« Le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers » – Goethe, Werther

 

21 juin.

Je passe des jours aussi heureux que Dieu en réserve à ses élus, et, quoi qu’il me puisse arriver, je ne saurais dire que je n’ai pas goûté les joies les plus pures de la vie…. Tu connais mon Wahlheim : j’y suis tout à fait établi. Là je ne suis qu’à une demi-lieue de Charlotte ; là je jouis de moi-même et de toute la félicité que l’homme a reçue en partage.

Aurais-je pensé, quand je choisis Wahlheim pour but de mes promenades, qu’il fût si près du ciel ! Que de fois, en poussant plus loin mes excursions, ai-je vu par delà la rivière, tantôt de la montagne, tantôt de la plaine, cette maison de chasse, qui renferme aujourd’hui tous mes vœux !

Cher Wilhelm, j’ai fait mille réflexions sur le désir de l’homme de se répandre, de faire des découvertes nouvelles, de courir à l’aventure, puis sur son inclination secrète à se borner volontairement, acheminer dans l’ornière de l’habitude, sans s’inquiéter de ce qui est à droite et à gauche. Lorsque je vins ici et que, de la colline, je contemplai cette belle vallée, elle m’attira de toutes parts avec un charme inconcevable…. Là-bas, le petit bois…. « Ah ! si tu pouvais te cacher sous ses ombrages !… Là-haut la cime de la montagne….» Ah ! si tu pouvais contempler de là le vaste paysage !… » Et ces collines enchaînées entre elles, et ces discrets vallons…. « Oh ! si je pouvais me perdre dans leur sein ! «J’accourais et je revenais, sans avoir trouvé ce que j’avais espéré. Il en est du lointain comme de l’avenir. Un immense, un obscur horizon se déroule devant notre âme ; nos sentiments s’y perdent comme nos regards, et nous brûlons, hélas ! de donner tout ce que nous sommes pour savourer pleinement les délices d’un sentiment unique, grand et sublime…. Et quand nous sommes accourus, quand là-bas est devenu ici, c’est toujours après comme auparavant ; nous restons dans notre misère, dans notre sphère bornée, et notre âme soupire après le soulagement qui la fuit.

C’est ainsi que le plus inquiet vagabond regrette enfin sa patrie, et trouve en sa cabane, dans les bras de sa compagne, au milieu de ses enfants, dans les travaux qu’il s’impose pour leur entretien, le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers.

Quand je sors le matin, au lever du soleil, pour me rendre à mon Wahlheim, et que je cueille moi-même mes pois-goulus dans le jardin de mon hôtesse ; que je m’assieds et les effile, tout en lisant mon Homère ; quand je me choisis un pot dans la petite cuisine, et me coupe du beurre, et mets au feu mes pois, et les couvre et m’assieds auprès, pour les remuer quelquefois ; alors je sens à merveille comme les orgueilleux amants de Pénélope peuvent tuer, dépecer et rôtir eux-mêmes les bœufs et les porcs. Il n’y a rien qui me remplisse d’un sentiment paisible et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, que, Dieu merci, je puis, sans affectation, entremêler dans ma façon de vivre.

Combien je suis heureux que mon cœur soit capable de sentir la simple et innocente joie de l’homme qui met sur sa table un chou qu’il a cultivé lui-même, et qui jouit non-seulement de son chou, mais aussi, en un seul moment, de tous ces heureux jours, de la belle matinée où il le planta, des charmantes soirées où il l’arrosa, et prit plaisir à le voir croître de jour en jour !

 

Johann Wolfgang von Goethe, Les souffrances du jeune Werther, trad. Jacques Porchat, Librairie de L. Hachette et Cie, 1860

 

J. W. von Goethe (babelio.com)

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles – Alfred de Musset, Confession d’un enfant du siècle

 

 

Je vous le demande, à vous, hommes du siècle, qui, à l’heure qu’il est, courez à vos plaisirs, au bal ou à l’Opéra, et qui ce soir, en vous couchant, lirez pour vous endormir quelque blasphème usé du vieux Voltaire, quelque badinage raisonnable de Paul-Louis Courier, quelque discours économique d’une commission de nos Chambres, qui respirerez, en un mot, par quelqu’un de vos pores, les froides substances de ce nénuphar monstrueux que la Raison plante au cœur de nos villes ; je vous le demande, si par hasard ce livre obscur vient à tomber entre vos mains, ne souriez pas d’un noble dédain, ne haussez pas trop les épaules ; ne vous dites pas avec trop de sécurité que je me plains d’un mal imaginaire, qu’après tout la raison humaine est la plus belle de nos facultés, et qu’il n’y a de vrai ici-bas que les agiotages de la Bourse, les brelans au jeu, le vin de Bordeaux à table, une bonne santé au corps, l’indifférence pour autrui, et le soir, au lit, des muscles lascifs recouverts d’une peau parfumée.

