Presque content d’être refusé – Jean de la Bruyère, Les Caractères

 

48 (VI)

Théognis est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une femme ; il n’est pas hors de sa maison, qu’il a déjà ajusté ses yeux et son visage afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public, qu’il y paraisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent déjà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles, il se tourne à droit, où il y a un grand monde, et à gauche, où il n’y a personne ; il salue ceux qui y sont et ceux qui n’y sont pas. Il embrasse un homme qu’il trouve sous sa main, il lui presse la tête contre sa poitrine ; il demande ensuite qui est celui qu’il a embrassé. Quelqu’un a besoin de lui dans une affaire qui est facile ; il va le trouver, lui fait sa prière : Théognis l’écoute favorablement, il est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître des occasions de lui rendre service ; et comme celui-ci insiste sur son affaire, il lui dit qu’il ne la fera point ; il le prie de se mettre en sa place, il l’en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus, presque content d’être refusé.

 

Jean de la Bruyère, Les Caractères, « Des Grands » (extrait), 1880, Flammarion

 

Presque content d'être refusé - Jean de la Bruyère, Les Caractères dans Essais, philosophie... AVT_Jean-de-La-Bruyere_4631

Jean de la Bruyère (babelio.com)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 27 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

Dans l’hiver et le glace du wagon – Yasunari Kawabata, Pays de neige

<Un train file dans la nuit hivernale : le narrateur, Shimamura est intrigué, sinon fasciné par un étrange couple, de l’autre côté du wagon.>

 

     Ce qu’il voyait maintenant du visage masculin dans le miroir que formait la fenêtre pour lui, cette expression détendue, cet air de calme abandon dans la sécurité d’un confort, il avait l’impression que cela tenait au regard de l’homme qui tombait directement sur le buste de la jeune femme et s’y reposait. Shimamura trouvait à l’image de ce couple une certaine harmonie, faite de douceur et d’équilibre entre les deux silhouettes semblablement fragiles. L’homme reposait, la tête appuyée sur un bout de son écharpe qui lui servait d’oreiller, l’autre bout ramené sur sa joue et lui couvrant la bouche comme un masque. L’étoffe glissait parfois et remontait sur son nez, ou au contraire se défaisait en lui découvrant le visage, mais avant même qu’il eût bougé tant soit peu, attentive et prévenante, la jeune personne s’était penchée sur lui pour remettre tout en ordre. À force de se répéter sous les yeux de Shimamura, l’incident et le geste qui le suivait automatiquement finirent par éveiller chez lui une certaine impatience. Ou bien c’était le pan du manteau dont le malade avait les pieds enveloppés, qui glissait à son tour et pendait jusqu’au sol, aussitôt ramené, mécaniquement eût-on dit, et mis en place d’un geste prompt par la jeune femme. Tout allait si naturellement de soi : on eût dit que ces deux-là, sans nul souci du temps et du lieu, se disposaient à poursuivre éternellement leur voyage et à s’enfoncer sans fin dans la distance. Peut-être était-ce pourquoi Shimamura, quant à lui, ne ressentait aucun des sentiments de compassion ou de tristesse que suscite un spectacle affligeant : il contemplait tout cela sans émoi comme s’il s’agissait d’un petit jeu dans quelque rêve inconsistant – et sans doute était-il sous cette impression par l’effet étrange du miroir.
     Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir ; les figures humaines qu’il réfléchissait, plus claires, s’y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n’y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l’arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages  et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l’immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu’enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n’était plus d’ici. Un monde d’une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu’au coeur, bouleversé même, quand d’aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté. 
     Dans le ciel nocturne, au-dessus des montagnes, le crépuscule avait laissé quelques touches de pourpre attardée et l’on pouvait encore distinguer, très loin, sur l’horizon, la découpure des pics isolés. Mais ici, plus près, c’était le défilé constant du même paysage montagnard, complètement éteint maintenant et privé de toute couleur. Rien pour y retenir l’oeil. Il défilait comme un flot de monotonie, d’autant plus neutre et d’autant plus estompé, d’autant plus vaguement émouvant qu’il courait pour ainsi dire sous les traits de la jeune femme, derrière ce beau visage émouvant qui semblait le rejeter tout autour dans une même grisaille. L’image même de ce visage, il est vrai, semblait si peu matérielle qu’elle devait être transparente elle aussi. Cherchant à savoir si elle l’était vraiment, Shimamura crut un moment voir le paysage au travers, mais les images passaient si vite qu’il lui fut impossible de contrôler cette impression. 
     L’éclairage, dans le wagon, manquait d’intensité, et ce que voyait en reflet Shimamura était loin d’avoir le relief et la netteté d’une image dans un vrai miroir. Aussi en vint-il facilement à oublier qu’il contemplait une image reflétée dans une glace, pris peu à peu par le sentiment que ce visage féminin, il le voyait dehors, flottant et comme porté sur le torrent ininterrompu du paysage monstrueux et enténébré. 
     Ce fut alors qu’une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu des reflets, au fond du miroir, l’image ne s’imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l’éclat de la lumière, mais elle n’était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shimamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance. Et lorsque son éclat menu vint s’allumer dans la pupille même de la jeune femme, lorsque se superposèrent et se confondirent l’éclat du regard et celui de la lumière piquée dans le lointain, ce fut comme un miracle de beauté s’épanouissant dans l’étrange, avec cet œil illuminé qui paraissait voguer sur l’océan du soir et les vagues rapides des montagnes.

