La propriété privée – Simone Weil, L’Enracinement

La propriété privée

       La propriété privée est un besoin vital de l’âme. L’âme est isolée, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps. Tout homme est invinciblement porté à s’approprier par la pensée tout ce dont il a fait longtemps et continuellement usage pour le travail, le plaisir ou les nécessités de la vie. Ainsi un jardinier, au bout d’un certain temps, sent que le jardin est à lui. Mais là où le sentiment d’appropriation ne coïncide pas avec la propriété juridique, l’homme est continuellement menacé d’arrachements très douloureux.

Si la propriété privée est reconnue comme un besoin, cela implique pour tous la possibilité de posséder autre chose que les objets de consommation courante. Les modalités de ce besoin varient beaucoup selon les circonstances ; mais il est désirable que la plupart des gens soient propriétaires de leur logement et d’un peu de terre autour, et, quand il n’y a pas impossibilité technique, de leurs instruments de travail. La terre et le cheptel sont au nombre des instruments du travail paysan.

Le principe de la propriété privée est violé dans le cas d’une terre travaillée par des ouvriers agricoles et des domestiques de ferme aux ordres d’un régisseur, et possédée par des citadins qui en touchent les revenus. Car de tous ceux qui ont une relation avec cette terre, il n’y a personne qui, d’une manière ou d’une autre, n’y soit étranger. Elle est gaspillée, non du point de vue du blé, mais du point de vue de la satisfaction qu’elle pourrait fournir au besoin de propriété.

Entre ce cas extrême et l’autre cas limite du paysan qui cultive avec sa famille la terre qu’il possède, il y a beaucoup d’intermédiaires où le besoin d’appropriation des hommes est plus ou moins méconnu.

 

Simone Weil, « La propriété privée », dans l’Enracinement, première partie, 1949

 

La propriété privée - Simone Weil, L'Enracinement dans Essais, philosophie...

Simone Weil (babelio.com)

 

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La Chambre à coucher, Vincent Van Gogh, 1889 (Art Institute of Chicago)

 

Publié dans : Essais, philosophie... | le 30 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

Les passantes – Georges Brassens et Antoine Pol

 

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets,
A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais.

A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit,
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui.

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin ;
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré la main.

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d’un être trop différent,
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant.

Chères images aperçues,
Espérances d’un jour déçues,
Vous serez dans l’oubli demain ;
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin.

Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus,
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre,
Aux coeurs qui doivent vous attendre,
Aux yeux qu’on n’a jamais revus.

Alors, aux soirs de lassitude,
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir,
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir.

 

« Les passantes », poème écrit par Antoine Pol, publié dans Emotions poétiques (1918), modifié et mis en musique par Georges Brassens, in Fernande (1972)

 

Les passantes - Georges Brassens et Antoine Pol dans Musique brassens2-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000

Georges Brassens (lesinrocks.com)

 

101-1916 dans Poésie

Antoine Pol (museedeseineport.info)

 

 

 

 

 

Publié dans : Musique, Poésie | le 27 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

Le dernier supplice – Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines

 Retour aux sources de la cause abolitionniste : voilà les mots d’un philosophe et juriste, fondateur du droit pénal moderne, que Victor Hugo considérait comme un des grands éducateurs de l’humanité, Cesare Beccaria. Mots qui n’en finissent pas d’être d’actualité…

 

L’expérience de tous les siècles prouve que la crainte du dernier supplice n’a jamais arrêté les scélérats déterminés à porter le trouble dans la société. L’exemple des Romains atteste cette vérité. Elle est mise dans son plus beau jour par vingt années du règne de l’impératrice de Russie, Élisabeth, pendant lesquelles cette princesse a donné aux pères des peuples une leçon plus belle que ces brillantes conquêtes que la patrie ne saurait acheter qu’au prix du sang de ses enfants. Mais, s’il existe des hommes à qui le langage de l’autorité rende celui de la raison assez suspect pour qu’ils se refusent à des preuves si palpables, qu’ils écoutent un moment la voix de la nature, ils trouveront dans leur coeur le témoignage de tout ce que je viens d’avancer.

