no answer of the Tongue,
But answer of the Eyes -

And then he bore me high
Before this mortal noise
With swiftness as of Chariots -
And distance – as of Wheels -

The World did drop away
As Counties – from the feet
Of Him that leaneth in Balloon -
Opon an Ether Street -

The Gulf behind – was not -
The Continents – were new -
Eternity – it was – before
Eternity was due -

No Seasons were – to us -
It was not Night – nor Noon —
For Sunrise -stopped opon the Place —
And fastened it – in Dawn -

**

Cela se fit en silence -
Il me demanda si j’étais Sienne -
Je ne lui fis pas réponse de Langue,
Mais réponse d’Yeux -

Alors il m’emporta dans les airs
Devant ce bruit mortel
À une vitesse comme de Chariots -
Une distance – comme de Roues -

Le Monde se détacha
Comme Comtés – des pieds
De Qui se penche d’un Ballon -
Sur une Rue d’Éther -

Le Gouffre par-derrière – n’était plus —
Les Les Continents – étaient nouveaux —
C’était – l’Éternité – avant
L’Éternité prévue -

Point de Saisons – pour nous -
Point de Nuit – ni de Midi -
Car le Soleil levant – s’arrêta en ce Lieu -
Pour le fixer – en Aube -

 amour dans Poésie

La poétesse en 1860 (babelio.com)

 

Publié dans:Poésie |on 6 mai, 2015 |Pas de commentaires »

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