 

Yasunari Kawabata, Pays de neige, p.22-24, trad. Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Le Livre de Poche (Albin Michel), 1960

 

Dans l'hiver et le glace du wagon - Yasunari Kawabata, Pays de neige dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Yasunari Kawabata (babelio.com)

Ce Paris sans pair – Du Bellay, Les Regrets ; Zoran Mušič, La città

 

138.

De-vaulx, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer
Est ce Paris sans pair, où l’on voit abîmer
Tout ce qui là-dedans de toutes parts abonde.

Paris est en savoir une Grèce féconde,
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
Une Asie en richesse on le peut estimer,
En rares nouveautés une Afrique seconde.

Bref, en voyant (De-vaulx) cette grande cité,
Mon oeil, qui paravant était exercité
À ne s’émerveiller des choses plus étranges,

Print ébahissement. Ce qui ne me peut plaire,
Ce fut l’étonnement du badaud populaire,
La presse des chartiers, les procès, et les fanges.

 

Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet CXXXVIII, Le Livre de Poche Classiques, 2002 (pour cette transcription très judicieuse, par François Roudaut)

 

 

 

Ce Paris sans pair - Du Bellay, Les Regrets ; Zoran Mušič, La città dans Les grands combats zoran-antonio-music-la-cittc3a0-parigi-1997

La città (Parigi), Zoran Mušič, 1997 (gerardreyne.wordpress.com)

 

655022_3_5874_le-peintre-zoran-music-dans-son-atelier-a fange dans Peinture

Zoran Mušič (lemonde.fr)

Publié dans : Les grands combats, Peinture, Poésie | le 16 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

Quitter l’arène – 13 novembre 2015, à Paris

« Nothing to kill, or die for »

                          John Lennon, « Imagine »

***

 

(d’après le site du journal Le Monde)

 

Vivre au-delà des images de terreur

Le Monde | 14.11.2015 à 12h40 • Mis à jour le 14.11.2015 à 12h46

Un policier dispose des fleurs à proximité du Bataclan, le 14 novembre

Par Agnès Desarthe

 

Nous n’entendions pas les sirènes. La télévision diffusait du football. Un match amical France-Allemagne. Un symbole, un parmi d’autres. Dans les moments de tragédie, ils se manifestent à nous, hallucinations convaincantes. France-Allemagne. Amical. Une heure plus tard, plusieurs commentateurs s’accordaient àdire que nous étions en guerre.