Car quelque jour, au milieu de votre vie stagnante et immobile, il peut passer un coup de vent. Ces beaux arbres que vous arrosez des eaux tranquilles de vos fleuves d’oubli, la Providence peut souffler dessus ; vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles ; il y a des larmes dans vos yeux. Je ne vous dirai pas que vos maîtresses peuvent vous trahir ; ce n’est pas pour vous peine si grande que lorsqu’il vous meurt un cheval ; mais je vous dirai qu’on perd à la Bourse, que, quand on joue avec un brelan, on peut en rencontrer un autre ; et si vous ne jouez pas, pensez que vos écus, votre tranquillité monnayée, votre bonheur d’or et d’argent, sont chez un banquier qui peut faillir, ou dans des fonds publics qui peuvent ne pas payer ; je vous dirai qu’enfin, tout glacés que vous êtes, vous pouvez aimer quelque chose ; il peut se détendre une fibre au fond de vos entrailles, et vous pouvez pousser un cri qui ressemble à de la douleur. Quelque jour, errant dans les rues boueuses, quand les jouissances matérielles ne seront plus là pour user votre force oisive, quand le réel et le quotidien vous manqueront, vous pouvez d’aventure en venir à regarder autour de vous avec des joues creuses et à vous asseoir sur un banc désert à minuit.

Ô hommes de marbre, sublimes égoïstes, inimitables raisonneurs, qui n’avez jamais fait ni un acte de désespoir ni une faute d’arithmétique, si jamais cela vous arrive, à l’heure de votre ruine ressouvenez-vous d’Abeilard quand il eut perdu Héloïse. Car il l’aimait plus que vous vos chevaux, vos écus d’or et vos maîtresses ; car il avait perdu, en se séparant d’elle, plus que vous ne perdrez jamais, plus que votre prince Satan ne perdrait lui-même en retombant une seconde fois des cieux ; car il l’aimait d’un certain amour dont les gazettes ne parlent pas, et dont vos femmes et vos filles n’aperçoivent pas l’ombre sur nos théâtres et dans nos livres ; car il avait passé la moitié de sa vie à la baiser sur son front candide en lui apprenant à chanter les psaumes de David et les cantiques de Saül ; car il n’avait qu’elle sur terre ; et cependant Dieu l’a consolé.

Croyez-moi, lorsque, dans vos détresses, vous penserez à Abeilard, vous ne verrez pas du même œil les doux blasphèmes du vieux Voltaire et les badinages de Courier ; vous sentirez que la raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances ; que Dieu l’a faite bonne ménagère, mais non pas sœur de charité. Vous trouverez que le cœur de l’homme, quand il a dit : Je ne crois à rien, car je ne vois rien, n’avait pas dit son dernier mot. Vous chercherez autour de vous quelque chose comme une espérance ; vous irez secouer les portes des églises pour voir si elles branlent encore ; mais vous les trouverez murées ; vous penserez à vous faire trappiste, et la destinée qui vous raille vous répondra par une bouteille de vin du peuple et une courtisane.

Et si vous buvez la bouteille, si vous prenez la courtisane et l’emmenez dans votre lit, sachez comme il en peut advenir.

 

Musset, Confession d’un enfant du siècle, extrême fin de la première partie, 1836

 

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles - Alfred de Musset, Confession d'un enfant du siècle dans Littérature (à l'exception de la poésie) 20971

Alfred de Musset (actualitte.com)

Un bref sentiment d’éternité – Patrick Modiano, Dora Bruder

 

Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960  – si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. c’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été moi-même et où j’ai marché à mon pas.
Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan.
La fugue – paraît-il – est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil.

Je pense à Dora Bruder. Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. À seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi.
D’autres rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands, sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora.

