Artistes que nous sommes ! – Nietzsche, Le Gai Savoir

 

59.

Artistes que nous sommes !… – Quand nous aimons une femme il nous arrive parfois de haïr la nature en songeant à toutes les nécessités rebutantes auxquelles elle soumet cet être ; nous chasserions volontiers ces pensées, mais dès que notre esprit les effleure il frémit d’impatience, et jette, comme nous le disions, un regard de mépris sur la nature : … nous sommes froissés, car il nous semble qu’elle vient empiéter sur nos propriétés de la façon la plus sacrilège. Nous nous bouchons les deux oreilles pour ne pas entendre la voix de la physiologie, et nous décrétons à part nous que nous voulons résolument ignorer que l’homme soit autre chose qu’âme et forme. L’ « homme subépidermique » est pour tout amoureux une abomination, une monstruosité qui blasphème Dieu et l’amour.

Eh bien ! Ce sentiment qu’éprouve l’amoureux envers la nature et les fonctions naturelles est celui qu’avait autrefois l’adorateur de Dieu et de sa « toute-puissance » ; dans tout ce que disaient de la nature les astronomes, les géologues, physiologistes et médecins, il voyait un empiétement sur ses domaines les plus sacrés et par conséquent une attaque… sans compter une preuve d’imprudence de la part de son assaillant ! Les simples « lois de la nature », pour lui, calomniaient déjà Dieu, il n’eût pas demandé mieux, au fond, que de voir ramener toute mécanique à des actes de volonté et d’arbitraire moraux ; mais personne ne pouvant lui rendre ce service, il se cachait de son mieux nature et mécanique, afin de vivre dans son rêve. Ah ! comme ces gens d’autrefois se sont entendus à rêver ! ils n’avaient pas besoin de rêver pour cela !… Et nous autres, gens d’aujourd’hui, nous nous y entendons encore trop bien aussi, malgré toute notre bonne volonté de rester éveillés et de vivre à la lumière ! Il suffit que passent l’amour, la haine, un sentiment quelconque, pour qu’aussitôt descende en nous l’esprit et la force du rêve ! et nous voilà, les yeux ouverts, insensibles à tout péril, gravissant le chemin le plus dangereux qui puisse mener en haut des tours et es toits de l’imagination ! Sans un vertige, en grimpeurs-nés,… somnambules de plein jour, artistes que nous sommes, cacheurs de naturel, lunatiques du divin ! muets comme la mort, pèlerins infatigables, passant sur des hauteurs que nous ne voyons pas, que nous prenons au contraire pour nos plaines, pour nos suprêmes sécurités !

 

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, II, 59, Gallimard Idées, trad. Alexandre Vialatte, 1950, p. 99-100

 

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Nietzsche (wikimedia.org)

 

 

Publié dans:Essais, philosophie... |on 17 février, 2016 |Pas de commentaires »

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles – Alfred de Musset, Confession d’un enfant du siècle

 

 

Je vous le demande, à vous, hommes du siècle, qui, à l’heure qu’il est, courez à vos plaisirs, au bal ou à l’Opéra, et qui ce soir, en vous couchant, lirez pour vous endormir quelque blasphème usé du vieux Voltaire, quelque badinage raisonnable de Paul-Louis Courier, quelque discours économique d’une commission de nos Chambres, qui respirerez, en un mot, par quelqu’un de vos pores, les froides substances de ce nénuphar monstrueux que la Raison plante au cœur de nos villes ; je vous le demande, si par hasard ce livre obscur vient à tomber entre vos mains, ne souriez pas d’un noble dédain, ne haussez pas trop les épaules ; ne vous dites pas avec trop de sécurité que je me plains d’un mal imaginaire, qu’après tout la raison humaine est la plus belle de nos facultés, et qu’il n’y a de vrai ici-bas que les agiotages de la Bourse, les brelans au jeu, le vin de Bordeaux à table, une bonne santé au corps, l’indifférence pour autrui, et le soir, au lit, des muscles lascifs recouverts d’une peau parfumée.

