Archive pour la catégorie 'Premiers articles'

Tu brilleras aujourd’hui, demain tu seras mon second – Montesquieu, Lettres persanes

 

Lettre 54

Rica à Usbek, à***.

J’étais ce matin dans ma chambre, qui, comme tu sais, n’est séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits ; de sorte qu’on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme, qui se promenait à grands pas, disait à un autre : « Je ne sais ce que c’est, mais tout tourne contre moi : il y a plus de trois jours que je n’ai rien dit qui m’ait fait honneur, et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu’on ait fait la moindre attention à moi, et qu’on m’ait deux fois adressé la parole. J’avais préparé quelques saillies pour relever mon discours ; jamais on n’a voulu souffrir que je les fisse venir. J’avais un conte fort joli à faire ; mais, à mesure que j’ai voulu l’approcher, on l’a esquivé comme si on l’avait fait exprès. J’ai quelques bons mots, qui, depuis quatre jours, vieillissent dans ma tête, sans que j’en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu’à la fin je serai un sot : il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m’en dispenser. Hier, j’avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes, qui certainement ne m’en imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d’un quart d’heure à diriger ma conversation ; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, comme des Parques fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise ? La réputation de bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. — Il me vient une pensée, reprit l’autre ; travaillons de concert à nous donner de l’esprit associons-nous pour cela. Chaque jour, nous nous dirons de quoi nous devons parler, et nous nous secourrons si bien que, si quelqu’un vient nous interrompre au milieu de nos idées, nous l’attirerons nous-mêmes, et, s’il ne veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à fait et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, et qu’on admirera la vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd’hui, demain tu seras mon second. J’entrerai avec toi dans une maison, et je m’écrierai en te montrant : « Il faut que je vous dise une réponse bien plaisante que Monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé dans la rue. » Et je me tournerai vers toi : « Il ne s’y attendait pas, il a été bien étonné. » Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : « J’y étais quand il les fit ; c’était dans un souper, et il ne rêva pas un moment. » Souvent même nous nous raillerons, toi et moi, et l’on dira : « Voyez comme ils s’attaquent, comme ils se défendent ! Ils ne s’épargnent pas. Voyons comment il sortira de là. A merveille ! Quelle présence d’esprit ! Voilà une véritable bataille. » Mais on ne dira pas que nous nous étionsescarmouchés la veille. Il faudra acheter de certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l’usage de ceux qui n’ont point d’esprit, et qui en veulent contrefaire : tout dépend d’avoir des modèles. Je veux qu’avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation d’une heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention : c’est de soutenir leur fortune. Ce n’est pas assez de dire un bon mot ; il faut le répandre et le semer partout. Sans cela, autant de perdu ; et je t’avoue qu’il n’y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu’on a dite mourir dans l’oreille d’un sot qui l’entend. Il est vrai que souvent il y a une compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent incognito ; et c’est la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti qu’il nous faut prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à l’Académie. C’est pour te dire que le travail ne sera pas long : car pour lors tu pourras renoncer à ton art ; tu seras homme d’esprit malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu’un homme entre dans une compagnie, il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du corps. Tu seras de même, et je ne crains pour toi que l’embarras des applaudissements. »
À Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.

 

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 54, texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre, 1873, pp. 114-116

 

Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second - Montesquieu, Lettres persanes 1310414-Montesquieu

Montesquieu (larousse.fr)

Publié dans:Premiers articles |on 10 avril, 2016 |Pas de commentaires »

Rain and other works – Guy Laramée

 

RAIN

May it rain
May it rain on this troubled world
May this rain erase borders
May it mix colors, forms, and times.
May it rain upon me
May the sound of this rain
Wash myself from myself
May this rain dissolve me
Until I recognize myself in trees, mountains, and people.
May I keep hearing this rain
Through the clamour of ambitions.
May it rain
May it rain upon our confused minds
And (that) through this rain
May we return home.