L’été 1941, l’un des films tournés depuis le début de l’Occupation est sorti au Normandie et ensuite dans les salles de cinéma de quartier. Il s’agissait d’une aimable comédie : Premier rendez-vous. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a causé une impression étrange, que ne justifiaient pas la légèreté de l’intrigue ni le ton enjoué des protagonistes. Je me disais que Dora Bruder avait peut-être assisté, un dimanche, à une séance de ce film dont le sujet est la fugue d’une fille de son âge. Elle s’échappe d’un pensionnat comme le Saint-Cœur-de-Marie. Au cours de cette fugue, elle rencontre ce que l’on appelle, dans les contes de fées et les romances, le prince charmant.
Ce film présentait la version rose et anodine de ce qui était arrivé à Dora dans la vraie vie. Lui avait-il donné l’idée de sa fugue ? Je concentrais mon attention sur les détails : le dortoir, les couloirs de l’internat, l’uniforme des pensionnaires, le café où attendait l’héroïne quand la nuit était tombée… Je n’y trouvais rien qui pût correspondre à la réalité, et d’ailleurs la plupart des scènes avaient été tournées en studio. Pourtant, je ressentais un malaise. Il venait de la luminosité particulière du film, du grain même de la pellicule. Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale. La lumière était à la fois claire et trop sombre, étouffant les voix ou rendant leur timbre plus fort et plus inquiétant.
J’ai compris brusquement que ce film était imprégné par les regards des spectateurs du temps de l’Occupation – spectateurs de toutes sortes dont un grand nombre n’avaient pas survécu à la guerre. Ils avaient été emmenés vers l’inconnu, après avoir vu ce film, un samedi soir qui avait été une trêve pour eux. On oubliait, le temps d’une séance, la guerre et les menaces du dehors. Dans l’obscurité d’une salle de cinéma, on était serrés les uns contre les autres, à suivre le flot des images de l’écran, et plus rien ne pouvait arriver. Et tous ces regards, par une sorte de processus chimique, avaient modifié la substance même de la pellicule, la lumière, la voix des comédiens. Voilà ce que j’avais ressenti, en pensant à Dora Bruder, devant les images en apparence futiles de Premier rendez-vous.

             

     Patrick Modiano, Dora Bruder, Folio (Gallimard), 1999, p. 77-80

 

Un bref sentiment d'éternité - Patrick Modiano, Dora Bruder dans Littérature (à l'exception de la poésie) modiano-patrick-2004-329-17_0

Patrick Modiano (magazine-litteraire.com)

Modiano_P26 cinéma dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Dora Bruder et sa mère (ucpress.edu)

« Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. » – Ruy Blas, Victor Hugo

 

[...]

RUY BLAS, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.
Le salut de l’Espagne est dans nos probités.
Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête,
Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête…

DON SALLUSTE, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il a laissé tomber en entrant.

Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.

Ruy Blas comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.

DON SALLUSTE, mettant le mouchoir dans sa poche.

                                                                              -vous disiez ? …

RUY BLAS, avec effort.

Le salut de l’Espagne ! -oui, l’Espagne à nos pieds,
Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie.
Ah ! Toute la nation bénit qui la délie.
Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons !
Ôtons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons !

DON SALLUSTE, nonchalamment.

Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie. -
Cela sent son pédant et son petit génie
Que de faire sur tout un bruit démesuré.
Un méchant million, plus ou moins dévoré,
Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres !
Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.
Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
Le bel air que celui d’un redresseur d’abus
Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère !
Mais bah ! Vous voulez être un gaillard populaire,
Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs.
C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.
Les intérêts publics ? Songez d’abord aux vôtres.
Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres
Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.
La popularité ? C’est la gloire en gros sous.
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles ?
Charmant métier ! Je sais des postures plus belles.
Vertu ? Foi ? Probité ? C’est du clinquant déteint.
C’était usé déjà du temps de Charles-Quint.
Vous n’êtes pas un sot ; faut-il qu’on vous guérisse
Du pathos ? Vous tétiez encor votre nourrice,
Que nous autres déjà nous avions sans pitié,
Gaiement, à coups d’épingle ou bien à coups de pié,
Crevant votre ballon au milieu des risées,
Fait sortir tout le vent de ces billevesées !

RUY BLAS

Mais pourtant, monseigneur…

DON SALLUSTE, avec un sourire glacé.

Vous êtes étonnant.
Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant.

[...]

 

Victor Hugo, Ruy Blas (pièce représentée pour la première fois en 1838) acte III, scène 5 (extrait), Folio théâtre, Gallimard, 1997, p. 147-149

 

Victor Hugo (larousse.fr)

Publié dans : Premiers articles | le 8 janvier, 2016 |Pas de Commentaires »

Aller « chercher sa faute » – Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière »

 

Joyeuse année à tous !