Les peines effrayent moins l’humanité par leur rigueur momentanée que par leur durée. Notre sensibilité est émue plus facilement, et d’une manière plus permanente, par une impression légère, mais réitérée, que par un choc violent, mais passager. Tout être sensible est universellement soumis à l’empire de l’habitude. C’est elle qui apprend à l’homme à parler, à marcher et à satisfaire ses besoins, et les idées morales ne se gravent aussi dans l’esprit que par les traces durables que leur action réitérée y laisse. Le frein le plus propre à arrêter les crimes n’est donc pas tant le spectacle terrible, mais momentané, de la mort d’un scélérat, que l’exemple continuel d’un homme privé de sa liberté, transformé en quelque sorte en bête de somme, et restituant à la société par un travail pénible, et de toute sa vie, le dommage qu’il lui a fait. Chacun, en faisant un retour sur lui-même, peut se dire : « Voilà l’affreuse condition où je serai réduit pour toujours si je commets de telles actions. » Et ce spectacle, toujours présent aux yeux, agira bien plus puissamment que l’idée de la mort, toujours présentée dans le lointain, toujours environnée d’un nuage qui en affaiblit l’horreur. Quelque impression que produise la vue des supplices, elle ne sera jamais assez forte pour résister à l’action du temps et des passions, qui effacent bientôt de la mémoire des hommes les choses les plus essentielles. C’est un principe certain que les chocs violents font sur nous un effet très-marqué, mais très-court. Ils produiront une révolution subite ; des hommes ordinaires deviendront tout à coup des Perses ou des Lacédémoniens. Mais, dans un gouvernement libre et tranquille, il faut moins d’exemples frappants que d’impressions permanentes. On exécute un criminel : son supplice devient un spectacle pour la plupart de ceux qui y assistent ; un petit nombre l’envisagent avec une pitié mêlée d’indignation. Que résulte-t-il de ces deux sentiments ? Rien moins que la terreur salutaire que la loi prétend inspirer. Mais la vue des châtiments modérés et continuels produit un sentiment toujours le même, parce qu’il est unique, celui de la crainte. La punition d’un cou-pable doit inspirer à ceux qui en sont témoins plus de terreur que de compassion. Le législateur doit mettre des bornes à la rigueur des peines lorsque ce dernier sentiment prévaut dans l’esprit des spectateurs, à qui le supplice paraît alors plutôt inventé pour eux que contre le criminel.

Pour qu’une peine soit juste, elle ne doit avoir que le degré de rigueur suffisant pour éloigner du crime. Or, est-il un homme qui puisse préférer les avantages du forfait le plus fructueux au risque de perdre à jamais sa liberté ? Donc un esclavage perpétuel, substitué à la peine de mort, a autant de pouvoir qu’elle pour arrêter le scélérat le plus déterminé. Je dis plus, il en a davantage. On envisage souvent la mort avec un oeil tranquille et ferme ; le fanatisme l’embellit, la vanité, compagne fidèle de l’homme jusqu’au tombeau, en dérobe l’horreur ; le désespoir la rend indifférente lorsqu’il nous a réduite à vouloir cesser de vivre ou d’être malheureux. Mais, au milieu des cages de fer, dans les chaînes, sous les coups, l’illusion du fanatisme s’évanouit, les nuages de la vanité se dissipent, et la voix du désespoir, qui conseillait au coupable de finir ses maux, ne se fait plus entendre que pour mieux peindre l’horreur de ceux qui commencent pour lui. Notre esprit résiste plus aisément à la violence des dernières douleurs qu’au temps et à l’ennui. Ses forces réunies contre des maux passagers, en affaiblissent l’action ; mais tout son ressort cède à des impressions continuées et constantes. La peine de mort adoptée, chaque exemple donné suppose un crime commis, tandis qu’au moyen de l’esclavage perpétuel, chaque crime met sous les yeux de la nation un exemple toujours subsistant et répété.

 

Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines, XXVIII (extrait), trad. Chaillou de Lisy, Paris, 1773 (publication originale en 1764)

 

Le dernier supplice - Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines beccaria2

Cesare Beccaria (4.bp.blogspot.com)

Publié dans : Premiers articles | le 23 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

Sereines d’aspect et incompréhensibles – Gustave Flaubert à Louise Colet

 

[...] Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m’apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l’ensemble ! C’est l’éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c’est calme ! c’est calme ! et c’est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.
Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d’Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? à la Comédie-française. Littérature de société.
Or je crois qu’il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J’aime les oeuvres qui sentent la sueur,celles où l’on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l’autre ! l’autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d’eau de mer et elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !

Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J’y ferais tout un cours sur cette grande question des bottes comparées aux littératures. « Oui, la Botte est un monde « , dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc… [...]

 

               Gustave Flaubert, extrait de la lettre à Louise Colet du 26 août 1853

(intégralité de la correspondance à cette adresse : http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/lettres/lettres1.html)

 

 

Sereines d'aspect et incompréhensibles - Gustave Flaubert à Louise Colet dans Littérature (à l'exception de la poésie) portait%20de%20flaubert

Gustave Flaubert (franceculture.fr)

 

 

Des connaissances qui soient forts utiles à la vie – René Descartes, Discours de la méthode

 

Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connoissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable : mais, sans que j’aie aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien à comparaison de ce qui reste à y savoir ; et qu’on se pourroit exempter d’une infinité de maladies tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affoiblissement de la vieillesse, si on avoit assez de connoissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus.

 

René Descartes, Discours de la méthode, extrait de la sixième partie, édition établie par Victor Cousin, Levrault, 1824

 

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René Descartes (biography.com)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 19 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

Possession de l’hier – Jorge Luis Borges

 

POSSESSION DE L’HIER

 

J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais maintenant que ces disparitions sont tout ce qui m’appartient. Je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère eux qui voient. Mon père est mort et il continue d’exister auprès de moi. Lorsqu’il m’arrive de scander quelques vers de Swinburne, je le fais, me dit-on, avec sa voix. Celui-là seul qui est mort est nôtre, seul est nôtre ce que nous avons perdu. Ilion fut, mais Ilion demeure dans l’hexamètre qui la pleure. Israël fut lorsqu’il était une antique nostalgie. Tout poème, avec le temps, devient une élégie. Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l’attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l’espérance. Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus.

 

Jorge Luis Borges, « Possession de l’hier », Les Conjurés, Gallimard – Bibliothèque de la Pléaide, tome II, page 945, trad. Claude Esteban

Publié dans : Poésie | le 17 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

L’existence réelle des autres – Pessoa, Le livre de l’intranquillité

 

317.

 

L’une de mes constantes préoccupations est de comprendre comment d’autres gens peuvent exister, comment il peut y avoir d’autres âmes que la mienne, des consciences étrangères à la mienne, laquelle étant elle-même une conscience, me semble par là même être la seule. Je conçois que l’homme qui se trouve devant moi, qui me parle avec des mots identiques aux miens, et qui fait des gestes semblables à ce que je fais ou pourrais faire – je conçois qu’il puisse, en quelque façon, être mon semblable. Il en est de même, cependant, des images que je rêve à partir des illustrations, des héros que je vois à partir des romans, des personnages dramatiques qui me parlent sur la scène, à travers les acteurs qui les représentent.

Personne, me semble-t-il, n’admet véritablement l’existence réelle des autres. On pourra admettre qu’une autre personne soit vivante, qu’elle sente et pense comme nous-mêmes ; mais il subsistera toujours un facteur anonyme de différence, un désavantage matérialisé. Il est des figures des temps passés, des images-esprits contenues dans les livres, qui sont pour nous plus réelles que ces indifférences incarnées qui nous parlent par-dessus le comptoir, ou nous regardent par hasard dans le tram, ou qui nous frôlent en passant, au hasard des rues mortes. Ces autres-là ne sont pour nous que paysage, et presque toujours paysage invisible, de rue trop bien connue.

Je considère comme m’appartenant davantage, comme plus proches par la parenté et l’intimité, certains personnages décrits dans les livres, certaines images que j’ai connues sous forme de gravures, que bien des personnes que l’on dit réelles, et qui relèvent de cette inutilité métaphysique que l’on appelle de chair et d’os. Et ce « de chair et d’os » , en fait, les décrit fort bien : on dirait des choses découpées, posées sur l’étal marmoréen de quelque boucherie, morts saignantes comme des vies, côtelettes et gigots du destin.