Nous n’entendions pas les sirènes, ni celles de la police, ni celle du Samu ou des ambulances. Nous étions ensemble et, rétrospectivement, telle une poule frappée de démence, je ne cesse, au lendemain du massacre, de compter mes petits. Les miens, ceux des amis, les amis d’amis. Le cercle s’élargit. On se rassure. C’est un réflexe contre l’effroi.

Vers 22 heures, les téléphones se mettent à sonner ; cette sirène intime, on l’entend toujours. Les gens s’inquiètent, pour nous, parce que nous habitons près de la République, parce que nos enfants fréquentent les lieux dont nous voyons à présent les images en boucle : vitres brisées, taches de sang, corps à demi dénudés, cuisses, épaules d’inconnus. Je masque mes yeux, comme si je ne l’avais pas perdue des années plus tôt, cette virginité du regard. Nous avons déjà vu des corps décharnés, décapités, démembrés, des silhouettes qui tombent par les fenêtres, des soldats piétinés, violés, des cadavres, des cadavres, des cadavres. Nous avons tout déjà vu et je me masque les yeux. Est-ce par respect pour l’intimité dévoilée de ceux qui, un très bref instant apparaissent à l’écran ? Est-ce pour ne pas y croire, façon autruche ? Est-ce pour continuer d’y croire ? Croire à quoi ? À l’humanité, au bonheur, à la droiture, à l’honnêteté, à la pensée.

 

Quitter l’arène morbide

Les téléphones sonnent, tous en même temps. On se rassure les uns les autres. Certains appels arrivent de l’étranger. Des gens nous parlent, et dans leur voix, dans leur inquiétude, on se rend compte que c’est à nous que ça arrive. À nous. Mais qui sommes-nous ? Nous, les habitants du Xème. Nous, les parisiens. Nous, la France, un pays où, je l’ai appris récemment, soixante-quinze langues, autres que le français, sont parlées chaque jour. Un pays de fleuves et de forêts. Un pays où l’on peut se faire soigner gratuitement. Où la plupart des gens font la gueule. Où l’on n’est pas très poli. Où l’école est obligatoire. Où l’on n’aime pas plus les étrangers qu’ailleurs. Un pays au climat tempéré, à la gastronomie surfaite selon certains. Un pays qui se regarde et ne se reconnaît pas. Malgré les modestes utopies réalisées, le progrès, la recherche, un confort relatif, le reflet dans le miroir hurle quelque chose, une parole inarticulée, incompréhensible. Qui sommes-nous ? Nous, la démocratie. Nous, les laïques. Nous, les gens qui mangent au restaurant. Nous les gens qui vont au concert. Nous les jeunes et les vieux. Nous tout le monde. N’importe quand, n’importe comment.

Hier, toute cette nuit, aujourd’hui et peut-être demain, nous avons été, sommes, serons des cibles. Ne pas se laisser réduire à ça, à ce double rôle que nous propose la terreur : spectateur ou cible. Tu regardes le feuilleton depuis ton canapé ou tu te déplaces dans la ville en essayant d’éviter les rafales de kalach’. Quand la mort devient un jeu, il est impératif de quitter l’arène. Quitter l’arène morbide, fanatique, simpliste, avilissante. Proposer d’autres règles, d’autres jeuxSortir de la dualité du comme et du pas comme, ne pas se laisser se fasciner par les miroirs. Être soi. Aimer vivre. Être humain.

 

***

 

Quitter l'arène - 13 novembre 2015, à Paris dans Les grands combats 11
Le Bataclan, vu de l’extérieur, avant le 13 novembre (utopia-paris.com
 dans Les grands combats

Un carton par #lescartons (twitter.com/lescartons)

 

 

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La République ne cèdera pas (lemonde.fr)

 

Publié dans : Les grands combats | le 14 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

La rencontre – Le Grand Meaulnes, Alain Fournier

 

Le grand Meaulnes, égaré sur les chemins entremêlés du Cher, épuisé par une marche erratique, accoste à une étrange soirée dans un bien mystérieux domaine, où il trouve le repos dans une chambre d’un autre temps (ou d’un autre monde…), et où jeunes gens folâtres et vieilles gens, revêtant des costumes d’un autre âge, attendent l’arrivée de fiancés. Le lendemain, en trois actes, le destin du jeune Meaulnes est scellé par une rencontre avec « la » jeune fille. 