Pour bien la commencer, une anecdote précieuse racontée par Kundera dans le chapitre « Quelque part là-derrière » de son Art du Roman, où il part à la recherche des racines du kafkaïen, de ce je ne sais quoi qui n’est ni d’essence politique, ni réductible à un concept sociologique, mais qui s’épanouit – si l’on peut dire – aussi bien dans les événements historiques que dans les situations intimes, « banales et très humaines ».

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     Si on ne veut pas se laisser duper par des mystifications et des légendes, on ne trouve aucune trace importante des intérêts politiques de Franz Kafka ; en ce sens-là, il s’est distingué de tous ses amis praguois, de Max Brod, de Franz Werfel, d’Egon Erwin Kisch, de même que de toutes les avant-gardes qui, prétendant connaître le sens de l’Histoire, se plaisaient à évoquer le visage du futur. 

Comment se fait-il donc que ce ne soit pas leur oeuvre, mais celle de leur solitaire compagnon, introverti et concentré sur sa propre vie et son art, qu’on peut recevoir comme une prophétie sociopolitique et qui, de ce fait, est interdite dans une grande partie de la planète ?

J’ai pensé à ce mystère un jour, après avoir été témoin d’une petite scène chez une vieille amie. Cette femme, pendant les procès staliniens de Prague en 1951, a été arrêtée et jugée pour des crimes qu’elle n’avait pas commis. Des centaines de communistes se sont trouvés d’ailleurs, à la même époque, dans la même situation qu’elle. Leur vie durant, ils s’étaient tous entièrement identifiés à leur Parti. Quand celui-ci est devenu d’un coup leur accusateur, ils ont accepté, à l’instar de Joseph K., « d’examiner toute leur vie passée jusque dans le moindre détail » pour trouver la faute cachée et, finalement, avouer des crimes imaginaires. Mon amie a réussi à sauver sa vie parce que, grâce à son extraordinaire courage, elle a refusé de se mettre, comme tous ses camarades, comme le poète A., « à la recherche de sa faute ». Ayant refusé d’aider ses bourreaux, elle est devenue inutilisable pour le spectacle du procès final. Ainsi, au lieu d’être pendue, elle a été seulement emprisonnée à perpétuité. Au bout de quinze ans, elle a été complètement réhabilitée et relâchée.

On a arrêté cette femme au moment où son enfant avait un an. En sortant de prison, elle a donc retrouvé son fils de seize ans, et elle a eu le bonheur de vivre avec lui une modeste solitude à deux. Qu’elle se soit attachée passionnément à lui, rien n’est plus compréhensible. Son fils avait déjà vingt-six ans quand, un jour, je suis allé les voir. Offensée, vexée, la mère pleurait. La cause en était parfaitement insignifiante : le fils s’était levé trop tard le matin, ou quelque chose comme ça. J’ai dit à la mère : « Pourquoi t’énerver pour cette vétille ? Est-ce que ça vaut la peine de pleurer ? Tu exagères ! »

À la place de la mère, le fils m’a répondu : « Non, ma mère n’exagère pas. Ma mère est une femme excellente et courageuse. Elle a su résister là où tout le monde a échoué. Elle veut que je devienne un homme honnête. C’est vrai, je me suis levé trop tard, mais ce que me reproche ma mère, c’est quelque chose de plus profond. C’est mon attitude. Mon attitude égoïste. Je veux devenir tel que ma mère me veut. Et je le lui promets devant toi. »

Ce que le Parti n’a jamais réussi à faire avec la mère, la mère a réussi à le faire avec son fils. Elle l’a contraint à s’identifier avec l’accusation absurde, à aller « chercher sa faute », à faire un aveu public. J’ai regardé, stupéfait, cette scène d’un mini-procès stalinien, et j’ai compris d’emblée que les mécanismes psychologiques qui fonctionnent à l’intérieur des grands événements historiques (apparemment incroyables et inhumains) sont les mêmes que ceux qui régissent les situations intimes (tout à fait banales et très-humaines).

 

Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière » (1986)  in Oeuvre, II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 707-708

 

 

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Milan Kundera (larousse.fr)

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ? – Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt

 

Centième « article » ! Le terme est prétentieux, mais c’est le vocable imposé par le site. Je n’ai pas la prétention de refaire l’histoire littéraire, de surpasser ou même de surplomber par de fins commentaires la grandeur des écrivains et des penseurs, que je préfère présenter, de la manière qui me semble la plus humble, avec des fragments de leur oeuvre. Puissé-je y réussir et continuer longtemps à faire vivre ce petit conservatoire de perles artistiques, et être digne de mes quelques lecteurs. Qui sont invités, je le réitère, à déposer des commentaires, à exprimer leurs réactions, leurs questions…

Aujourd’hui, un passage clairvoyant de Julien Gracq, qui réfléchit sur le sens des paysages dans les romans, véritables « chemins de la vie », que je propose d’accompagner par l’écoute d’une musique de Liszt, en fait un poème de Lamartine de 1829 mis en musique, intitulée « Bénédiction de Dieu dans la solitude ». J’en indique comme de coutume un lien (dans l’interprétation inégalable d’Arrau) après le texte de Gracq, ainsi qu’un autre lien renvoyant au texte de Lamartine pour les plus curieux.