Je n’ai pas honte d’envisager les choses de cette façon, car je me suis aperçu que tout le monde en fait autant. Ce qui peut sembler du mépris de l’homme pour l’homme, de l’indifférence permettant de tuer des gens sans bien sentir qu’on les tue, comme chez les assassins, ou sans penser qu’on les tue, comme chez les soldats, provient de ce que personne n’accorde l’attention nécessaire au fait – sans doute trop abscons – que les autres sont des âmes, eux aussi.

Certains jours, en certains instants que m’apporte je ne sais quelle brise et qu’ouvre en moi l’ouverture de je ne sais quelle porte, je sens subitement que l’épicier du coin est un être spirituel, que le commis qui se penche en ce moment à sa porte, sur un sac de pommes de terre, est, véritablement, une âme capable de souffrir.

Lorsqu’on m’a annoncé hier que le caissier du tabac s’était suicidé, j’ai eu l’impression d’un mensonge. Le pauvre, il existait donc, lui aussi ! Nous l’avions oublié, nous tous qui le connaissions comme ceux qui ne le connaissaient pas. Nous ne l’en oublierons que mieux demain. Mais qu’il y eût en lui une âme – sans aucun doute, puisqu’il s’est tué – sans aucun doute, puisqu’il s’est tué. Passions ? Soucis ?

Certes… Mais il ne me reste, à moi comme à l’humanité entière, que le souvenir d’un sourire niais flottant au-dessus d’un veston bon marché, sale et de guingois aux épaules. C’est tout ce qui me reste, à moi, d’un homme qui a senti si fortement qu’il s’est tué de trop sentir, car enfin, on ne se tue certainement pas pour autre chose… Je me suis dit un jour, en lui achetant des cigarettes, qu’il serait bientôt chauve. En fin de compte, il n’a même pas eu le temps de le devenir. C’est l’un des souvenirs qui me restent de lui. Quel autre pourrais-je en garder, du reste, dès lors que ce souvenir ne se rapporte pas réellement à lui, mais à l’idée que j’avais de lui ?

J’ai soudain la vision du cadavre, du cercueil où on l’a placé, de la tombe, totalement anonyme, où on l’a probablement déposé. Et je vois soudain que le caissier du tabac était, d’une certaine façon, avec son veston de travers et son front chauve, l’humanité tout entière.

Ce ne fut qu’un moment. Aujourd’hui, maintenant, et de façon évidente – homme qu’il était tout comme je le suis -, il est mort. Rien d’autre.

Non, les autres n’existent pas… C’est pour moi que se fige ce soleil couchant, aux ailes lourdes, aux teintes dures et embrumées. Pour moi frémit sous le couchant, sans que je le voie couler, le vaste fleuve. C’est pour moi qu’a été faite cette large place, s’ouvrant sur le fleuve où la marée vient refluer. Aujourd’hui, on a enterré le caissier du tabac dans la fosse commune ? Aujourd’hui, le couchant n’est pas pour lui. Mais, à cette seule pensée, et bien malgré moi, il a cessé aussi d’être pour moi.

 

Fernando Pessoa (/Bernardo Soares), Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, 1999, p. 338-340

 

 

L'existence réelle des autres - Pessoa, Le livre de l'intranquillité dans Essais, philosophie...

Fernando Pessoa (babelio.com)

Ces paroles ailées – Queneau, Zazie dans le métro

 

En séjour chez son tonton Gabriel, Zazie fait des siennes en haut de la tour Eiffel : après avoir copieusement fatigué les méninges d’un ami de Gabriel qui accompagnait la mouflette, le chaffeur de « tac » dénommé Charles, celui-ci redescend seul et furieux et retrouve le tonton…

 

Charles fait un geste de désespoir, puis se lève brusquement.

- Tiens, qu’il dit, je me tire. Je préfère pas revoir cette gamine. Adieu.

Et il s’élance vers son bahut.

Gabriel lui court après :

- Comment qu’on fera pour rentrer ?

- Tu prendras le métro.

- Il en a de bonnes, grogna Gabriel en arrêtant sa poursuite.

Le tac s’éloignait.

