Archive pour juillet, 2017

Le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal – Sartre, « la fin de la guerre »

Nous avons cru sans preuve que la paix était l’état naturel et la substance de l’Univers, que la guerre n’était qu’une agitation temporaire de sa surface. Aujourd’hui nous reconnaissons notre erreur : la fin de la guerre, c’est tout simplement la fin de cette guerre. L’avenir n’est pas engagé : nous ne croyons pas à la fin des guerres ; et même, nous nous sommes tellement accoutumés au bruit des armes, tellement engourdis par nos blessures et notre faim, que nous n’arrivons même plus tout à fait à la souhaiter. Si l’on nous apprenait demain qu’un nouveau conflit vient d’éclater, nous dirions : « C’est dans l’ordre », avec un haussement d’épaules résigné. Chez les meilleurs je découvre en outre un sourd consentement à la guerre qui est comme une adhésion au plein tragique de la condition humain(sic). La pacifisme recélait encore l’espoir qu’un jour, à force de patience et de pureté, on ferait descendre le ciel sur terre ; les pacifistes croyaient encore que l’homme a de naissance le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal. Aujourd’hui le vois beaucoup de jeunes gens réfléchis et modestes qui ne se reconnaissent aucun droit, pas même celui d’espérer. Ils détestent la violence, mais ils ne sont pas assez optimistes, ils sont trop appliqués pour oser croire qu’on pourra s’en passer. J’en ai vu que refusaient de faire état de leur santé précaire au conseil de révision, de crainte d’être réformés. « J’aurais bonne mine, disaient-ils, à la prochaine. » Aussi semble-t-il que cette guerre, qui fut beaucoup plus atroce que la précédente, ait laissé de moins mauvais souvenirs. Peut-être parce qu’on a cru longtemps qu’elle était moins stupide. Il ne paraissait pas stupide de se battre contre l’impérialisme allemand, de résister à l’armée d’occupation. Aujourd’hui seulement on s’aperçoit que Mussolini, Hitler, Hiro-Hito n’étaient que des roitelets. Ces puissances de rapine et de sang qui se jetaient sur les démocraties, c’étaient de loin les nations les plus faibles. Les roitelets sont morts et déchus, leurs petites principautés féodales, Allemagne, Italie, Japon, sont à terre. Le monde est simplifié : deux géants se dressent, seuls, et ne se regardent pas d’un bon oeil. Mais il faudra quelque temps avant que cette guerre-ci ne révèle son vrai visage. Ses ultimes moments ont été pour nous avertir de la fragilité humaine. Aussi aimons-nous qu’elle finisse, mais non pas la façon dont elle finit. Plus d’un Européen eût préféré que le Japon fût envahi, écrasé sous les bombardements de la flotte : mais cette petite bombe qui peut tuer cent mille hommes d’un coup et qui, demain, en tuera deux millions, elle nous met tout à coup en face de nos responsabilités. À la prochaine, la terre peut sauter, cette fin absurde laisserait en suspens pour toujours les problèmes qui font depuis dix mille ans nos soucis. Personne ne saurait jamais si l’homme eût pu surmonter les haines de race, s’il eût trouvé une solution aux luttes de classe. Lorsqu’on y pense, tout semble vain. Pourtant il fallait bien qu’un jour l’humanité fût mise en possession de sa mort. Jusqu’ici elle poursuivait une vie qui lui venait on ne sait d’où et n’avait même pas le pouvoir de refuser son propre suicide faute de disposer des moyens qui lui eûssent permis de l’accomplir. Les guerres creusaient de petits trous en entonnoirs, vite comblés, dans cette masse compacte de vivants. Chaque homme était à l’abri dans la foule, protégé contre le néant antédiluvien par les générations de ses pères, contre le néant futur par celle de ses neveux, toujours au milieu du temps, jamais aux extrêmes. Nous voilà pourtant revenus à l’An Mil, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps ; à la veille du jour où nous honnêteté, notre courage, notre bonne volonté n’auront plus de sens pour personne, s’abîmeront de pair avec la méchanceté, la mauvaise volonté, la peur dans une instinction radicale. Après la mort de Dieu, voici qu’on annonce la mort de l’homme. Désormais ma liberté est plus pure : cet acte que je fais aujourd’hui, ni Dieu ni homme n’en seront les témoins perpétuels. Il faut que je sois, en ce jour même et dans l’éternité, mon propre témoin. Moral parce que je veux l’être, sur cette terre minée. Et l’humanité tout entière, si elle continue de vivre, ce ne sera pas simplement parce qu’elle est née, mais parce qu’elle aura décidé de prolonger sa vie. Il n’y a plus d’espèce humaine. La communauté qui s’est faite gardienne de la bombe atomique est au-dessus du règne naturel car elles est responsable de sa vie et de sa mort : il faudra qu’à chaque jour, à chaque minute elle consente à vivre. Voilà ce que nous éprouvons aujourd’hui dans l’angoisse. Mais non, direz-vous : nous sommes tout simplement à la merci d’un fou. Cela n’est pas vrai : la bombe atomique n’est pas à la disposition du premier aliéné venu ; il faudrait que ce fou fût un Hitler, et de ce nouveau Führer, comme du premier, nous serions tous responsables. Ainsi, au moment où finit cette guerre, la boucle est bouclée, en chacun de nous l’humanité découvre sa mort possible, assume sa vie et sa mort.

Faut-il renoncer à construire cette paix, la plus périlleuse de toutes, parce que nous ne croyons plus à la Paix, parce que notre pays a perdu beaucoup de ses pouvoirs, parce que le suicide possible de la terre entache nos entreprises d’un subtil néant ?

Jean-Paul Sartre, « La fin de la guerre » (extrait), octobre 1945, numéro 1 des Temps Modernes

Le droit que tout, ici-bas, ne se passe pas toujours mal - Sartre,

Sartre en 1967 (wikipedia.org)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 23 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

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