 

Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.

Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier :

— Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, — peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.

Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché ; l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d’apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes…

Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne :

— Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.

D’autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s’inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d’hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode…

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s’accouda sur le pont, tenant d’une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l’aise la jeune fille, qui s’était assise à l’abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.

Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d’eau. On eût pu se croire au cœur de l’été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s’y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu’au soir on entendrait les tourterelles gémir… Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

 

On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…

À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :

— Vous êtes belle, dit-il simplement.

Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D’autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu’il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu’il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu’il l’aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l’étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu’elles pliaient par instants et qu’on craignait de les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas :

— Voulez-vous me pardonner ?

— Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu’ils sont les maîtres aujourd’hui. Adieu.

Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d’un ton si troublé, si plein de désarroi, qu’elle marcha plus lentement et l’écouta.

— Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.

Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

— Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l’on voyait à quelque distance les invités se presser autour d’une maison isolée dans la pleine campagne.

— Voici la « maison de Frantz », dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte…

Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

— Mon nom ?… Je suis Mademoiselle Yvonne de Galais…

Et elle s’échappa.

 

La « maison de Frantz » était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu’aux greniers par la foule des invités. Il n’eut guère le loisir d’ailleurs d’examiner le lieu où il se trouvait : on déjeuna en hâte d’un repas froidemporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute ; et l’on repartit. Meaulnes s’approcha de Mlle de Galais, dès qu’il la vit sortir et, répondant à ce qu’elle avait dit tout à l’heure :

— Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il.

— Comment ? Quel était ce nom ? fit-elle, toujours avec la même gravité.

Mais il eut peur d’avoir dit une sottise et ne répondit rien.

— Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis étudiant.

— Oh ! vous étudiez ? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils parlèrent lentement, avec bonheur, — avec amitié. Puis l’attitude de la jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus inquiète. On eût dit qu’elle redoutait ce que Meaulnes allait dire et s’en effarouchait à l’avance. Elle était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol.

— À quoi bon ? À quoi bon ? répondait-elle doucement aux projets que faisait Meaulnes.

Mais lorsque enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour vers ce beau domaine :

— Je vous attendrai, répondit-elle simplement.

Ils arrivaient en vue de l’embarcadère. Elle s’arrêta soudain et dit pensivement :

— Nous sommes deux enfants ; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas.

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s’arrêta et, se tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce pour lui défendre de l’accompagner ? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire ?…

 

Alain Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre 15 « La rencontre » (extrait), Éditions Émile-Paul Frères, 1913

 

 

La rencontre - Le Grand Meaulnes, Alain Fournier dans Littérature (à l'exception de la poésie) alain-fournier-_img

Alain Fournier (archives18.fr)

Pierre Michon – Booz, les pendus et le Big Bang

 