-Guy Laramée, March 2010

 

http://guylaramee.com/

Voir aussi : https://mrmondialisation.org/il-sculpte-des-paysages-sublimes-dans-de-vieilles-encyclopedies/

 

Rain and other works - Guy Laramée 18_18_grand-larousses

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(guylaramee.com)

Publié dans:Premiers articles |on 6 mars, 2016 |Pas de commentaires »

« Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. » – Ruy Blas, Victor Hugo

 

[...]

RUY BLAS, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.
Le salut de l’Espagne est dans nos probités.
Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête,
Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête…

DON SALLUSTE, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il a laissé tomber en entrant.

Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.

Ruy Blas comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.

DON SALLUSTE, mettant le mouchoir dans sa poche.

                                                                              -vous disiez ? …

RUY BLAS, avec effort.

Le salut de l’Espagne ! -oui, l’Espagne à nos pieds,
Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie.
Ah ! Toute la nation bénit qui la délie.
Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons !
Ôtons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons !

DON SALLUSTE, nonchalamment.

Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie. -
Cela sent son pédant et son petit génie
Que de faire sur tout un bruit démesuré.
Un méchant million, plus ou moins dévoré,
Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres !
Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.
Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
Le bel air que celui d’un redresseur d’abus
Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère !
Mais bah ! Vous voulez être un gaillard populaire,
Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs.
C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.
Les intérêts publics ? Songez d’abord aux vôtres.
Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres
Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.
La popularité ? C’est la gloire en gros sous.
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles ?
Charmant métier ! Je sais des postures plus belles.
Vertu ? Foi ? Probité ? C’est du clinquant déteint.
C’était usé déjà du temps de Charles-Quint.
Vous n’êtes pas un sot ; faut-il qu’on vous guérisse
Du pathos ? Vous tétiez encor votre nourrice,
Que nous autres déjà nous avions sans pitié,
Gaiement, à coups d’épingle ou bien à coups de pié,
Crevant votre ballon au milieu des risées,
Fait sortir tout le vent de ces billevesées !

RUY BLAS

Mais pourtant, monseigneur…

DON SALLUSTE, avec un sourire glacé.

Vous êtes étonnant.
Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant.

[...]

 

Victor Hugo, Ruy Blas (pièce représentée pour la première fois en 1838) acte III, scène 5 (extrait), Folio théâtre, Gallimard, 1997, p. 147-149

 

Victor Hugo (larousse.fr)

Publié dans:Premiers articles |on 8 janvier, 2016 |Pas de commentaires »

Le dernier supplice – Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines

 Retour aux sources de la cause abolitionniste : voilà les mots d’un philosophe et juriste, fondateur du droit pénal moderne, que Victor Hugo considérait comme un des grands éducateurs de l’humanité, Cesare Beccaria. Mots qui n’en finissent pas d’être d’actualité…

 

L’expérience de tous les siècles prouve que la crainte du dernier supplice n’a jamais arrêté les scélérats déterminés à porter le trouble dans la société. L’exemple des Romains atteste cette vérité. Elle est mise dans son plus beau jour par vingt années du règne de l’impératrice de Russie, Élisabeth, pendant lesquelles cette princesse a donné aux pères des peuples une leçon plus belle que ces brillantes conquêtes que la patrie ne saurait acheter qu’au prix du sang de ses enfants. Mais, s’il existe des hommes à qui le langage de l’autorité rende celui de la raison assez suspect pour qu’ils se refusent à des preuves si palpables, qu’ils écoutent un moment la voix de la nature, ils trouveront dans leur coeur le témoignage de tout ce que je viens d’avancer.