 *

Paysage et roman

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

     Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

     C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

 Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

 

Vers la musique :

https://www.youtube.com/watch?v=jN_corqaqgY

Vers le poème de Lamartine :

https://fr.wikisource.org/wiki/B%C3%A9n%C3%A9diction_de_Dieu_dans_la_solitude

 

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ? - Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt dans Littérature (à l'exception de la poésie) 800px-Liszt_at_piano

« Liszt au piano », Century Magazine, 1886 (wikipedia.org)

AVT_Julien-Gracq_3504 avenir dans Musique

Julien Gracq (larepubliquedeslivres.com)

phot_03_EarlyCareer_Arrau_c1944e_USA chemin dans Poésie

Claudio Arrau (arrauhouse.org)

 

200px-Alphonse_de_Lamartine_1 clairvoyance

Lamartine (wikimedia.org)

Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté – Voltaire, Dictionnaire philosophique

BEAU, BEAUTÉ.

Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon ? il vous répondra que c’est la femelle avec deux gros yeux ronds, sortant de sa petite tête, une gueule large & plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

Interrogez le Diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes & une queüe. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétipe du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe ; Que cela est beau ! disait-il. Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je ; C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine ; il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, & que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration & du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, & que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joüa la même piéce, parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais & pour les Français. Il conclut après bien des réflexions, que le beau est souvent très-peu rélatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome ; & ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; & il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

 

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, tome 1, pp. 54-55, 6ème édition, Londres, 1767
Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté - Voltaire, Dictionnaire philosophique dans Essais, philosophie... voltaire

Voltaire (blog.lefigaro.fr)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 13 décembre, 2015 |Pas de Commentaires »

Enfin, des hommes ! – Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes

 

— Mais vous plaît-il d’être des esclaves ? disait le Sauvage au moment où ils pénétrèrent dans l’Hôpital. Son visage était empourpré, ses yeux flamboyaient d’ardeur et d’indignation. – Vous plaît-il d’être des bébés ? Oui, des bébés, vagissants et bavants, ajouta-t-il exaspéré par leur stupidité bestiale, au point de lancer des injures à ceux qu’il était venu sauver. – Les injures rebondirent sur leur carapace de stupidité épaisse ; ils le dévisageaient, les yeux pleins d’une expression vide de ressentiment hébété et sombre. – Oui, bavants, vociféra-t-il franchement. – La douleur et le remords, la compassion et le devoir, tout cela était oublié à présent, et en quelque sorte absorbé dans une haine intense qui dominait tout à l’égard de ces monstres moins qu’humains. – Vous ne voulez donc pas être libres, être des hommes ? Ne comprenez-vous même pas ce que c’est que l’état d’homme, que la liberté ? – La rage faisait de lui un orateur cohérent ; les mots arrivaient facilement, en flux serré. – Vous ne comprenez pas ? répéta-t-il, mais il ne reçut pas de réponse à sa question. – Eh bien, alors, reprit-il d’un ton farouche, je vais vous l’apprendre : je vous imposerai la liberté, que vous le vouliez ou non ! – Et, entrouvrant une fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l’Hôpital il se mit à jeter dehors par poignées les petites boîtes à pilules contenant des comprimés de soma.

Pendant un instant, la foule en kaki resta silencieuse, pétrifiée, devant le spectacle de ce sacrilège voulu, d’ébahissement et d’horreur.

— Il est fou, murmura Bernard, écarquillant tout grands les yeux. Ils vont le tuer. Ils…

Un grand cri s’éleva soudain parmi la foule ; une vague de mouvement la poussa, menaçante, vers le Sauvage.

— Ford lui vienne en aide ! dit Bernard ; et il détourna les yeux.

— Ford vient en aide à ceux qui s’aident eux-mêmes. – Et, avec un rire, un véritable rire de triomphe, Helmholtz Watson se fraya un chemin à travers la foule.