Il m’est rarement arrivé de prier. Au début de septembre 2001, ma mère, qui dans sa grande vieillesse aurait pu être ma fille, ma mère se mourait à l’hôpital de la petite ville de G. Il y avait des arbres énormes par sa fenêtre, une muraille de feuilles. Chaque journée de cette fin d’été était belle, le soleil varié à n’en plus finir sur ce mur vert, sous les yeux d’une mourante qui avait aimé les arbres. Je la voyais chaque jour, mais quand j’arrivai le 7 septembre, je vis que ça y était (mon esprit le vit, mon cœur ne pouvait pas suivre) : elle râlait, elle ne parlerait plus, elle était entrée dans ce moment de l’âme errante que les Tibétains appellent le bardo. Je m’assis près d’elle, et, au bout d’un moment que je suis incapable de mesurer, heures ou minutes, je me levais en coup de vent, sortis, et courus dans une librairie pour acheter des livres. Je pris le temps de choisir. Je revins avec le volume XXIII de la Carte archéologique de la Gaule romaine, le tome deux des Dits et écrits de Michel Foucault dans l’édition Quarto, et un troisième livre que j’ai oublié. Je courais encore, comme le lièvre de la fable. Il pouvait être six heures après midi. Quand j’entrais dans la chambre de ma mère, elle ne râlait plus, elle ne respirait plus, sa main que je pris était encore tout à fait tiède. L’infirmière appelée ayant ratifié sa mort, on me laissa. Mon esprit seul était là et constatait, comme tout à l’heure. Les livres étaient bien sagement posés au pied du lit dans leur petite pochette, près des pieds des cadavres qui sont tout petits. La muraille verte était bonne à l’esprit. L’esprit était tiède, lui aussi, comme il est toujours. Je devais prier, appeler le cœur et l’âme, que cette femme méritait. J’essayais une de ces choses apprises au catéchisme, sans doute le Notre Père, je m’arrêtais très vite. Et puis le texte, la prière, s’imposa, venue de très loin, comme envoyée par un autre, et je la dis haut, pour que la morte l’entende, en quelque sorte : “Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis, car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci.” Le cœur et l’âme accoururent, je dis le poème d’un bout à l’autre comme il doit être dit, dans les larmes, je me tins debout devant le cadavre de ma mère comme on doit s’y tenir, dans les larmes.

J’ai prié une autre fois, au mois d’octobre, quelques années plutôt. Un enfant était né dans la nuit, je venais de rentrer chez moi au petit matin. Quelque chose me vint qui était de l’envie de prier, de clore, de m’ouvrir. Assis sur mon lit, tranquille, souriant si on souriait quand on est tout seul, j’ai dit d’un bout à l’autre à haute voix Booz endormi. Je l’ai dit comme il doit être dit, dans le calme, l’acceptation de tout, l’espérance contre toute raison, la gloire qui vient toujours.

La Ballade des pendus peut être dite pour une mère morte, Booz endormi peut être dit pour une fille née vivante et viable, comme l’écrivent les accoucheurs dans leur rapport de routine. Il y a bien peu de pièces de vers qui peuvent tenir en ces deux occasions, comme on dit que le tungstène tient dans la température du zéro absolu, le tungstène, dont sont habillés les beaux télescopes suspendus entre terre et lune qui regardent le Big Bang. Le tungstène regarde le Big Bang. Les deux poèmes que j’ai dits regardent les cadavres, tous les cadavres parmi lesquels il y a ceux des mères, ils regardent l’âme qui se souvient de ces cadavres qu’elle a habités, d’où elle a observé le petit morceau de Big Bang à elle fugitivement dévolu ; ils regardent les corps vivants, les petits-enfants qui naissent, qui vieilliront et mourront. Ils les regardent, ils leur parlent, ils en parlent, cadavres, petits-enfants et nous qui sommes entre les deux, comme si cadavres, petits-enfants et nous c’était le même – et c’est le même. Ils rassurent le cadavre, ils assurent l’enfant sur ses jambes. Voilà sans doute la fonction de la poésie. Je n’en vois guère d’autre. Les poèmes peuvent avoir cet effet, ils peuvent servir à ça, tenir dans le même coup d’œil le Big Bang et le Jugement dernier, et tout ce qui arrive entre les deux, le deuil éternel et la joie qui l’est aussi, la richesse et la misère son ombre, la muraille verte, la mort, les adjectifs vivante et viable ; bouleverser les hommes en les douant fugacement de cette double vue. À quoi bon des poètes, en nos temps qui sont des temps de détresse, l’année de détresse 2002 comme l’était l’année 1462 à Moulins où Villon bouclait le Testament, comme l’était l’année 1859 en mai  de laquelle Hugo écrivit Booz, comme l’était l’année indécise du néolithique tardif pendant laquelle Booz rêvait – Wozu Dichter, pourquoi des poètes ? Pour ça seulement.