Debout, Gabriel médita, puis prononça ces mots :

- L’être ou le néant, voilà le problème. Monter, descendre, aller, venir, tant fait l’homme qu’à la fin il disparaît. Un taxi l’emmène, un métro l’emporte, la tour n’y prend garde, ni le Panthéon. Paris n’est qu’un songe, Gabriel n’est qu’un rêve (charmant), Zazie le songe d’un rêve (ou d’un cauchemar) et toute cette histoire le songe d’un songe, le rêve d’un rêve, à peine plus qu’un délire tapé à la machine par un romancier idiot (oh ! pardon). Là-bas, plus loin – un peu plus loin – que la place de la République, les tombes s’entassent de Parisiens qui furent, qui montèrent et descendirent des escaliers, allèrent et vinrent dans les rues et qui tant firent qu’à la fin ils disparurent. Un forceps les amena, un corbillard les remporte et la tour se rouille et le Panthéon se fendille plus vite que les os des morts trop présents ne se dissolvent dans l’humus de la ville tout imprégné de soucis. Mais moi je suis vivant et là s’arrête mon savoir car du taximane enfui dans son bahut locataire ou de ma nièce suspendue à trois cents mètres dans l’atmosphère ou de mon épouse la douce Marceline demeurée au foyer, je ne sais en ce moment précis et ici-même je ne sais que ceci, alexandrinairement : les voilà presque morts puisqu’ils sont des absents. Mais que vois-je par-dessus les citrons empoilés des bonnes gens qui m’entourent ?

Des voyageurs faisaient le cercle autour de lui l’ayant pris pour un guide complémentaire. Ils tournèrent la tête dans la direction de son regard.

- Et que voyez-vous ? demanda l’un d’eux particulièrement versé dans la langue française.

- Oui, approuva un autre, qu’y a-t-il à voir ?

- En effet, ajoute un troisième, que devons-nous voir ?

- Kouavouar ? demanda un quatrième, kouavouar ? kouavouar ? kouavouar ?

- Kouavouar ? répondit Gabriel, mais (grand geste) Zazie, Zazie ma nièce, qui sort de la pile et s’en vient vers nous.

Les caméras crépitent, puis on laisse passer l’enfant. Qui ricane.

- Alors, tonton ? on fait recette ?

- Comme tu vois, répondit Gabriel avec satisfaction.

 

Raymond Queneau, Zazie dans le métro, Gallimard, 1959, p. 93-95 (dans l’édition Folio de 1996)

 

 

Ces paroles ailées - Queneau, Zazie dans le métro dans Littérature (à l'exception de la poésie) queneau

Raymond Queneau (franceinter.fr)

 

 

 

Un roi sans divertissement – Pascal, Pensées

     Divertissement.

       La dignité royale n’est‑elle pas assez grande d’elle-même, pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est ? Faudra‑t‑il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser, mais en sera‑t‑il de même d’un roi, et sera‑t‑il plus heureux en s’attachant à ses vains amusements qu’à la vue de sa grandeur, et quel objet plus satisfaisant pourrait‑on donner à son esprit ? Ne serait‑ce donc pas faire tort à sa joie d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air ou à placer adroitement une barre, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve. Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide. C’est‑à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense.

       Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois.

                                      Blaise Pascal, Pensées, Points Seuil, 1962, p. 81-82

Un roi sans divertissement - Pascal, Pensées dans Essais, philosophie... Photo_Pascal-Blaise_001

Blaise Pascal (larousse.fr)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 30 septembre, 2015 |Pas de Commentaires »

« Moi n’est qu’une position d’équilibre » – Henri Michaux, Postface

 

 

Henri Michaux (fatamorgana.org)

 

 

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.
Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?
En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.
       On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».
J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ».
En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?
Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté.
Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.
MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?
Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.
On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).
Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).
La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.
On veut trop être quelqu’un.
Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.
Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?
Il y avait de la pression (vis à tergo).
       Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.
Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ?
Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?
Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.
… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.
Mes images ? Des rapports.
Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.
Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ?
Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.
       D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)
Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).
Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.
Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.
En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté.
En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.
Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
Toute science crée une nouvelle ignorance.
Tout conscient, un nouvel inconscient.
Tout apport crée un nouveau néant.
Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?
Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.
Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.
Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

 

Henri Michaux, « Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

 

Publié dans : Essais, philosophie..., Poésie | le 24 septembre, 2015 |Pas de Commentaires »
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