Car quelque jour, au milieu de votre vie stagnante et immobile, il peut passer un coup de vent. Ces beaux arbres que vous arrosez des eaux tranquilles de vos fleuves d’oubli, la Providence peut souffler dessus ; vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles ; il y a des larmes dans vos yeux. Je ne vous dirai pas que vos maîtresses peuvent vous trahir ; ce n’est pas pour vous peine si grande que lorsqu’il vous meurt un cheval ; mais je vous dirai qu’on perd à la Bourse, que, quand on joue avec un brelan, on peut en rencontrer un autre ; et si vous ne jouez pas, pensez que vos écus, votre tranquillité monnayée, votre bonheur d’or et d’argent, sont chez un banquier qui peut faillir, ou dans des fonds publics qui peuvent ne pas payer ; je vous dirai qu’enfin, tout glacés que vous êtes, vous pouvez aimer quelque chose ; il peut se détendre une fibre au fond de vos entrailles, et vous pouvez pousser un cri qui ressemble à de la douleur. Quelque jour, errant dans les rues boueuses, quand les jouissances matérielles ne seront plus là pour user votre force oisive, quand le réel et le quotidien vous manqueront, vous pouvez d’aventure en venir à regarder autour de vous avec des joues creuses et à vous asseoir sur un banc désert à minuit.

Ô hommes de marbre, sublimes égoïstes, inimitables raisonneurs, qui n’avez jamais fait ni un acte de désespoir ni une faute d’arithmétique, si jamais cela vous arrive, à l’heure de votre ruine ressouvenez-vous d’Abeilard quand il eut perdu Héloïse. Car il l’aimait plus que vous vos chevaux, vos écus d’or et vos maîtresses ; car il avait perdu, en se séparant d’elle, plus que vous ne perdrez jamais, plus que votre prince Satan ne perdrait lui-même en retombant une seconde fois des cieux ; car il l’aimait d’un certain amour dont les gazettes ne parlent pas, et dont vos femmes et vos filles n’aperçoivent pas l’ombre sur nos théâtres et dans nos livres ; car il avait passé la moitié de sa vie à la baiser sur son front candide en lui apprenant à chanter les psaumes de David et les cantiques de Saül ; car il n’avait qu’elle sur terre ; et cependant Dieu l’a consolé.

Croyez-moi, lorsque, dans vos détresses, vous penserez à Abeilard, vous ne verrez pas du même œil les doux blasphèmes du vieux Voltaire et les badinages de Courier ; vous sentirez que la raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances ; que Dieu l’a faite bonne ménagère, mais non pas sœur de charité. Vous trouverez que le cœur de l’homme, quand il a dit : Je ne crois à rien, car je ne vois rien, n’avait pas dit son dernier mot. Vous chercherez autour de vous quelque chose comme une espérance ; vous irez secouer les portes des églises pour voir si elles branlent encore ; mais vous les trouverez murées ; vous penserez à vous faire trappiste, et la destinée qui vous raille vous répondra par une bouteille de vin du peuple et une courtisane.

Et si vous buvez la bouteille, si vous prenez la courtisane et l’emmenez dans votre lit, sachez comme il en peut advenir.

 

Musset, Confession d’un enfant du siècle, extrême fin de la première partie, 1836

 

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles - Alfred de Musset, Confession d'un enfant du siècle dans Littérature (à l'exception de la poésie) 20971

Alfred de Musset (actualitte.com)

La rencontre – Le Grand Meaulnes, Alain Fournier

 

Le grand Meaulnes, égaré sur les chemins entremêlés du Cher, épuisé par une marche erratique, accoste à une étrange soirée dans un bien mystérieux domaine, où il trouve le repos dans une chambre d’un autre temps (ou d’un autre monde…), et où jeunes gens folâtres et vieilles gens, revêtant des costumes d’un autre âge, attendent l’arrivée de fiancés. Le lendemain, en trois actes, le destin du jeune Meaulnes est scellé par une rencontre avec « la » jeune fille. 