 

Extrait de Pierre Michon, Corps du roi, Verdier, 2002, repris dans l’édition de François Villon dans la Bibliothèque de la Pléiade

 

 

Pierre Michon - Booz, les pendus et le Big Bang dans Littérature (à l'exception de la poésie) Pierre-Michon-Jean-Valjean-le-forcat-evade_article_popin

Pierre Michon (la-croix.com)

Ballade des menus propos – François Villon

 

Je reconnais bien des mouches dans du lait,
Je connais à son vêtement l’homme,
Je reconnais le beau temps du mauvais,
Je connais au pommier la pomme,
Je connais l’arbre à voir sa gomme,
Je connais quand tout est de même,
Je connais qui besogne ou chôme,
Je connais tout, moi excepté.

Je connais le pourpoint à son col,
Je connais le moine à sa robe,
Je connais le maître à son valet,
Je connais à son voile la nonne,
Je reconnais quand le bavard bavasse,
Je reconnais les fous nourris de laitages,
Je connais le vin au tonneau,
Je connais tout, moi excepté.

Je connais cheval et mulet,
Je connais leur charge et leur faix,
Je connais Béatrice et Isabelle,
Je connais le jeton qui fait la somme,
Je connais vision et somme,
Je connais l’erreur de Bohême,
Je connais le pouvoir de Rome,
Je connais tout, moi excepté.

Prince, je connais tout en somme,
Je connais colorés et blêmes,
Je connais Mort qui tout consomme,
Je connais tout, moi excepté.

 

François Villon, « Ballade des menus propos » (texte modernisé), Oeuvres complètes, « Pièces non recueillies », p. 194-196

 

Ballade des menus propos - François Villon dans Poésie image_549

François Villon (uiar.fr)

 

Publié dans : Poésie | le 7 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

Meurtriers – Franz Kafka, Edvard Munch

 

Il est démontré que le meurtre fut commis de la façon suivante :

Schmar, le meurtrier, se posta vers les neuf heures du soir, au clair de lune, à l’endroit même où Wese, la victime, devait, de la ruelle où se trouvait son bureau, tourner dans celle où il habitait.

Nuit d’un froid pénétrant qui faisait frissonner. Mais Schmar n’avait mis qu’un mince vêtement bleu ; et son veston était déboutonné. Il ne sentait pas le froid. Et puis il ne cessait de bouger. L’arme du meurtre, mi-baïonnette et mi-couteau de cuisine, il l’avait empoignée et la brandissait nue. Il examinait le couteau en faisant jouer la lune sur la lame. Elle lançait des éclairs, pas assez au gré de Schmar.

Il en frappait les dalles du pavé, de sorte que des étincelles jaillissaient. Il eut un regret peut-être ; et pour réparer le dommage, il frotta la lame comme un archet de violon sur la semelle de sa chaussure pendant que, perché sur une jambe, le corps en avant, il épiait en même temps la musique du couteau sur sa botte et la rue traversière d’où devait déboucher le destin.

Pourquoi le rentier Pallas ne bronchait-il pas, lui qui, tout près, de sa fenêtre au deuxième étage, observait tout ? Allez donc approfondir la nature humaine. Le col relevé, la robe de chambre retenue sur l’ample bedaine par une cordelière, hochant la tête, il regardait dans la rue.

Et cinq maisons plus loin, de biais par rapport à Pallas, Mme Wese, le renard jeté sur la chemise de nuit, guettait son mari qui aujourd’hui tardait singulièrement.

Enfin la cloche de l’immeuble où se trouve le bureau de Wese sonne, trop haut pour une cloche de porte, d’un son qui gagne la ville, le ciel, et Wese, l’employé laborieux qui a veillé, sort, avance là-bas dans cette ruelle, invisible encore, annoncé seulement par le signal de la cloche ; aussitôt le pavé compte ses pas tranquilles.