Les peines effrayent moins l’humanité par leur rigueur momentanée que par leur durée. Notre sensibilité est émue plus facilement, et d’une manière plus permanente, par une impression légère, mais réitérée, que par un choc violent, mais passager. Tout être sensible est universellement soumis à l’empire de l’habitude. C’est elle qui apprend à l’homme à parler, à marcher et à satisfaire ses besoins, et les idées morales ne se gravent aussi dans l’esprit que par les traces durables que leur action réitérée y laisse. Le frein le plus propre à arrêter les crimes n’est donc pas tant le spectacle terrible, mais momentané, de la mort d’un scélérat, que l’exemple continuel d’un homme privé de sa liberté, transformé en quelque sorte en bête de somme, et restituant à la société par un travail pénible, et de toute sa vie, le dommage qu’il lui a fait. Chacun, en faisant un retour sur lui-même, peut se dire : « Voilà l’affreuse condition où je serai réduit pour toujours si je commets de telles actions. » Et ce spectacle, toujours présent aux yeux, agira bien plus puissamment que l’idée de la mort, toujours présentée dans le lointain, toujours environnée d’un nuage qui en affaiblit l’horreur. Quelque impression que produise la vue des supplices, elle ne sera jamais assez forte pour résister à l’action du temps et des passions, qui effacent bientôt de la mémoire des hommes les choses les plus essentielles. C’est un principe certain que les chocs violents font sur nous un effet très-marqué, mais très-court. Ils produiront une révolution subite ; des hommes ordinaires deviendront tout à coup des Perses ou des Lacédémoniens. Mais, dans un gouvernement libre et tranquille, il faut moins d’exemples frappants que d’impressions permanentes. On exécute un criminel : son supplice devient un spectacle pour la plupart de ceux qui y assistent ; un petit nombre l’envisagent avec une pitié mêlée d’indignation. Que résulte-t-il de ces deux sentiments ? Rien moins que la terreur salutaire que la loi prétend inspirer. Mais la vue des châtiments modérés et continuels produit un sentiment toujours le même, parce qu’il est unique, celui de la crainte. La punition d’un cou-pable doit inspirer à ceux qui en sont témoins plus de terreur que de compassion. Le législateur doit mettre des bornes à la rigueur des peines lorsque ce dernier sentiment prévaut dans l’esprit des spectateurs, à qui le supplice paraît alors plutôt inventé pour eux que contre le criminel.

Pour qu’une peine soit juste, elle ne doit avoir que le degré de rigueur suffisant pour éloigner du crime. Or, est-il un homme qui puisse préférer les avantages du forfait le plus fructueux au risque de perdre à jamais sa liberté ? Donc un esclavage perpétuel, substitué à la peine de mort, a autant de pouvoir qu’elle pour arrêter le scélérat le plus déterminé. Je dis plus, il en a davantage. On envisage souvent la mort avec un oeil tranquille et ferme ; le fanatisme l’embellit, la vanité, compagne fidèle de l’homme jusqu’au tombeau, en dérobe l’horreur ; le désespoir la rend indifférente lorsqu’il nous a réduite à vouloir cesser de vivre ou d’être malheureux. Mais, au milieu des cages de fer, dans les chaînes, sous les coups, l’illusion du fanatisme s’évanouit, les nuages de la vanité se dissipent, et la voix du désespoir, qui conseillait au coupable de finir ses maux, ne se fait plus entendre que pour mieux peindre l’horreur de ceux qui commencent pour lui. Notre esprit résiste plus aisément à la violence des dernières douleurs qu’au temps et à l’ennui. Ses forces réunies contre des maux passagers, en affaiblissent l’action ; mais tout son ressort cède à des impressions continuées et constantes. La peine de mort adoptée, chaque exemple donné suppose un crime commis, tandis qu’au moyen de l’esclavage perpétuel, chaque crime met sous les yeux de la nation un exemple toujours subsistant et répété.

 

Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines, XXVIII (extrait), trad. Chaillou de Lisy, Paris, 1773 (publication originale en 1764)

 

Le dernier supplice - Cesare Beccaria, Traité des délits et des peines beccaria2

Cesare Beccaria (4.bp.blogspot.com)

Publié dans:Premiers articles |on 23 octobre, 2015 |Pas de commentaires »

