Archive pour la catégorie 'Littérature (à l’exception de la poésie)'

Le sentiment du mouvement – Ray Bradbury, Fahrenheit 451

- Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. À présent, on sait comment les étouffer dans l’oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j’ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne,  à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est de la distraction. »

Beatty se leva. « Bon, il faut que j’y aille. La conférence est terminée. J’espère avoir clarifié les choses. L’important pour vous, Montag, c’est de vous souvenir que nous sommes les Garants du Bonheur, les Divins Duettistes, vous, moi et les autres. Nous faisons front contre la petite frange de ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories et leurs idées contradictoires. Nous avons les doigts collés à la digue. Tenons bon. Ne laissons pas le torrent de la mélancolie et de la philosophie débilitante noyer notre monde. Nous dépendons de vous. Je ne crois pas que vous vous rendiez compte de votre importance pour la préservation du bonheur qui règne en notre monde. »

Beatty serra la main molle de Montag. Celui-ci était toujours assis dans son lit, comme si la maison était en train de s’effondrer autour de lui sans qu’il puisse bouger. Mildred avait disparu du seuil de la porte.

« Un dernier mot, dit Beatty. Une fois au moins dans sa carrière, tout pompier ressent une démangeaison. Qu’est-ce que racontent les livres, se demande-t-il. Ah, cette envie de se gratter, hein ? Eh bien, Montag, croyez-moi sur parole, il m’a fallu en lire quelques-uns dans le temps, pour savoir de quoi il retournait : ils ne racontent rien ! Rien que l’on puisse enseigner ou croire. Ils parlent d’êtres qui n’existent pas, de produits de l’imagination, si ce sont des romans. Et dans le cas contraire, c’est pire, chaque professeur traite l’autre d’imbécile, chaque philosophe essaie de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui. Ils courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé. »

 

Ray Bradbury, Fahrenheit 451 [1953] , première partie, p. 90-92, trad. Henri Robillot et Jacques Chambon, Folio SF, 2000

 

 

 

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Ray Bradbury (today.com)

 

 

 

Pour ramasser des coquillages – Suétone, Vie de Caligula

 

XLVI. Ses immenses préparatifs de guerre, pour ramasser des coquillages

Enfin, comme pour terminer la guerre, il dirigea son front de bataille vers le rivage de l’Océan. Il disposa les machines, et les balistes, sans que personne connût ou pût deviner son dessein. Tout à coup il ordonna qu’on ramassât des coquillages, et qu’on en remplît les casques et les vêtements. « C’étaient, disait-il, les dépouilles de l’Océan dont il fallait orner le Capitole et le palais des Césars. » Il éleva, pour monument de sa victoire, une tour très haute où il fit placer des fanaux, comme sur un phare, pour éclairer les navires pendant la nuit. Il décerna aux soldats une récompense de cent deniers par tête, et, comme s’il eût dépassé toutes les libéralités anciennes : « Allez-vous-en, leur dit-il, allez-vous-en joyeux et riches. »

XLVII. Son triomphe

(1) Occupé ensuite du soin de son triomphe, il ne se contenta pas d’emmener les prisonniers et les transfuges barbares, il choisit les Gaulois de la taille la plus haute, et, comme il le disait, la plus triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les réserva pour le cortège. Il les obligea non seulement à se rougir les cheveux, mais encore à apprendre la langue des Germains et à prendre des noms barbares. (2) Il fit transporter, en grande partie par la voie de terre, à Rome, les galères qui lui avaient servi sur l’Océan. (3) Il écrivit à ses intendants de lui préparer son triomphe avec le moins de frais possible, et néanmoins de le faire tel que jamais on n’en eût vu de pareil, puisqu’ils avaient le droit de disposer des biens de tout le monde.

XLVIII. Ses desseins contre les légions révoltées après la mort d’Auguste

(1) Avant de quitter les Gaules, il conçut un projet d’une atrocité abominable ; c’était de massacrer les légions qui autrefois s’étaient révoltées après la mort d’Auguste, parce qu’elles avaient tenu assiégé son père Germanicus, qui les commandait, et lui-même, qui alors était enfant. On eut beaucoup de peine à le faire revenir d’un aussi aveugle dessein. Il n’en persista pas moins à vouloir les décimer. (2) Il les assembla donc sans armes, même sans épées, et les fit cerner par sa cavalerie. (3) Mais voyant que les soldats se doutaient de son projet, et que la plupart s’échappaient pour reprendre leurs armes et résister à la violence, il prit la fuite, et revint aussitôt à Rome, reportant toute sa rancune sur le sénat, qu’il menaça publiquement, afin de détourner l’effet de bruits si déshonorants pour lui. Il se plaignait, entre autres choses, qu’on ne lui eût pas décerné le triomphe qu’il méritait, oubliant qu’il avait défendu, peu de temps auparavant, sous peine de mort, que l’on parlât jamais de lui rendre aucun honneur.