Pallas se penche tant qu’il peut ; il veut tout voir. Mme Wese, rassurée par la cloche, ferme sa fenêtre qui fait un bruit de vitres. Schmar se met à genoux. Comme, en ce moment, il n’a de nu que le visage et les mains, il les presse contre le pavé où tout gèle, Schmar brûle. 

Wese s’arrête au moment même de s’engager dans la ruelle. Il y pose sa canne et s’appuie dessus. Une idée comme ça. Le ciel nocturne l’a attiré, ce bleu profond, cet or. Il les regarde, l’homme qui ne sait pas, il passe la main sur ses cheveux, sous le chapeau soulevé. Là-haut rien ne bouge pour lui annoncer l’avenir le plus immédiat ; tout demeure à sa place qui n’a pas de sens, dont on ne peut pas trouver le sens. En soi c’est tout à fait raisonnable que Wese se remette en marche, mais il marche au couteau de Schmar.

« Wese », crie Schmar, soulevé sur la pointe des pieds, le bras haut levé, le couteau baissé à angle très aigu. « Wese, Julie peut attendre longtemps. » Et à droite dans le cou et à gauche dans le cou et v’lan au fond du ventre plonge l’arme de Schmar. Les rats d’eau quand on leur crève la panse font ce bruit-là.

« ça y est », dit Schmar, et il jette le couteau, ce lest sanglant et superflu, contre la première façade venue. « Béatitude du meurtre! Allègrement, ailes qui poussent lorsque coule le sang de l’autre! Wese, vieille ombre de la nuit, ami, copain de brasserie, tu rends ton sang sur le pavé noir. Pourquoi n’es-tu pas une simple vessie pleine de sang pour que je puisse m’asseoir sur toi et que de toi il ne reste rie ? rien. L’accomplissement n’est jamais total ; des rêves toutes les fleurs n’ont pas donné de fruit, tes restes pesants gisent là, déjà inaccessibles à toute démarche. À quoi bon leur muette interrogation ? »

Pallas qui a ingurgité tout ce poison, pêle-mêle, apparaît entre les deux battants de sa porte brusquement écartés.

« Schmar. Schmar. Tout vu, rien ne m’a échappé. » Pallas et Schmar s’examinent. Pallas n’a plus besoin de rien. Schmar n’en finit pas. 

Mme Wese, avec la foule à ses deux flancs, accourt, le visage tout vieilli par l’épouvante. Sa fourrure se dégrafe ; elle se jette sur Wese, le corps en chemise de nuit appartient à la victime, et la fourrure, se refermant comme le gazon d’une tombe sur le couple conjugal, appartient à la foule.

Schmar, serrant les dents pour surmonter la suprême nausée, la bouche collée à l’épaule de l’homme de la police qui l’emmène d’un pas léger.

 

Franz Kafka, « Un fratricide », publié dans La métamorphose, Folio, 1972, pp. 165-168, trad. Alexandre Vialatte (parution originale en 1917)

 

 

Meurtriers - Franz Kafka, Edvard Munch dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Franz Kafka (babelio.com)

 

 

Un autre meurtrier, hagard, verdâtre, si sombre, sous le pinceeau de Munch :

 

19-edvard-munch-le-meurtrier-1910-600x371 ciel dans Littérature (à l'exception de la poésie)

: Edvard Munch, Le meurtrier (1910, Munch-museet, Oslo) (mediation.centrepompidou.fr)

La propriété collective – Simone Weil, L’Enracinement

La propriété collective

       La participation aux biens collectifs, participation consistant non pas en jouissance matérielle, mais en un sentiment de propriété, est un besoin non moins important. Il s’agit d’un état d’esprit plutôt que d’une disposition juridique. Là où il y a véritablement une vie civique, chacun se sent personnellement propriétaire des monuments publics, des jardins, de la magnificence déployée dans les cérémonies, et le luxe que presque tous les êtres humains désirent est ainsi accordé même aux plus pauvres. Mais ce n’est pas seulement l’État qui doit fournir cette satisfaction, c’est toute espèce de collectivité.