Retour dans le labyrinthe

Pour ceux qui le connaissent ne serait-ce qu’un peu, le motif du labyrinthe est récurrent dans l’oeuvre de Borges, pour notre plus grand bonheur. Effroi aussi. Et incertitude, comme dans ce très bref conte qui figure dans le recueil intitulé El aleph, où Borges présente l’histoire de ce même labyrinthe de Crète, pour ainsi dire, à l’envers. Ce n’est plus le point de vue du héros, du brave et beau Thésée qui est adopté, et il n’est question d’Ariane qu’à la toute fin. La parole est donnée à celui à qui toute une tradition littéraire ne s’est pas donné la peine de l’accorder. Et le résultat est, comme toujours chez Borges, un petit chef-d’oeuvre, dont l’interrogation porte bien sûr sur notre appréhension des mythes, sur notre goût pour les héros et notre crédulité quand il s’agit d’en récolter (et ce n’est pas qu’une question littéraire, assurément), mais aussi sur la solitude (difficile de ne pas avoir pitié du sort absurde du « monstre »), notre humanité (quel est le plus humain des deux, à la fin ?), sur notre réaction face à l’altérité. Mais de tant et tant d’autres choses que ce serait dire du mal de Borges que de prétendre pouvoir dire ce qui est intéressant dans son oeuvre. Tout y compte.

Mais c’en est assez. A mon « top » :

 

 

LA DEMEURE D’ASTERION

Et la reine donna le jour à un fils qui s’appela Astérion.

APOLLODORE, Bibl., III, L.

 

Je sais qu’on m’accuse d’orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est aussi exact que les portes de celle-ci (dont le nombre est infini) sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l’étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n’en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.) Jusqu’à mes calomniateurs reconnaissent qu’il n’y a pas un seul meuble dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier. Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ? Du reste, il m’est arrivé, au crépuscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentré avant la nuit, c’est à cause de la peur qu’ont provoquée en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil était déjà couché. Mais le gémissement abandonné d’un enfant et les supplications stupides de la multitude m’avertirent que j’étais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s’agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des Haches. D’autres ramassaient les pierres. L’un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n’est pas pour rien que ma mère est une reine. Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, quoique ma modestie le désire.

Je suis unique; c’est un fait. Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l’art d’écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n’a pas place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n’ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m’a interdit d’apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs.

Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au bélier qui s’apprête à charger, je me précipite dans les galeries de pierre jusqu’à tomber au sol, pris de vertige. Je me cache dans l’ombre d’une citerne ou au détour d’un couloir et j’imagine qu’on me poursuit. Il ya des terrasses d’où je me laisse tomber jusqu’à en rester ensanglanté. À toute heure, je joue à être endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j’ai dormi réellement, parfois la couleur du jour était changée quand j’ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je préfère le jeu de l’autre Astérion. Je me figure qu’il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis: « Maintenant, nous débouchons dans une autre cour », ou : « Je te disais bien que cette conduite d’eau te plairait », ou : « Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a rempli », ou : « Tu vas voir comme bifurque la cave. » Quelquefois, je me trompe et nous rions tous deux de bon coeur.

Je ne me suis pas contenté d’inventer ce jeu. Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n’y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire ; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze (sont en nombre infini). Ma demeure est à l’échelle du monde ou pour être plus exact, elle est le monde. Cependant, à force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussiéreuses de pierre grise, je me suis risqué dans la rue, j’ai vu le temple des Haches et la mer. Ceci,je ne l’ai pas compris, jusqu’à ce qu’une vision nocturne me révèle que les mers et les temples sont aussi quatorze (sont en nombre infini) .Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n’exister qu’une seule fois : là-haut le soleil enchaîné ; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l’immense demeure, mais je ne m’en souviens plus.

Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ?

Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze. Il n’y restait déjà plus aucune trace de sang. « Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »

 

 

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Georges Frederick Watts – Le Minotaure (arretetonchar.fr)

P.S. : pour les hispanophones ou hispanistes en herbe, le texte original à cette adresse : http://www.mundolatino.org/cultura/borges/borges_6.htm

Publié dans:Premiers articles |on 25 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Un hymne à la liberté

https://www.youtube.com/watch?v=tCrrZ1NnCuM

Bien sûr, dans la littérature musicale et dans la littérature tout court, les hymnes à la liberté ont fleuri, et aujourd’hui, on croit que la liberté est acquise dans bon nombre de pays occidentaux, où la démocratie a posé ses valises depuis un temps immémorial ou presque, et où la moindre publicité nous chante notre liberté, nous assomme de liberté toute fraîche, qu’il n’y aurait qu’à cueillir dans le dernier smartphone, la dernière promotion sur un séjour au soleil low cost, etc. Je m’égare. Seulement, je crois fermement que la liberté ne peut être pensée que comme un combat, un combat contre toutes les déterminations extérieures qui s’imposent sournoisement à nos projets, à nos ambitions, à notre façon d’être naturelle, mais surtout une lutte contre une certaine tendance de soi, bien confortable, à croire qu’on peut se laisser porter comme sur une vague sans fin d’émancipation, sans y mettre du sien ; une certaine facilité, une paresse, pour dire le mot, qui enferme dans la médiocrité, comme si les autres pouvaient se charger de notre liberté, comme un capital bien placé.

Quand Oscar Peterson joue « Hymn to freedom » avec Eg Thigpen (batterie) et Ray Brown (basse), son regard et la sueur qui perle sur son front en disent long. La liberté, bien entendu, est pour chacun une affaire capitale, mais quand la couleur de peau de qui chante, de qui fredonne la liberté est noire, et quand les notes qui déferlent remuent à ce point dans ses fondements l’auditeur, « Hymn to freedom » ne peut passer pour une chansonnette d’agrément. On retrouve la même fureur d’expression que dans le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, qu’en tant qu’élève de prépa cette année-même, j’ai pu lire de près, un même appel universel à mater toute forme d’asservissement. La liberté qui est chantée dans l’une comme dans l’autre oeuvre, est une bataille rangée contre l’injustice et l’oppression. Et en ce temps de recrudescence des altercations et agressions racistes en Europe et outre-Atlantique, plus que jamais, il faut réclamer cette liberté, sans quoi rien ne vaut au monde.

Un hymne à la liberté Oscar-Peterson-v1

(jazzicons.com)

Publié dans:Premiers articles |on 24 avril, 2015 |Pas de commentaires »

El hilo de la fábula – Borges

Voilà la livraison du jour. Borges s’est déjà fait une place sur le site, c’est lui qui sourit près d’un tigre, son « dernier tigre », en bas de la page. C’est un des écrivains qu’aime le plus, et je ne laisse pas au hasard ce verbe « aimer » : il y a des auteurs que l’on parcourt avec un certain plaisir ou intérêt ; d’autres que l’on apprécie chaleureusement et que l’on recommande avec enthousiasme. Et puis, sans évoquer ceux que l’on ne peut pas voir en peinture, il y a ceux auxquels on retourne toujours, les fameux élus de « l’île déserte », ceux avec qui l’on vit désormais, indissolublement, pour le meilleur, et qui vivent en nous et nous parlent à l’improviste, ceux qui nous réveillent en sursaut la nuit, qui nous apaisent au petit matin, ou nous bercent avec la même douceur amène dans la nuit sombre. Ceux qu’on recommande avec l’énergie sans bornes d’une passion peu dangereuse, car en s’y frottant on s’y électrise soi-même toujours davantage : la magie opère toujours.

Borges est parmi les grandes âmes du siècle dernier, à ce qu’il me semble, l’une des plus douces, même s’il cède parfois au pessimisme, à certaine mélancolie de l’oubli, mais en grand penseur de l’infinité qu’il est, il parle à tous les hommes, et le fragment qui suit, à mon avis, est une variation décisive sur la condition humaine, et sur cette question qui n’a peut-être jamais autant hanté l’humanité qu’aujourd’hui, où l’instant présent toujours vaut pour l’instant d’après, où l’on râle parce que le prochain métro n’arrive que dans 4 minutes alors que des enfants au Kenya ou au Pérou mettent deux ou trois heures pour rejoindre leur école, par monts et par vaux, dans la pluie ou la boue, etc. Cette question, à laquelle répond Borges, brillamment et humblement, me paraît être en quelque sorte celle d’un sens de la vie, à la fois si simple et si difficile à « tenir ».