 

Suétone, « Vie de Caligula », XLVI-XLVIII, Vie des Douze Césars, trad. Désiré Nisard, 1855

 

 

Pour ramasser des coquillages - Suétone, Vie de Caligula dans Littérature (à l'exception de la poésie) Gaius-Suetonius-Tranquillus

Caius Suetonius Tranquillus (shortbiography.org)

caligula-05 dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Caligula (science-all.com)

Un sauvage et un bachelier – Voltaire, Dialogues et entretiens philosophiques

 

 

SECOND ENTRETIEN.

LE SAUVAGE. J‘ai avalé des aliments qui ne me paraissent pas faits pour moi, quoique j’aie un très bon estomac ; vous m’avez fait manger quand je n’avais plus faim, et boire quand je n’avais plus soif; mes jambes ne sont plus si fermes qu’elles l’étaient avant le dîner, ma tête est plus pesante, mes idées ne sont plus si nettes. Je n’ai jamais éprouvé cette diminution de moi-même dans mon pays. Plus on met ici dans son corps, et plus on perd de son être. Dites—moi , je vous prie , quelle est la cause de ce dommage.

LE BACHELIER. Je vais vous le dire. Premièrement, à l‘égard de ce qui se passe dans vos jambes, je n’en sais rien; mais les médecins le savent , et vous pouvez vous adresser à eux. A l‘égard de ce qui se passe dans votre tête, je le sais très bien; écoutez. L’âme, ne tenant aucune place, est placée dans la glande pinéale, ou dans le corps calleux, au milieu de la tête. Les esprits animaux qui s‘élèvent de l’e tomac montent à l’âme, qu’ils ne peuvent loucher parce qu’ils sont matière et qu’elle ne l’est pas. Or, comme ils ne peuvent agir l’un sur l’autre , cela fait que l‘âme reçoit leur impression; et, comme elle est simple, et que par conséquent elle ne peut éprouver aucun changement, cela fait qu’elle change, qu’elle devient pesante, engourdie , quand on a trop mangé ; de là vient que plusieurs grands hommes dorment après dîner.

Le SAUVAGE. Ce que vous me dites me parait bien ingénieux et bien profond ; faites-moi la grâce de m’en donner quelque explication qui soit a ma portée.

LE BACHELIER. Je vous ai dit tout ce qui peut se dire sur cette grande affaire; mais en votre faveur je vais un peu m’étendre : allons par degrés; savez-vous que ce monde-ci est le meilleur des mondes possibles?

LE SAUVAGE. Comment! Il est impossible à l’être infini de faire quelque chose de mieux que ce que nous voyons ?

LE BACHELIER. Assurément; et ce que nous voyons est ce qu’il y a de mieux. Il est bien vrai que les hommes se pillent et s’égorgent; mais c’est toujours en fesant l’éloge de l’équité et de la douceur. On massacra autrefois une douzaine de millions de vous autres Américains ; mais c‘était pour rendre les autres raisonnables. Un calculateur a vérifié que depuis une certaine guerre de Troie , que vous ne connaissez pas, jusqu’à celle de l’Acadie, que vous connaissez , on a tué au moins , en batailles rangées , cinq cent cinquante—cinq mil lions six cent cinquante mille hommes , sans compter les petits enfants et les femmes écrasées dans des villes mises en cendres; mais c’est pour le bien public: quatre ou cinq mille maladies cruelles, auxquelles les hommes sont sujets, font connaître le prix de la santé ; et les crimes dont la terre est couverte relèvent merveilleusement le mérite des hommes pieux, du nombre desquels je suis. Vous voyez que tout cela va le mieux du monde, du moins pour moi. Or les choses ne pourraient être dans cette perfection si l’âme n‘était pas dans la glande pinéale. Car… Mais allons pied à pied ; quelle idée avez— vous des lois, et du juste et de l‘injuste, et du beau, et du τὸ καλόν , comme dit Platon?

LE SAUVAGE. Mais, monsieur, en allant pied à pied, vous me parlez de cent choses à la fois.

LE BACHELIER. On ne parle pas autrement en conversation. Çà, dites—moi , qui a fait les lois dans votre pays ?

LE SAUVAGE. L‘intérêt public.

LE BACHELIER. Ce mot dit beaucoup; nous n‘en connaissons pas de plus énergique : comment l’entendez-vous, s’il vous plaît?

LE SAUVAGE. J’entends que ceux qui avaient des cocotiers et du mais ont défendu aux autres d’y toucher, et que ceux qui n’en avaient point ont été obligés de travailler pour avoir le droit d‘en manger une partie. Tout ce que j‘ai vu dans notre pays et dans le vôtre m’apprend qu’il n‘y a pas d‘autre esprit des lois.

LE BACHELIER. Mais les femmes , monsieur le sauvage, les femmes?