— La liberté, la liberté ! cria le Sauvage, et d’une main il continuait à jeter le soma dans la courette tandis que, de l’autre, il tapait sur la figure de ses assaillants que rien ne distinguait l’une de l’autre. – La liberté ! – Et voilà qu’apparut soudain Helmholtz à son côté – Ah ! Ce bon vieux Helmholtz ! – tapant  lui aussi, – Enfin, des hommes ! – et, dans l’intervalle, jetant aussi le poison par la fenêtre, à pleines mains : – Oui, des hommes, des hommes ! – et il ne resta plus de poison. Il souleva la cassette et leur en montra l’intérieur, noir et vide. – Vous l’avez, la liberté !

Hurlant, les Deltas chargèrent avec une fureur redoublée.

Hésitant, restant à la lisière de la bataille :

— Ils sont fichus, dit Bernard, et, mû d’une impulsion soudaine, il courut en avant à leur secours ; puis il se ravisa et s’arrêta ; puis, honteux, s’avança de nouveau ; puis il se ravisa de nouveau, et il était là, souffrant le martyre de l’indécision humiliée, songeant qu’ils risquaient, eux, d’être tués s’il ne les aidait pas, et qu’il en risquait autant, lui, s’il les aidait, lorsque (Ford soit loué !), les yeux tout ronds et avec le museau de cochon que leur donnaient leurs masques à gaz, les policiers firent irruption dans le local.

Bernard se précipita au-devant d’eux. Il agita les bras ; et c’était de l’action : il faisait quelque chose. Il cria plusieurs fois :

— Au secours ! de plus en plus fort, afin de se donner l’illusion d’être utile à quelque chose : – Au secours ! Au secours ! AU SECOURS ! Les policiers l’écartèrent de leur chemin et continuèrent leur besogne. Trois hommes portant des pulvérisateurs attachés aux épaules par des courroies répandirent dans l’air d’épais nuages de vapeur de soma. Deux autres étaient occupés avec la Boîte à Musique Synthétique. Munis de pistolets à eau chargés d’un anesthésique puissant, quatre autres s’étaient frayé un passage à travers la foule, et mettaient méthodiquement hors de combat, d’un jet succédant à l’autre, les plus féroces d’entre les combattants.

— Vite, vite ! hurla Bernard, ils seront tués si vous ne vous dépêchez pas. Ils… Oh !

Agacé par son bavardage, l’un des policiers avait tiré sur lui un coup de son pistolet à eau. Bernard resta debout une seconde ou deux, flageolant d’une façon incertaine sur des jambes qui semblaient avoir perdu leurs os, leurs tendons, leurs muscles, être devenues de simples bâtons de gelée, et en fin de compte pas même de gelée – d’eau : il s’écroula à terre comme une masse.

Tout à coup, de la Boîte à Musique Synthétique, une Voix se mit à parler. La Voix de la Raison, la Voix de la Bienveillance. Le rouleau d’impression sonore se dévidait pour servir le Discours Synthétique Numéro Deux (Force Moyenne) Contre les Émeutes. Jailli du fond d’un cœur non existant. « Mes amis, mes amis ! dit la Voix d’un ton si touchant, avec une note de reproche si infiniment tendre que, derrière leurs masques à gaz, les yeux des policiers eux-mêmes s’embuèrent momentanément de larmes – que signifie donc tout ceci ? Pourquoi n’êtes-vous pas tous réunis là, heureux et sages ? Heureux et sages, répéta la voix, en paix, en paix. » – Elle trembla, s’amortit dans un murmure, et expira un instant. – « Oh ! comme je désire que vous soyez heureux, reprit-elle, pleine d’une ardeur convaincue. Comme je désire que vous soyez sages ! Je vous en prie, je vous en prie, soyez sages et… »

Au bout de deux minutes, la Voix et les vapeurs de soma avaient produit leur effet. En larmes, les Deltas s’embrassaient et échangeaient des caresses, par demi-douzaines de jumeaux réunis dans une large étreinte. Il n’est pas jusqu’à Helmholtz et au Sauvage qui ne fussent près de pleurer. On apporta de l’Économat un nouvel approvisionnement de boîtes à pilules ; on fit en hâte une nouvelle distribution, et, au son des bénédictions d’adieu barytonnées par la Voix d’un ton tout chargé d’affection, les jumeaux se dispersèrent, sanglotant à fendre le cœur. « Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien… »

 

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, 1932, Pocket (Plon), trad. Jules Castier, p. 236-239

 

Enfin, des hommes ! - Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes dans Littérature (à l'exception de la poésie) Aldous-Huxley-9348198-1-402

Aldoux Huxley (lewebpedagogique.com)

Notre droit de partage dans le pouvoir politique – Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes »

 

Que le pouvoir s’y résigne donc ; il nous faut de la liberté, et nous l’aurons ; mais comme la liberté qu’il nous faut est différente de celle des anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique ; dans celle-ci, plus l’homme consacrait de temps et de force à l’exercice de ses droits politiques, plus il se croyait libre ; dans l’espèce de liberté dont nous sommes susceptibles, plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse.