 

Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.

Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier :

— Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, — peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.

Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché ; l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d’apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes…

Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne :

— Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.

D’autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s’inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d’hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode…

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s’accouda sur le pont, tenant d’une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l’aise la jeune fille, qui s’était assise à l’abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.

Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d’eau. On eût pu se croire au cœur de l’été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s’y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu’au soir on entendrait les tourterelles gémir… Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

 

On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…

À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :

— Vous êtes belle, dit-il simplement.

Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D’autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu’il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu’il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu’il l’aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l’étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu’elles pliaient par instants et qu’on craignait de les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas :

— Voulez-vous me pardonner ?

— Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu’ils sont les maîtres aujourd’hui. Adieu.

Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d’un ton si troublé, si plein de désarroi, qu’elle marcha plus lentement et l’écouta.

— Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.

Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

— Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l’on voyait à quelque distance les invités se presser autour d’une maison isolée dans la pleine campagne.

— Voici la « maison de Frantz », dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte…

Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

— Mon nom ?… Je suis Mademoiselle Yvonne de Galais…

Et elle s’échappa.

 

La « maison de Frantz » était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu’aux greniers par la foule des invités. Il n’eut guère le loisir d’ailleurs d’examiner le lieu où il se trouvait : on déjeuna en hâte d’un repas froidemporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute ; et l’on repartit. Meaulnes s’approcha de Mlle de Galais, dès qu’il la vit sortir et, répondant à ce qu’elle avait dit tout à l’heure :

— Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il.

— Comment ? Quel était ce nom ? fit-elle, toujours avec la même gravité.

Mais il eut peur d’avoir dit une sottise et ne répondit rien.

— Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis étudiant.

— Oh ! vous étudiez ? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils parlèrent lentement, avec bonheur, — avec amitié. Puis l’attitude de la jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus inquiète. On eût dit qu’elle redoutait ce que Meaulnes allait dire et s’en effarouchait à l’avance. Elle était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol.

— À quoi bon ? À quoi bon ? répondait-elle doucement aux projets que faisait Meaulnes.

Mais lorsque enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour vers ce beau domaine :

— Je vous attendrai, répondit-elle simplement.

Ils arrivaient en vue de l’embarcadère. Elle s’arrêta soudain et dit pensivement :

— Nous sommes deux enfants ; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas.

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s’arrêta et, se tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce pour lui défendre de l’accompagner ? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire ?…

 

Alain Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre 15 « La rencontre » (extrait), Éditions Émile-Paul Frères, 1913

 

 

La rencontre - Le Grand Meaulnes, Alain Fournier dans Littérature (à l'exception de la poésie) alain-fournier-_img

Alain Fournier (archives18.fr)

Possession de l’hier – Jorge Luis Borges

 

POSSESSION DE L’HIER

 

J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais maintenant que ces disparitions sont tout ce qui m’appartient. Je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère eux qui voient. Mon père est mort et il continue d’exister auprès de moi. Lorsqu’il m’arrive de scander quelques vers de Swinburne, je le fais, me dit-on, avec sa voix. Celui-là seul qui est mort est nôtre, seul est nôtre ce que nous avons perdu. Ilion fut, mais Ilion demeure dans l’hexamètre qui la pleure. Israël fut lorsqu’il était une antique nostalgie. Tout poème, avec le temps, devient une élégie. Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l’attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l’espérance. Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus.

 

Jorge Luis Borges, « Possession de l’hier », Les Conjurés, Gallimard – Bibliothèque de la Pléaide, tome II, page 945, trad. Claude Esteban

Publié dans:Poésie |on 17 octobre, 2015 |Pas de commentaires »

« Par l’or fauve de ses mèches… » – Le Pèlerin, Fernando Pessoa

 

« Ne fixe pas la route – suis-là jusqu’au bout » : se pliant à l’injonction mystérieuse d’un mystérieux Homme en noir, le narrateur  de ce conte écrit en 1917 s’enfonce toujours plus avant dans les terres d’un royaume inconnu. Il arrive dans une grande ville, où il rencontre, selon les précisions de Pessoa dans un résumé du conte, une « jeune fille d’une beauté exceptionnelle et volupteuse », la « Passion », sa première épreuve : et si la route devait s’achever ici ?