LE SAUVAGE. Eh bien! les femmes? elles me plaisent beau coup quand elles sont belles et douces : elles sont fort supérieures à nos cocotiers; c‘est un fruit où nous ne voulons pas que les autres touchent : on n‘a pas plus le droit de me prendre ma femme que de me prendre mon enfant. il y a, dit—on, des peuples qui le trouvent bon; ils sont bien les maîtres; chacun fait de son bien ce qu’il veut.

LE BACHELIER. Mais les successions, les partages, les hoirs , les collatéraux?

LE SAUVAGE. Il faut bien succéder : je ne peux plus posséder mon champ quand on m’y a enterré; je le laisse à mon fils : si j‘en ai deux, ils le partagent. J’apprends que parmi vous autres , en beaucoup d’en droits, vos lois laissent tout à l’aîné, et rien aux cadets; c‘est l’intérêt qui a dicté cette loi bizarre: apparemment les aînés l‘ont faite, ou les pères ont voulu que les aînés dominassent.

LE BACHELIER. Quelles sont, a votre avis, les meilleures lois?

LE SAUVAGE. Celles où l’on a le plus consulté l’intérêt de tous les hommes mes semblables.

LE BACHELIER. Et où trouve-bon de pareilles lois?

LE SAUVAGE. Nulle part, a ce que j‘ai ouï dire.

LE BACHELIER. Il faut que vous me disiez d‘où sont venus chez vous les hommes. Qui croit-on qui ait peuplé l’Amérique?

LE SAUVAGE. Mais nous croyons que c’est Dieu qui l’a peuplée.

LE BACHELIER. Ce n’est pas répondre. Je vous demande de quel pays sont venus vos premiers hommes?

LE SAUVAGE. Du pays d‘où sont venus nos premiers arbres. Vous me paraissez plaisante, vous autres mes sieurs les habitants de l‘Europe , de prétendre que nous ne pouvons rien avoir sans vous : nous sommes tout autant en droit de croire que nous sommes vos pères, que vous de vous imaginer que vous êtes les nôtres.

LE BACHELIER. Voilà un sauvage bien têtu!

LE SAUVAGE. Voilà un bachelier bien bavard!

LE BACHELIER. Holà, hé! monsieur le sauvage, encore un petit mot; croyez-vous dans la Guiane qu‘il faille tuer les gens qui ne sont pas de votre avis?

LE SAUVAGE. Oui, pourvu qu’on les mange.

LE BACHELIER. Vous faites le plaisant. Et la Constitution, qu‘en pensez-vous?

LE SAUVAGE. Adieu.

 

Voltaire, Oeuvres complètes, Dialogues et entretiens philosophiques (volume VI), VIII, « Un sauvage et un bachelier », second entretien, Firmin Didot Frères, 1843

 

 

Un sauvage et un bachelier - Voltaire, Dialogues et entretiens philosophiques dans Essais, philosophie... Tomb-of-Voltaire-in-the-Crypt-of-The-Panth%C3%A9on-Paris-France

Voltaire au Panthéon (mikestravelguide.com)

 

 

 

« Un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent » – Cyrano de Bergerac, les Etats et Empires du Soleil

Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d’être homme.

 « Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention de laquelle nos divins esprits sont capables.
« Le nœud de l’affaire consiste à savoir si cet animal est homme et puis en cas que nous avérions qu’il le soit, si pour cela il mérite la mort.
« Pour moi, je ne fais point de difficultés qu’il ne le soit, premièrement, par un sentiment d’horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause; secondement, en ce qu’il rit comme un fou; troisièmement, en ce qu’il pleure comme un sot; quatrièmement, en ce qu’il se mouche comme un vilain; cinquièmement, en ce qu’il est plumé comme un galeux; sixièmement, en ce qu’il a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche qu’il n’a pas l’esprit de cracher ni d’avaler; septièmement, et pour conclusion, en ce qu’il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n’en fait qu’une attachée, comme s’il s’ennuyait d’en avoir deux libres; se casse les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots; puis avec des paroles magiques qu’il bourdonne, j’ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu’il se relève après aussi gai qu’auparavant. Or, vous savez, messieurs, que de tous les animaux, il n’y a que l’homme seul dont l’âme soit assez noire pour s’adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort.
« Je pense, messieurs, qu’on n’a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’en allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?
« La première et la plus fondamentale loi pour la manutention d’une république, c’est l’égalité; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger; il se fait accroire que nous n’avons été faits que pour lui; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres, les aigles, les condors, et les griffons, par qui les plus robustes d’entre eux sont surmontés.
« Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d’espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ?
« Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C’est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu’ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que comme s’ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l’eau, dans l’air, dans le feu, sous la terre.

                    tiré de Cyrano de Bergerac, Les États et Empires du Soleil, 1662

Savinien de Cyrano de Bergerac (larousse.fr)

« Et sans noyer autrui songe à gagner le port » – Voltaire, Poème sur la loi naturelle

 