De la vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. Le système représentatif n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes leurs affaires : les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes. Le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d’hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n’a pas le temps de les défendre toujours lui-même. Mais a moins d’être insensés, les hommes riches qui ont des intendants examinent avec attention et sévérité si ces intendants font leur devoir, s’ils ne sont ni négligents ni corruptibles, ni incapables ; et pour juger de la gestion de ces mandataires, les commettants qui ont de la prudence se mettent bien au fait des affaires dont ils leur confient l’administration. De même, les peuples qui, dans le but de jouir de la liberté qui leur convient, recourent au système représentatif, doivent exercer une surveillance active et constante sur leur représentants, et se réserver, à des époques qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s’ils ont trompé leurs vœux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé.

Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il s’ensuit qu’elle est aussi menacée d’un danger d’espèce différente. Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.

Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer ! Ils nous diront : Quel est au fond le but de vos efforts, le motif de vos travaux, l’objet de toutes vos espérances ? N’est-ce pas le bonheur ? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, Messieurs, ne laissons pas faire ; quelque touchant que ce soit un intérêt si tendre, prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux.

Pourrions-nous l’être par des jouissances, si ces jouissances étaient séparées des garanties ? Et où trouverions-nous ces garanties, si nous renoncions à la liberté politique ? Y renoncer, Messieurs, serait une démence semblable à celle d’un homme qui, sous prétexte qu’il n’habite qu’un premier étage, prétendrait bâtir sur le sable un édifice sans fondements. D’ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque genre qu’il puisse être, soit le but unique de l’espèce humaine ? En ce cas, notre carrière serait bien étroite et notre destination bien peu relevée. Il n’ est pas un de nous qui, s’il voulait descendre, restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l’activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes, ne pût s’abrutir et être heureux, Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés ; ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné.

 

Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » (extrait), discours prononcé à l’Athénée royal de Paris en 1819

 

Notre droit de partage dans le pouvoir politique - Benjamin Constant,

Benjamin Constant (larousse.fr)

Publié dans : Essais, philosophie... | le 6 décembre, 2015 |Pas de Commentaires »

Il gémit, et ce fut son langage – la mythe d’Actéon selon Ovide, Les Métamorphoses

 

Le Cithéron était couvert du sang et du carnage des hôtes des forêts. Déjà le soleil, également éloigné de l’orient et de l’occident, rétrécissait les ombres, lorsque le jeune Actéon rassemble les Thébains que l’ardeur de la chasse avait emportés loin de lui : « Compagnons, leur dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des animaux. C’en est assez pour aujourd’hui. Demain, dès que l’Aurore sur son char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux. Maintenant que le soleil brûle la terre de ses rayons, pliez vos filets noueux, détendez vos toiles, et livrez-vous au repos. » Soudain les Thébains obéissent, et leurs travaux sont suspendus.

Non loin était un vallon couronné de pins et de cyprès. On le nomme Gargaphie, et il est consacré à Diane, déesse des forêts. Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse et sombre, qui n’est point l’ouvrage de l’art. Mais la nature, en y formant une voûte de pierres ponces et de roches légères, semble avoir imité ce que l’art a de plus parfait. À droite coule une source vive, et son onde serpente et murmure sur un lit de gazon. C’est dans ces limpides eaux que la déesse, fatiguée de la chasse, aimait à baigner ses modestes attraits. Elle arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot, son carquois, et son arc détendu à celle de ses nymphes qui est chargée du soin de les garder. Une seconde nymphe détache sa robe retroussée; en même temps deux autres délacent sa chaussure; et Crocalé, fille du fleuve Isménus, plus adroite que ses compagnes, tresse et noue les cheveux épars de la déesse pendant que les siens flottent encore sur son sein. Néphélé, Hyalé, Rhanis, Psécas, et Phialé épanchent sur le corps de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes légères.

Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d’un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l’enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. À peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive, que les nymphes l’apercevant, frémissent de paraître nues, frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s’empressent autour de la déesse pour la dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s’élevait de toute la tête au-dessus d’elles. Tel que sur le soir un nuage se colore des feux du soleil qui descend sur l’horizon; ou tel que brille au matin l’incarnat de l’aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards d’un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour d’elles rangées, elle détourne son auguste visage. Que n’a-t-elle à la main et son arc et ses traits rapides ! À leur défaut elle s’arme de l’onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front d’Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots, présages d’un malheur prochain :

« Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux, j’y consens ». Elle dit, et soudain sur la tête du prince s’élève un bois rameux; son cou s’allonge; ses oreilles se dressent en pointe; ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées; et tout son corps se couvre d’une peau tachetée. À ces changements rapides la déesse ajoute la crainte. Il fuit; et dans sa course il s’étonne de sa légèreté. À peine dans une eau limpide a-t-il vu sa nouvelle figure : Malheureux que je suis ! voulait-il s’écrier; mais il n’a plus de voix. Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs coulaient sur ses joues, qui n’ont plus leur forme première. Hélas ! il n’avait de l’homme conservé que la raison. Que fera cet infortuné ? retournera-t-il au palais de ses pères ? la honte l’en empêche. Ira-t-il se cacher dans les forêts ? la crainte le retient. Tandis qu’il délibère, ses chiens l’ont aperçu. Mélampus, né dans la Crète, et l’adroit Ichnobates, venu de Sparte, donnent par leurs abois le premier signal. Soudain, plus rapides que le vent, tous les autres accourent. Pamphagos, et Dorcée, et Oribasos, tous trois d’Arcadie; le fier Nébrophonos, le cruel Théron, suivi de Lélaps; le léger Ptérélas, Agré habile à éventer les traces du gibier; Hylée, récemment blessé par un sanglier farouche; Napé engendrée d’un loup; Péménis, qui jadis marchait à la tête des troupeaux; Harpyia, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyone, aux flancs resserrés; et Dromas, Canaché, Sticté, Tigris, Alcé, et Leucon, dont la blancheur égale celle de la neige; et le noir Asbolus, et le vigoureux Lacon; le rapide Aello et Thoüs; Lyciscé, et son frère le Cypriote; Harpalos, au front noir tacheté de blanc; Mélanée, Lachné, au poil hérissé; Labros, Agriodos, et Hylactor, à la voix perçante, tous trois nés d’un père de Crète et d’une mère de Laconie; et tous les autres enfin qu’il serait trop long de nommer.

Cette meute, emportée par l’ardeur de la proie, poursuit Actéon, et s’élance à travers les montagnes, à travers les rochers escarpés ou sans voie. Actéon fuit, poursuivi dans ces mêmes lieux où tant de fois il poursuivit les hôtes des forêts. Hélas ! lui-même il fuit ses fidèles compagnons; il voudrait leur crier : « Je suis Actéon, reconnaissez votre maître ». Mais il ne peut plus faire entendre sa voix. Cependant d’innombrables abois font résonner les airs. Mélanchétès lui fait au dos la première blessure; Thérodamas le mord ensuite; Orésitrophos l’atteint à l’épaule. Ils s’étaient élancés les derniers à sa poursuite, mais en suivant les sentiers coupés de la montagne, ils étaient arrivés les premiers. Tandis qu’ils arrêtent le malheureux Actéon, la meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt sur tout son corps il ne reste aucune place à de nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs qu’il fait entendre, s’ils différent de la voix de l’homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il remplit de ses cris ces lieux qu’il a tant de fois parcourus; et, tel qu’un suppliant, fléchissant le genou, mais ne pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa tête languissante.

Cependant ses compagnons, ignorant son triste destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils cherchent Actéon, et le croyant éloigné de ces lieux, ils l’appellent à l’envi, et les bois retentissent de son nom. L’infortuné retourne la tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu’il ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers abois. Il n’est que trop présent; il voudrait ne pas l’être; il voudrait être témoin, et non victime. Mais ses chiens l’environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d’un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l’affreux trépas eut terminé ses jours.

 

Ovide, Les Métamorphoses, livre III (v.), traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806 (voir http://bcs.fltr.ucl.ac.be/META/00.htm)

Il gémit, et ce fut son langage - la mythe d'Actéon selon Ovide, Les Métamorphoses dans Poésie 1556%201559%20Titien%20Diane%20et%20Acteon%20(small)

Titien, Diane et Actéon, 1556-1559, National Gallery, Londres (arretetonchar.fr)

1004215-Ovide Actéon dans PoésieOvide (larousse.fr)

Publié dans : Poésie | le 2 décembre, 2015 |Pas de Commentaires »
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