Mais il est plus que temps de laisser parler Jorge Luis Borges.

 

LE FIL DE LA FABLE

Le fil que la main d’Ariane glissa dans la main de Thésée (son autre main tenait l’épée) pour que celui-ci s’enfonce dans le labyrinthe et qu’il en découvre le centre, l’homme à la tête de taureau ou, comme le veut Dante, le taureau à la tête d’homme, et qu’il lui donne la mort et qu’il puisse enfin, sa prouesse accomplie, défaire les mailles de pierre et revenir vers elle, son amour. Les choses se passèrent ainsi. Thésée ne pouvait savoir que de l’autre côté du labyrinthe s’ouvrait l’autre labyrinthe, celui du temps, et que dans quelque lieu déjà établi se trouvait Médée. Le fil s’est perdu. Le labyrinthe s’est perdu, lui aussi. Nous ne savons même plus, maintenant, si c’est un labyrinthe qui nous entoure, un cosmos secret ou un chaos hasardeux. Notre beau devoir à nous est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. Jamais nous ne tiendrons le fil. Il se peut que nous le rencontrions et que nous le perdions dans un acte de foi, une cadence, un rêve, dans les mots que l’on nomme philosophique ou dans le simple bonheur.

Cnossos 1984

(traduction de  Claude  Esteban)

El hilo de la fábula - Borges 4503

Ariane et Thésée au seuil du labyrinthe

Publié dans:Premiers articles |on 23 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Kaguya-hime

https://www.youtube.com/watch?v=6e3KFHmNyGE

Le studio Ghibli aux dires de certains ne serait plus ce qu’il était. Hayao Miyazaki, l’un de ses piliers, a tiré sa révérence l’an dernier en signant le chef-d’oeuvre qu’est Le vent se lève, le rêve et la vie d’un prodige de l’aviation dans la tourmente des années d’entre-deux-guerres, et de guerre. Il faut quand même signaler la très bonne surprise que me semble avoir été Souvenirs de Marnie, le dernier né du studio qui est aussi une très belle histoire, très bien construite et fort émouvante : la relève est au rendez-vous.

Mais aujourd’hui, j’aimerais parler de l’adaptation d’un conte traditionnel ancestral par le compère de Miyazaki, Isao Takahata, dont le doux nom français est le Conte de la princesse Kaguya. J’ai découvert sur le tard l’oeuvre du studio, et j’ai eu le privilège de voir cette adaptation en salles, à plusieurs reprises. C’est peut-être le plus beau film d’animation que j’ai eu la chance de voir, et un des plus grands films, tout court, de ces dernières années. C’est un miracle de dessin et de poésie, une histoire infiniment actuelle, ou infiniment inactuel, selon le sens négatif ou positif qu’on veut bien donner à l’actuel…  Mais mon lien youtube du jour renvoie à la musique de ce film, qui est à elle seule un chef d’oeuvre bouleversant ; Joe Hisaishi, le fidèle collaborateur et ami de Miyazaki, a offert au Kaguya de Takahata une musique qu’on n’oserait à peine rêver. La vidéo dure un peu plus d’un quart d’heure, Hisaishi a réarrangé les morceaux, qui n’y perdent absolument rien. A titre personnel, le morceau central qui correspond dans le film à la scène éblouissante de la fuite, très dramatique, est ma madeleine : pour ceux qui n’auraient pas vu le film, vous ne pouvez pas ne pas prendre une gifle en regardant le trailer américain de 59 secondes, qui reprend justement cette scène de la fuite, avec sa musique. Je crois qu’il n’y a pas de meilleure langue pour exprimer un sentiment aussi violent, de façon aussi fracassante, que celle que, main dans la main, pourrait-on dire, deux grands artistes japonais ont su inventer, épaulés par des équipes qui tiennent encore le haut du pavé pour défendre la beauté.