Les vertus des païens étaient, dit-on, des crimes.
Rigueur impitoyable ! odieuses maximes !
Gazetier clandestin dont la plate âcreté
Damne le genre humain de pleine autorité,
Tu vois d’un oeil ravi les mortels, tes semblables,
Pétris des mains de Dieu pour le plaisir des diables.
N’es-tu pas satisfait de condamner au feu
Nos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu ?
Penses-tu que Socrate et le juste Aristide,
Solon, qui fut des Grecs et l’exemple et le guide ;
Penses-tu que Trajan, Marc-Aurèle, Titus,
Noms chéris, noms sacrés, que tu n’as jamais lus,
Aux fureurs des démons sont livrés en partage
Par le Dieu bienfaisant dont ils étaient l’image ;
Et que tu seras, toi, de rayons couronné,
D’un choeur de chérubins au ciel environné,
Pour avoir quelque temps, chargé d’une besace,
Dormi dans l’ignorance et croupi dans la crasse ?
Sois sauvé, j’y consens ; mais l’immortel Newton,
Mais le savant Leibnitz, et le sage Addison,
Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse
A de l’esprit humain posé la borne heureuse
Ces esprits qui semblaient de Dieu même éclairés,
Dans des feux éternels seront-ils dévorés ?
Porte un arrêt plus doux, prends un ton plus modeste,
Ami ; ne préviens point le jugement céleste ;
Respecte ces mortels, pardonne à leur vertu :
Ils ne t’ont point damné, pourquoi les damnes-tu ?
A la religion discrètement fidèle,
Sois doux, compatissant, sage, indulgent, comme elle ;
Et sans noyer autrui songe à gagner le port :
La clémence a raison, et la colère a tort.
Dans nos jours passagers de peines, de misères,
Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères ;
Aidons-nous l’un et l’autre à porter nos fardeaux ;
Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux ;
Mille ennemis cruels assiègent notre vie,
Toujours par nous maudite, et toujours si chérie ;
Notre cœur égaré, sans guide et sans appui,
Est brûlé de désirs, ou glacé par l’ennui ;
Nul de nous n’a vécu sans connaître les larmes.
De la société les secourables charmes
Consolent nos douleurs, au moins quelques instants :
Remède encor trop faible à des maux si constants.
Ah ! n’empoisonnons pas la douceur qui nous reste.
Je crois voir des forçats dans un cachot funeste,
Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés,
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.

 

Voltaire, Poème sur la loi naturelle, fin de la troisième partie, 1756

 

 

Voltaire (europexplo.fr)

« Nous serions là, mais vivrions-nous ? » – Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau

 *

L’artillerie nous administre sa « bénédiction du soir ». La nuit arrive ; des brouillards montent du fond des entonnoirs. On dirait que les trous sont remplis de choses mystérieuses, semblables à des fantômes. La vapeur blanche rampe timidement ça et là, avant d’oser s’élever au-dessus du bord ; puis de longues traînées vaporeuses s’étendent d’entonnoir en entonnoir.

Il fait frais. Je suis de faction et je regarde fixement dans l’obscurité. Je me sens déprimé, comme après chaque attaque ; c’est pourquoi il m’est pénible d’être seul avec mes pensées. À vrai dire, ce ne sont pas des pensées, mais des souvenirs qui maintenant me hantent dans ma faiblesse et m’impressionnent d’une façon singulière.

Les fusées lumineuses montent dans le ciel et je vois se dessiner en moi une image : c’est un soir d’été, je suis dans le cloître de la cathédrale et je regarde de hauts rosiers qui fleurissent au milieu du petit jardin dans lequel on enterre les chanoines. Tout autour sont les images de pierre des stations du rosaire. Il n’y a personne ; un grand silence règne dans ce carré en fleurs ; le soleil met sa chaleur sur les grosses pierres grises ; j’y pose la main et je sens comme elles sont chaudes. À l’extrémité de droite du toit en ardoises, la tour verte de la cathédrale s’élance dans le bleu tendre et mat du soir. Entre les petites colonnes luisantes qui courent tout autour du cloître règne cette fraîche obscurité qui est propre aux églises ; et je suis là, immobile, pensant que, lorsque j’aurai vingt ans, je connaîtrai les troublantes choses qui viennent des femmes.

Cette image est tout près de moi, par un phénomène extraordinaire ; elle me touche presque, avant de s’effacer sous le flamboiement de la prochaine fusée.

Je saisis mon fusil et j’en vérifie l’état. Le canon est humide ; j’y pose ma main en serrant fort et, avec mes doigts, j’essuie l’humidité.

Parmi les prairies qu’il y avait derrière notre ville s’élevait, le long du ruisseau, une rangée de vieux peupliers. Ils étaient visibles de très loin et, bien que ne formant qu’une seule file, on les appelait l’allée des peupliers. Déjà, étant enfant, nous avions pour eux une prédilection ; inexplicablement, ils nous attiraient ; nous passions auprès d’eux des journées entières et nous écoutions leur léger murmure. Nous nous asseyions à leur ombre, sur le bord du ruisseau, et nous laissions pendre nos pieds dans le courant clair et rapide. Les pures émanations de l’eau et la mélodie du vent dans les peupliers dominaient notre imagination. Nous les aimions tant ! Et l’image de ces jours-là, avant de disparaître, fait battre encore mon cœur.