 

      Par l’or fauve de ses mèches, par le blanc rosé de son visage clair, par son port nerveux et instinctif, où dormaient des condescendances de bête féroce aimable et des élans d’arbre plein de sève, son être montrait qu’en lui rayonnait dans sa plénitude tout l’air naturel de la vie. Par la palpitation de sa poitrine, sereine et forte, elle participait de l’élasticité des animaux et de la faim naturelle des racines. Tout en elle répandait sur nous un fluide si intense qu’il ne pouvait être qualifié de subtil, si fort qu’il nous liait à elle comme si sa vitalité avait été cet arbre décrit par les voyageurs lointains, qui enserre étroitement dans ses branches en forme de bras l’imprudent qui s’approche de lui. Tout cela est peut-être un portrait exagéré, parce que, finalement, elle n’était qu’un animal humain instinctif, lié à la vie par tous les sens et gourmande des choses naturelles avec loquacité et splendeur.
     Je tombai amoureux d’elle dès que je la vis. Je perdis mon âme pour elle dès que je lui parlai. Ses yeux, tel un feu sur mon trouble, plongèrent leur flamme jusqu’au plus profond de l’inéveillé de mon être. Le contact de sa main me fit tout oublier. Ma propre conscience, quand j’étais à ses côtés, était une chaleur qui brûlait dans mon corps et me faisait sentir mes veines avec un frémissement de plaisir.
     Je ne sais dans quel état j’ai vécu depuis que je l’ai rencontrée. Quant à elle, joyeuse et contente de ce qu’elle réveillait en moi, elle m’aimait aussi. Des liens invisibles nous attachaient l’un à l’autre. Chacun de nous les sentait et voulait les sentir toujours. Délicieuse prison que celle où la volonté est prise dans un sommeil confortable, et où l’intelligence ne veut d’autre emploi que celui de découvrir chaque jour de nouveaux enchantements dans l’être aimé, et de nouveaux mots à lui dire qui répètent différemment la même ardeur, et la même ferveur, et le même désir !

 

Fernando Pessoa, Le Pèlerin, pp.65-66, Minos – Éditions de la Différence, trad. Parcídio Gonçalves, 2010

 

 

Fernando Pessoa (babelio.com)

« Les Opposés – attirent », Emily Dickinson

 

355.

Les Opposés – attirent -
Le Difforme – rêve à la grâce -
Le Loqueteux – au Feu clair -
Au Jour – l’Agonisant -

Pour l’Aveugle – voir -
Est un Bien qui comble -
Pour le Captif – un nouveau joug -
A espérer – jouent – les Gueux -

Le manque – Te rend amoureux
Bien que le Dieu -
Ne soit
Que Moi -

 

En version originale :

‘Tis Opposites—entice—
Deformed Men—ponder Grace—
Bright fires—the Blanketless—
The Lost—Day’s face—

The Blind—esteem it be
Enough Estate—to see—
The Captive—strangles new—
For deeming—Beggars—play—

To lack—enamor Thee—
Tho’ the Divinity—
Be only
Me—

 

Emily Dickinson, Une âme en incandescence, Cahiers 29-31, 355. (pp.404-405), trad. 

 Claire Malroux, éd. José Corti

Publié dans:Poésie |on 26 août, 2015 |Pas de commentaires »

Une oeuvre de choix qui veut beaucoup d’amour – Verlaine

 

 

La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d’amour.
Rester gai quand le jour, triste, succède au jour,
Être fort, et s’user en circonstances viles

N’entendre, n’écouter aux bruits des grandes villes
Que l’appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
L’accomplissement vil de tâches puériles,

Dormir chez les pécheurs étant un pénitent,
N’aimer que le silence et converser pourtant ;
Le temps si long dans la patience si grande,

Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus !
- Fi, dit l’Ange gardien, de l’orgueil qui marchande !