Une grande usine moderne constitue un gaspillage en ce qui concerne le besoin de propriété. Ni les ouvriers, ni le directeur qui est aux gages d’un conseil d’administration, ni les membres du conseil qui ne la voient jamais, ni les actionnaires qui en ignorent l’existence, ne peuvent trouver en elle la moindre satisfaction à ce besoin.

Quand les modalités d’échange et d’acquisition entraînent le gaspillage des nourritures matérielles et morales, elles sont à transformer.

Il n’y a aucune liaison de nature entre la propriété et l’argent. La liaison établie aujourd’hui est seulement le fait d’un système qui a concentré sur l’argent la force de tous les mobiles possibles. Ce système étant malsain, il faut opérer la dissociation inverse.

Le vrai critérium, pour la propriété, est qu’elle est légitime pour autant qu’elle est réelle. Ou plus exactement, les lois concernant la propriété sont d’autant meilleures qu’elles tirent mieux parti des possibilités enfermées dans les biens de ce monde pour la satisfaction du besoin de propriété commun à tous les hommes.

Par conséquent, les modalités actuelles d’acquisition et de possession doivent être transformées au nom du principe de propriété. Toute espèce de possession qui ne satisfait chez personne le besoin de propriété privée ou collective peut raisonnablement être regardée comme nulle.

Cela ne signifie pas qu’il faille la transférer à l’État, mais plutôt essayer d’en faire une propriété véritable.

 

Simone Weil, L’Enracinement, « La propriété publique », première partie

 

La propriété collective - Simone Weil, L'Enracinement dans Essais, philosophie... 572-forumsocial-simone-weil

Simone Weil (lejauneetlarouge.com)

 

4641788_3_8d14_le-pantheon-le-27-mai_cacdd265b5c1f588f1faf9ede4c9c555 dans Essais, philosophie...

Le Panthéon et quelques nouveaux venus (lemonde.fr)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 31 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

La propriété privée – Simone Weil, L’Enracinement

La propriété privée

       La propriété privée est un besoin vital de l’âme. L’âme est isolée, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps. Tout homme est invinciblement porté à s’approprier par la pensée tout ce dont il a fait longtemps et continuellement usage pour le travail, le plaisir ou les nécessités de la vie. Ainsi un jardinier, au bout d’un certain temps, sent que le jardin est à lui. Mais là où le sentiment d’appropriation ne coïncide pas avec la propriété juridique, l’homme est continuellement menacé d’arrachements très douloureux.

Si la propriété privée est reconnue comme un besoin, cela implique pour tous la possibilité de posséder autre chose que les objets de consommation courante. Les modalités de ce besoin varient beaucoup selon les circonstances ; mais il est désirable que la plupart des gens soient propriétaires de leur logement et d’un peu de terre autour, et, quand il n’y a pas impossibilité technique, de leurs instruments de travail. La terre et le cheptel sont au nombre des instruments du travail paysan.

Le principe de la propriété privée est violé dans le cas d’une terre travaillée par des ouvriers agricoles et des domestiques de ferme aux ordres d’un régisseur, et possédée par des citadins qui en touchent les revenus. Car de tous ceux qui ont une relation avec cette terre, il n’y a personne qui, d’une manière ou d’une autre, n’y soit étranger. Elle est gaspillée, non du point de vue du blé, mais du point de vue de la satisfaction qu’elle pourrait fournir au besoin de propriété.

Entre ce cas extrême et l’autre cas limite du paysan qui cultive avec sa famille la terre qu’il possède, il y a beaucoup d’intermédiaires où le besoin d’appropriation des hommes est plus ou moins méconnu.

 

Simone Weil, « La propriété privée », dans l’Enracinement, première partie, 1949

 

La propriété privée - Simone Weil, L'Enracinement dans Essais, philosophie...

Simone Weil (babelio.com)

 

219031_3428457 dans Essais, philosophie...

La Chambre à coucher, Vincent Van Gogh, 1889 (Art Institute of Chicago)

 

Publié dans : Essais, philosophie... | le 30 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »
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