Il est étrange que tous les souvenirs qui s’évoquent en nous aient deux qualités. Ils sont toujours pleins de silence ; c’est ce qui’il y a en eux de plus caractéristique, et même si dans la réalité il en fut autrement, ils n’en produisent pas moins cette impression-là. Et ce sont des apparitions muettes, qui me parlent avec des regards et des gestes, sans avoir recours à la parole, silencieusement ; et leur silence, si émouvant, m’oblige à étreindre ma manche et mon fusil, pour ne pas me laisser aller à ce relâchement et à cette liquéfaction auxquels mon corps voudrait doucement s’abandonner pour rejoindre les muettes puissances qu’il y a derrière les choses.

Elles sont silencieuses parce que le silence, justement, est pour nous un phénomène incompréhensible. Au front il n’y a pas de silence et l’emprise du front est si vaste que nous ne pouvons nulle part y échapper. Même dans les dépôts reculés et dans les endroits où nous allons au repos, le grondement et le vacarme assourdis du feu restent toujours présents à nos oreilles. Nous n’allons jamais assez loin pour ne plus l’entendre. Mais, tous ces jours-ci, ç’a été insupportable.

Ce silence est la raison pour laquelle les images du passé éveillent en nous moins des désirs que de la tristesse, une mélancolie immense et éperdue. Ces choses-là ont été, mais elles ne reviendront plus. Elles sont passées ; elles font partie d’un autre monde pour nous révolu. Dans les cours des casernes elles susciteraient un désir farouche et rebelle ; alors elles étaient encore liées à nous ; nous leur appartenions et elles nous appartenaient bien que nous fussions séparés. Elles surgissaient dans les chansons de soldat que nous chantions lorsque nous allions à l’exercice dans la lande, marchant entre l’aurore et de noires silhouettes de forêts ; elles constituaient un souvenir véhément qui était en nous et qui aussi émanait de nous.

Mais ici, dans les tranchées, ce souvenir est perdu. Il ne s’élève plus en nous-mêmes ; nous sommes morts et lui se tient au loin à l’horizon ; il est une sorte d’apparition, un  reflet mystérieux qui nous visite, que nous craignons et que nous aimons sans espoir. Il est fort et notre désir est également fort ; mais il est inaccessible et nous le savons. Il est aussi vain que l’espoir de devenir général.

Et, même si on nous le rendait, ce paysage de notre jeunesse, nous ne saurions en faire grand-chose. Les forces délicates et secrètes qu’il suscitait en nous ne peuvent plus renaître. Nous aurions beau être et nous mouvoir en lui, nous aurions beau nous souvenir, l’aimer, et être émus à son aspect, ce serait la même chose que quand la photographie d’un camarade mort occupe nos pensées ; ce sont ses traits, c’est son visage et les jours que nous avons passés avec lui qui prennent dans notre esprit une vie trompeuse, mais ce n’est pas lui.

Nous ne serions plus liés à ce paysage, comme nous l’étions. Ce n’est pas la connaissance de sa beauté et de son âme qui nous a attirés vers lui, mais la communauté, la conscience d’une fraternité avec les choses et les événements de notre être, fraternité qui nous limitait et nous rendait toujours quelque peu incompréhensible le monde de nos parents ; car nous étions toujours, pour ainsi dire, tendrement adonnés et abandonnés au nôtre et les plus petites choses aboutissaient toujours pour nous à la route de l’infini. Peut-être n’était-ce là que le privilège de notre jeunesse ; nous ne voyions encore aucune limite et nulle part nous n’admettions une fin ; nous avions en nous cette impulsion du sang qui nous unissait à la marche de nos jours.

Aujourd’hui, nous ne passerions dans le paysage de notre jeunesse que comme des voyageurs. Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. Nous ne sommes plus insouciants, nous sommes d’une indifférence terrible. Nous serions là, mais vivrions-nous ?

Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus.

*

 

Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, VI (extrait), 1928, trad. Alzir Hella et Olivier Bournac

 

 

 

Erich Maria Remarque en 1919 (sueddeutsche.de)

« Le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers » – Goethe, Werther

 

21 juin.

Je passe des jours aussi heureux que Dieu en réserve à ses élus, et, quoi qu’il me puisse arriver, je ne saurais dire que je n’ai pas goûté les joies les plus pures de la vie…. Tu connais mon Wahlheim : j’y suis tout à fait établi. Là je ne suis qu’à une demi-lieue de Charlotte ; là je jouis de moi-même et de toute la félicité que l’homme a reçue en partage.

Aurais-je pensé, quand je choisis Wahlheim pour but de mes promenades, qu’il fût si près du ciel ! Que de fois, en poussant plus loin mes excursions, ai-je vu par delà la rivière, tantôt de la montagne, tantôt de la plaine, cette maison de chasse, qui renferme aujourd’hui tous mes vœux !