 

Paul Verlaine, Sagesse, VIII

 

 

Une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour - Verlaine dans Poésie Verlaine,Paul

Paul Verlaine (qotd.org)

Publié dans:Poésie |on 17 août, 2015 |Pas de commentaires »

« La rivière porte son ombre… » – Jehan Mayoux

 

La rivière porte son ombre
Qui ne dort pas comme celle des arbres
L’ombre est aussi une maison
Maison toujours trop grande
Où l’on entre comme dans une rivière
Sans se baisser
L’amour est une lumière dans la grande ombre de la maison
C’est une maison d’ombre dans la grande lumière
Des hommes

J’aime l’ombre quand elle porte les cailloux
Et les berce et les jette à travers la rivière
Ou bien me les donne à garder

Je ressemble à un arbre de bois
Comme un enfant qui tue une hirondelle
Ou un chapeau qui mange un réchaud à pétrole
C’est avant hier qu’ils se sont insultés
Voyant une brouette qui décorait un sénateur
Une main parle au reste du monde
Il n’entend pas
Occupé à chercher où il ira
Comme une eau dort au tranchant de l’été
Eau pareille
A la porte du moulin où s’endort l’écureuil
Une main nue
Comme une abeille bleue dans un paysage tout à fait chauve
Une main nue parle au reste du monde

 

                          Jehan Mayoux, Au crible de la nuit, éditions GLM, 1948, p. 15

 

 

Jehan Mayoux (estelnegre.org)

Publié dans:Poésie |on 28 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Le matelot d’Amsterdam – Apollinaire

 

Le matelot d’Amsterdam

 

Le brick hollandais, l’Alkmaar, revenait de Java, chargé d’épices et d’autres matières précieuses.

Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent permission de descendre à terre.

L’un d’eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l’épaule droite, un perroquet sur l’épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu’il avait l’intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On était au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d’un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n’éclairait qu’à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l’attendait à Monikendam. Il supputait l’argent qu’il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l’aborda, en lui demandant s’il cherchait un acheteur pour son perroquet:

—Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à lui répondre, et je vis tout seul.

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l’anglais. Il fit son prix qui convint à l’inconnu.

—Suivez-moi, dit ce dernier. J’habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j’ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût.

Tout heureux de l’aubaine, Hendrijk Wersteeg s’en alla avec le gentleman, auquel, dans l’espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l’éloge de son singe, qui était, disait-il, d’une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat de l’Angleterre et qui s’attachent le plus à leur maître.

Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l’inconnu ne lui répondait pas et ne semblait même point l’écouter.

Ils continuèrent leur route en silence, l’un à côté de l’autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d’un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.

Au bout d’une heure de marche, l’inconnu dit brusquement:

—Nous approchons de chez moi.

Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d’un cottage, et l’on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d’une sirène, en mer.

L’inconnu s’arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu’il referma après que Hendrijk l’eut franchie.

Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d’un jardin, une petite villa d’assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.

L’inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l’inconnu habitait seul:

—C’est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n’est pas assez riche pour qu’on l’attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d’anxiété.

***

—Si vous avez des allumettes, éclairez-moi, dit l’inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obéit, et, dès qu’ils furent à l’intérieur de la maison, l’inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.

Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l’espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.

L’inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage:

—Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu’il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu’il dise.

Puis, après avoir fermé la cage où l’oiseau s’effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler des étoffes.

Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l’enfoncer. Mais une voix l’arrêta.

—Un pas et vous êtes mort, matelot!

Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne qu’il n’avait pas encore aperçue, le canon d’un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s’arrêta.

Il n’y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver même eût été inutile. L’inconnu qui le tenait à sa merci s’abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d’où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.