Kaguya-hime bande-annonce-le-conte-de-la-princesse-kaguya-de-isao-takahata-2014-12539402

(http://scrat.hellocoton.fr)

 

Publié dans:Premiers articles |on 22 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Tous les cerisiers du monde

A l’ombre des fleurs de cerisiers
il n’est plus
d’étrangers

Kobayashi Issa

 

P.S : Tous à Sceaux !

Tous les cerisiers du monde

(www.spectacle.com)

Publié dans:Premiers articles |on 20 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Horowitz et Mozart, 1986

Volodia

Je ne peux pas me cacher : j’éprouve une passion très vive pour la musique classique, et même si mes prédilections s’étendent plus loin que cette catégorie, il me faut poster ce lien, cette journée de 1986 où Vladimir Horowitz joua le concerto 23 pour piano et orchestre de Mozart. Une rencontre entre deux immenses artistes, cela va sans dire. Mais voyez le sourire de cet homme, la fraîcheur de son jeu, (et ne manquez la blagounette de la fin sur la cravate)… Il n’a rien à ajouter, il n’est que d’écouter.

Alors, bien sûr, j’ai promis que je ne me limiterai pas à ce que d’aucuns appellent dédaigneusement la grande Culture. D’une, parce que ce genre de distinction n’a aucun sens, il n’y a de grands que de musiciens, de poètes, de romanciers, d’humoristes, de chanteurs… et il y a pour eux, à chaque époque, des auditeurs, des lecteurs qui par leur attention et leur bienveillance, plutôt qu’en vertu d’un don fumeux, les reçoivent. De deux : je crois sincèrement que ceux qui véhiculent à grand renfort de précaution et d’emphase cette Culture n’aiment pas la culture, s’en méfient comme d’un traquenard, un coupe-gorge où seules compteraient les défaites. Vous voyez de quoi je parle, un gala, une conversation qui tombe à plat : « Sérieusement, vous ne connaissez pas les scherzos de Chopin ? C’est bien la première fois que j’entends ça ». La culture, ou ce test impitoyable où une connaissance nominale, anecdotique d’oeuvres départage les bons et les crétins. Les élus et les ignares. L’Art pour l’Art, et l’art commercial, ritournelle. Comme si les potiers d’Athènes ne facturaient pas leurs cratères. Alors, je proposerai ce que certains abordent imperturbablement comme de la sous-culture, allez, au mieux du moyen de gamme, de l’art à peu près décoratif.

Voilà le deal : un jour, de la lecture ; l’autre jour, de quoi se rincer un peu les tympans. Je ne suis pas moi-même musicien, ni rat de bibliothèque. Mais je ne pense pas pour autant être disqualifié du Grand Jeu artistique. Et les bons jours, je mettrai un peu de musique et de littérature. Mais je risque de parler de restaurants et de films, et le reste viendra, au fur et à mesure. Je devrai parler de découvertes déjà faites par d’autres, d’artistes déjà médiatisés; Mais j’espère que, si quelqu’un me lit, il connaîtra au moins une fois le frisson de la nouveauté et de la beauté.

On dit souvent à propos d’un morceau de musique classique qui titille l’oreille, « ah, mais ça c’est dans le pub de…. ». C’est connaître sans connaître, diront certains. Or, ce mouvement du concerto a été repris pour un spot publicitaire d’Air France. Sur une grande plaine immaculée, deux amoureux – deux danseurs – exécutent une rotation de plus en plus rapide, qui pour moi représente on ne peut mieux l’étreinte. On ne parle que de publicité mensongère par ci, de publicité débile par là. Mais Air France a signé, avec ces deux partenaires, cette surface cristalline -peut-être un désert de sel ? – et cette musique, un petit bijou. Si vous ne l’avez pas vu : voilà l’argument fatal contre la Grande Culture.

Horowitz et Mozart, 1986 vladimirhorowitz

L’Ouragan des steppes (www.pollyannadarling.com)

Publié dans:Premiers articles |on 20 avril, 2015 |Pas de commentaires »
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