Cher Wilhelm, j’ai fait mille réflexions sur le désir de l’homme de se répandre, de faire des découvertes nouvelles, de courir à l’aventure, puis sur son inclination secrète à se borner volontairement, acheminer dans l’ornière de l’habitude, sans s’inquiéter de ce qui est à droite et à gauche. Lorsque je vins ici et que, de la colline, je contemplai cette belle vallée, elle m’attira de toutes parts avec un charme inconcevable…. Là-bas, le petit bois…. « Ah ! si tu pouvais te cacher sous ses ombrages !… Là-haut la cime de la montagne….» Ah ! si tu pouvais contempler de là le vaste paysage !… » Et ces collines enchaînées entre elles, et ces discrets vallons…. « Oh ! si je pouvais me perdre dans leur sein ! «J’accourais et je revenais, sans avoir trouvé ce que j’avais espéré. Il en est du lointain comme de l’avenir. Un immense, un obscur horizon se déroule devant notre âme ; nos sentiments s’y perdent comme nos regards, et nous brûlons, hélas ! de donner tout ce que nous sommes pour savourer pleinement les délices d’un sentiment unique, grand et sublime…. Et quand nous sommes accourus, quand là-bas est devenu ici, c’est toujours après comme auparavant ; nous restons dans notre misère, dans notre sphère bornée, et notre âme soupire après le soulagement qui la fuit.

C’est ainsi que le plus inquiet vagabond regrette enfin sa patrie, et trouve en sa cabane, dans les bras de sa compagne, au milieu de ses enfants, dans les travaux qu’il s’impose pour leur entretien, le bonheur qu’il cherchait vainement dans tout l’univers.

Quand je sors le matin, au lever du soleil, pour me rendre à mon Wahlheim, et que je cueille moi-même mes pois-goulus dans le jardin de mon hôtesse ; que je m’assieds et les effile, tout en lisant mon Homère ; quand je me choisis un pot dans la petite cuisine, et me coupe du beurre, et mets au feu mes pois, et les couvre et m’assieds auprès, pour les remuer quelquefois ; alors je sens à merveille comme les orgueilleux amants de Pénélope peuvent tuer, dépecer et rôtir eux-mêmes les bœufs et les porcs. Il n’y a rien qui me remplisse d’un sentiment paisible et vrai comme ces traits de la vie patriarcale, que, Dieu merci, je puis, sans affectation, entremêler dans ma façon de vivre.

Combien je suis heureux que mon cœur soit capable de sentir la simple et innocente joie de l’homme qui met sur sa table un chou qu’il a cultivé lui-même, et qui jouit non-seulement de son chou, mais aussi, en un seul moment, de tous ces heureux jours, de la belle matinée où il le planta, des charmantes soirées où il l’arrosa, et prit plaisir à le voir croître de jour en jour !

 

Johann Wolfgang von Goethe, Les souffrances du jeune Werther, trad. Jacques Porchat, Librairie de L. Hachette et Cie, 1860

 

J. W. von Goethe (babelio.com)

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles – Alfred de Musset, Confession d’un enfant du siècle

 

 

Je vous le demande, à vous, hommes du siècle, qui, à l’heure qu’il est, courez à vos plaisirs, au bal ou à l’Opéra, et qui ce soir, en vous couchant, lirez pour vous endormir quelque blasphème usé du vieux Voltaire, quelque badinage raisonnable de Paul-Louis Courier, quelque discours économique d’une commission de nos Chambres, qui respirerez, en un mot, par quelqu’un de vos pores, les froides substances de ce nénuphar monstrueux que la Raison plante au cœur de nos villes ; je vous le demande, si par hasard ce livre obscur vient à tomber entre vos mains, ne souriez pas d’un noble dédain, ne haussez pas trop les épaules ; ne vous dites pas avec trop de sécurité que je me plains d’un mal imaginaire, qu’après tout la raison humaine est la plus belle de nos facultés, et qu’il n’y a de vrai ici-bas que les agiotages de la Bourse, les brelans au jeu, le vin de Bordeaux à table, une bonne santé au corps, l’indifférence pour autrui, et le soir, au lit, des muscles lascifs recouverts d’une peau parfumée.

Car quelque jour, au milieu de votre vie stagnante et immobile, il peut passer un coup de vent. Ces beaux arbres que vous arrosez des eaux tranquilles de vos fleuves d’oubli, la Providence peut souffler dessus ; vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles ; il y a des larmes dans vos yeux. Je ne vous dirai pas que vos maîtresses peuvent vous trahir ; ce n’est pas pour vous peine si grande que lorsqu’il vous meurt un cheval ; mais je vous dirai qu’on perd à la Bourse, que, quand on joue avec un brelan, on peut en rencontrer un autre ; et si vous ne jouez pas, pensez que vos écus, votre tranquillité monnayée, votre bonheur d’or et d’argent, sont chez un banquier qui peut faillir, ou dans des fonds publics qui peuvent ne pas payer ; je vous dirai qu’enfin, tout glacés que vous êtes, vous pouvez aimer quelque chose ; il peut se détendre une fibre au fond de vos entrailles, et vous pouvez pousser un cri qui ressemble à de la douleur. Quelque jour, errant dans les rues boueuses, quand les jouissances matérielles ne seront plus là pour user votre force oisive, quand le réel et le quotidien vous manqueront, vous pouvez d’aventure en venir à regarder autour de vous avec des joues creuses et à vous asseoir sur un banc désert à minuit.