—Écoutez-moi bien, dit l’inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n’avez pas le choix. Il faut m’obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table… Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles… Prenez-le.

Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L’inconnu continua:

—Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.

Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.

—Détachez les liens de cette femme, dit l’inconnu, et ôtez-lui son bâillon.

L’ordre exécuté, la femme, toute jeune et d’une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s’écriant:

—Harry, c’est un guet-apens infâme! Vous m’avez attirée dans cette villa pour m’y assassiner. Vous prétendiez l’avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n’ai jamais été coupable!… Harry! Harry! je suis innocente!

—Je ne vous crois pas, dit sèchement l’inconnu.

—Harry, je suis innocente! répéta la jeune dame d’une voix étranglée.

—Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie.

Et la voix de l’inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime…

Maintenant, matelot, si avant que je n’aie compté jusqu’à dix, vous n’avez pas logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois…

Et avant que l’inconnu eût eu le temps de compter jusqu’à quatre, Hendrijk affolé, tira sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l’avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s’affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d’épouvante, se cachait dans sa vareuse.

***

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d’un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l’un des policiers. Il les effraya tous à un tel point, qu’ayant fait quelques pas en arrière, ils l’abattirent à coups de revolver avant d’oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s’était suicidé ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres furent identifiés sans peine, et l’on se demanda comment lady Finngal, femme d’un pair d’Angleterre, s’était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.

Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d’ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.

Depuis ces événements, il s’est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu’un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse:

—Harry, je suis innocente!

 

Guillaume Apollinaire, « Le matelot d’Amsterdam », L’Hérésiarque et Cie, Gallimard, 1907

 

Le matelot d'Amsterdam - Apollinaire dans Littérature (à l'exception de la poésie) arton2639

Guillaume Apollinaire (larevuedesressources.org)

Je suis. Tu seras – Marina Tsvetaïéva, sur un air de « Theory of everything »

 

Je renoue avec le format du poème accompagné de musique, en proposant aujourd’hui un très court mais sublime poème de Marina Tsvétaïéva, que j’ai déjà évoquée. Résignation et clameur s’y mêlent admirablement, et l’on peut le lire comme un cri d’amour tragique qui rayonne par sa grande économie de moyens, son dépouillement. Sans en dire plus, j’indique le lien d’un extrait de la bande originale du remarquable film de James Marsh Une brève histoire du temps (en V.O. The Theory of everything), bande originale de l’islandais Jóhann Jóhannsson qui à mon sens méritait l’Oscar que valait peut-être moins la lauréate (celle de The Grand Budapest Hotel). Quoi qu’il en soit, le film comme la bande-annonce valent largement le détour, en particulier les morceaux Cambridge 1963, Chalkboard, Cavendish Lab, et The Theory of Everything.

 

 

Je suis. Tu seras. Entre nous – le gouffre.

Je bois. Tu as soif. On ne s’entendra pas.

Dix années comme cent millénaires nous

Séparent. Dieu ne sait pas bâtir de ponts.

 

Sois ! – Tel est mon commandement. Laisse-moi

Passer ans que mon souffle n’arrête l’élan.

Je suis. Tu seras. Dans dix printemps

Tu diras : – je suis ! et moi : – un jour…

 

Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle, page 82, Gallimard Poésie, trad. Pierre Léon et Ève Malleret

 

Theory of Everything, extrait de la bande originale par Jóhann Jóhannsson : « A model of universe »

 

 

 

Je suis. Tu seras - Marina Tsvetaïéva, sur un air de

Marina Tsvétaïéva (wikimedia.org)

 

(typerecords.com)

Jóhann Jóhannsson (typerecords.com)

(loftcinema.com)
The Theory of Everything (ou Une brève histoire du temps), de James Marsh avec Eddie Redmayne et Felicity Jones (loftcinema.com)

 

Publié dans:Musique, Poésie |on 6 juillet, 2015 |Pas de commentaires »
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