Ô hommes de marbre, sublimes égoïstes, inimitables raisonneurs, qui n’avez jamais fait ni un acte de désespoir ni une faute d’arithmétique, si jamais cela vous arrive, à l’heure de votre ruine ressouvenez-vous d’Abeilard quand il eut perdu Héloïse. Car il l’aimait plus que vous vos chevaux, vos écus d’or et vos maîtresses ; car il avait perdu, en se séparant d’elle, plus que vous ne perdrez jamais, plus que votre prince Satan ne perdrait lui-même en retombant une seconde fois des cieux ; car il l’aimait d’un certain amour dont les gazettes ne parlent pas, et dont vos femmes et vos filles n’aperçoivent pas l’ombre sur nos théâtres et dans nos livres ; car il avait passé la moitié de sa vie à la baiser sur son front candide en lui apprenant à chanter les psaumes de David et les cantiques de Saül ; car il n’avait qu’elle sur terre ; et cependant Dieu l’a consolé.

Croyez-moi, lorsque, dans vos détresses, vous penserez à Abeilard, vous ne verrez pas du même œil les doux blasphèmes du vieux Voltaire et les badinages de Courier ; vous sentirez que la raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances ; que Dieu l’a faite bonne ménagère, mais non pas sœur de charité. Vous trouverez que le cœur de l’homme, quand il a dit : Je ne crois à rien, car je ne vois rien, n’avait pas dit son dernier mot. Vous chercherez autour de vous quelque chose comme une espérance ; vous irez secouer les portes des églises pour voir si elles branlent encore ; mais vous les trouverez murées ; vous penserez à vous faire trappiste, et la destinée qui vous raille vous répondra par une bouteille de vin du peuple et une courtisane.

Et si vous buvez la bouteille, si vous prenez la courtisane et l’emmenez dans votre lit, sachez comme il en peut advenir.

 

Musset, Confession d’un enfant du siècle, extrême fin de la première partie, 1836

 

Vous pouvez être au désespoir, messieurs les impassibles - Alfred de Musset, Confession d'un enfant du siècle dans Littérature (à l'exception de la poésie) 20971

Alfred de Musset (actualitte.com)

Un bref sentiment d’éternité – Patrick Modiano, Dora Bruder

 

Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960  – si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. c’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été moi-même et où j’ai marché à mon pas.
Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan.
La fugue – paraît-il – est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil.

Je pense à Dora Bruder. Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. À seize ans, elle avait le monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi.
D’autres rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands, sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora.

L’été 1941, l’un des films tournés depuis le début de l’Occupation est sorti au Normandie et ensuite dans les salles de cinéma de quartier. Il s’agissait d’une aimable comédie : Premier rendez-vous. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a causé une impression étrange, que ne justifiaient pas la légèreté de l’intrigue ni le ton enjoué des protagonistes. Je me disais que Dora Bruder avait peut-être assisté, un dimanche, à une séance de ce film dont le sujet est la fugue d’une fille de son âge. Elle s’échappe d’un pensionnat comme le Saint-Cœur-de-Marie. Au cours de cette fugue, elle rencontre ce que l’on appelle, dans les contes de fées et les romances, le prince charmant.
Ce film présentait la version rose et anodine de ce qui était arrivé à Dora dans la vraie vie. Lui avait-il donné l’idée de sa fugue ? Je concentrais mon attention sur les détails : le dortoir, les couloirs de l’internat, l’uniforme des pensionnaires, le café où attendait l’héroïne quand la nuit était tombée… Je n’y trouvais rien qui pût correspondre à la réalité, et d’ailleurs la plupart des scènes avaient été tournées en studio. Pourtant, je ressentais un malaise. Il venait de la luminosité particulière du film, du grain même de la pellicule. Un voile semblait recouvrir toutes les images, accentuait les contrastes et parfois les effaçait, dans une blancheur boréale. La lumière était à la fois claire et trop sombre, étouffant les voix ou rendant leur timbre plus fort et plus inquiétant.
J’ai compris brusquement que ce film était imprégné par les regards des spectateurs du temps de l’Occupation – spectateurs de toutes sortes dont un grand nombre n’avaient pas survécu à la guerre. Ils avaient été emmenés vers l’inconnu, après avoir vu ce film, un samedi soir qui avait été une trêve pour eux. On oubliait, le temps d’une séance, la guerre et les menaces du dehors. Dans l’obscurité d’une salle de cinéma, on était serrés les uns contre les autres, à suivre le flot des images de l’écran, et plus rien ne pouvait arriver. Et tous ces regards, par une sorte de processus chimique, avaient modifié la substance même de la pellicule, la lumière, la voix des comédiens. Voilà ce que j’avais ressenti, en pensant à Dora Bruder, devant les images en apparence futiles de Premier rendez-vous.

             

     Patrick Modiano, Dora Bruder, Folio (Gallimard), 1999, p. 77-80

 

Un bref sentiment d'éternité - Patrick Modiano, Dora Bruder dans Littérature (à l'exception de la poésie) modiano-patrick-2004-329-17_0

Patrick Modiano (magazine-litteraire.com)

Modiano_P26 cinéma dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Dora Bruder et sa mère (ucpress.edu)

Aller « chercher sa faute » – Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière »

 

Joyeuse année à tous !

Pour bien la commencer, une anecdote précieuse racontée par Kundera dans le chapitre « Quelque part là-derrière » de son Art du Roman, où il part à la recherche des racines du kafkaïen, de ce je ne sais quoi qui n’est ni d’essence politique, ni réductible à un concept sociologique, mais qui s’épanouit – si l’on peut dire – aussi bien dans les événements historiques que dans les situations intimes, « banales et très humaines ».

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     Si on ne veut pas se laisser duper par des mystifications et des légendes, on ne trouve aucune trace importante des intérêts politiques de Franz Kafka ; en ce sens-là, il s’est distingué de tous ses amis praguois, de Max Brod, de Franz Werfel, d’Egon Erwin Kisch, de même que de toutes les avant-gardes qui, prétendant connaître le sens de l’Histoire, se plaisaient à évoquer le visage du futur. 

Comment se fait-il donc que ce ne soit pas leur oeuvre, mais celle de leur solitaire compagnon, introverti et concentré sur sa propre vie et son art, qu’on peut recevoir comme une prophétie sociopolitique et qui, de ce fait, est interdite dans une grande partie de la planète ?

J’ai pensé à ce mystère un jour, après avoir été témoin d’une petite scène chez une vieille amie. Cette femme, pendant les procès staliniens de Prague en 1951, a été arrêtée et jugée pour des crimes qu’elle n’avait pas commis. Des centaines de communistes se sont trouvés d’ailleurs, à la même époque, dans la même situation qu’elle. Leur vie durant, ils s’étaient tous entièrement identifiés à leur Parti. Quand celui-ci est devenu d’un coup leur accusateur, ils ont accepté, à l’instar de Joseph K., « d’examiner toute leur vie passée jusque dans le moindre détail » pour trouver la faute cachée et, finalement, avouer des crimes imaginaires. Mon amie a réussi à sauver sa vie parce que, grâce à son extraordinaire courage, elle a refusé de se mettre, comme tous ses camarades, comme le poète A., « à la recherche de sa faute ». Ayant refusé d’aider ses bourreaux, elle est devenue inutilisable pour le spectacle du procès final. Ainsi, au lieu d’être pendue, elle a été seulement emprisonnée à perpétuité. Au bout de quinze ans, elle a été complètement réhabilitée et relâchée.

On a arrêté cette femme au moment où son enfant avait un an. En sortant de prison, elle a donc retrouvé son fils de seize ans, et elle a eu le bonheur de vivre avec lui une modeste solitude à deux. Qu’elle se soit attachée passionnément à lui, rien n’est plus compréhensible. Son fils avait déjà vingt-six ans quand, un jour, je suis allé les voir. Offensée, vexée, la mère pleurait. La cause en était parfaitement insignifiante : le fils s’était levé trop tard le matin, ou quelque chose comme ça. J’ai dit à la mère : « Pourquoi t’énerver pour cette vétille ? Est-ce que ça vaut la peine de pleurer ? Tu exagères ! »

À la place de la mère, le fils m’a répondu : « Non, ma mère n’exagère pas. Ma mère est une femme excellente et courageuse. Elle a su résister là où tout le monde a échoué. Elle veut que je devienne un homme honnête. C’est vrai, je me suis levé trop tard, mais ce que me reproche ma mère, c’est quelque chose de plus profond. C’est mon attitude. Mon attitude égoïste. Je veux devenir tel que ma mère me veut. Et je le lui promets devant toi. »

Ce que le Parti n’a jamais réussi à faire avec la mère, la mère a réussi à le faire avec son fils. Elle l’a contraint à s’identifier avec l’accusation absurde, à aller « chercher sa faute », à faire un aveu public. J’ai regardé, stupéfait, cette scène d’un mini-procès stalinien, et j’ai compris d’emblée que les mécanismes psychologiques qui fonctionnent à l’intérieur des grands événements historiques (apparemment incroyables et inhumains) sont les mêmes que ceux qui régissent les situations intimes (tout à fait banales et très-humaines).

 

Milan Kundera, L’Art du Roman, « Quelque part là-derrière » (1986)  in Oeuvre, II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 707-708

 

 

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