Archive pour avril, 2016

Tu brilleras aujourd’hui, demain tu seras mon second – Montesquieu, Lettres persanes

 

Lettre 54

Rica à Usbek, à***.

J’étais ce matin dans ma chambre, qui, comme tu sais, n’est séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits ; de sorte qu’on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme, qui se promenait à grands pas, disait à un autre : « Je ne sais ce que c’est, mais tout tourne contre moi : il y a plus de trois jours que je n’ai rien dit qui m’ait fait honneur, et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu’on ait fait la moindre attention à moi, et qu’on m’ait deux fois adressé la parole. J’avais préparé quelques saillies pour relever mon discours ; jamais on n’a voulu souffrir que je les fisse venir. J’avais un conte fort joli à faire ; mais, à mesure que j’ai voulu l’approcher, on l’a esquivé comme si on l’avait fait exprès. J’ai quelques bons mots, qui, depuis quatre jours, vieillissent dans ma tête, sans que j’en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu’à la fin je serai un sot : il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m’en dispenser. Hier, j’avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes, qui certainement ne m’en imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d’un quart d’heure à diriger ma conversation ; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, comme des Parques fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise ? La réputation de bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. — Il me vient une pensée, reprit l’autre ; travaillons de concert à nous donner de l’esprit associons-nous pour cela. Chaque jour, nous nous dirons de quoi nous devons parler, et nous nous secourrons si bien que, si quelqu’un vient nous interrompre au milieu de nos idées, nous l’attirerons nous-mêmes, et, s’il ne veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout à fait et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, et qu’on admirera la vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd’hui, demain tu seras mon second. J’entrerai avec toi dans une maison, et je m’écrierai en te montrant : « Il faut que je vous dise une réponse bien plaisante que Monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé dans la rue. » Et je me tournerai vers toi : « Il ne s’y attendait pas, il a été bien étonné. » Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : « J’y étais quand il les fit ; c’était dans un souper, et il ne rêva pas un moment. » Souvent même nous nous raillerons, toi et moi, et l’on dira : « Voyez comme ils s’attaquent, comme ils se défendent ! Ils ne s’épargnent pas. Voyons comment il sortira de là. A merveille ! Quelle présence d’esprit ! Voilà une véritable bataille. » Mais on ne dira pas que nous nous étionsescarmouchés la veille. Il faudra acheter de certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l’usage de ceux qui n’ont point d’esprit, et qui en veulent contrefaire : tout dépend d’avoir des modèles. Je veux qu’avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation d’une heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention : c’est de soutenir leur fortune. Ce n’est pas assez de dire un bon mot ; il faut le répandre et le semer partout. Sans cela, autant de perdu ; et je t’avoue qu’il n’y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu’on a dite mourir dans l’oreille d’un sot qui l’entend. Il est vrai que souvent il y a une compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent incognito ; et c’est la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti qu’il nous faut prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à l’Académie. C’est pour te dire que le travail ne sera pas long : car pour lors tu pourras renoncer à ton art ; tu seras homme d’esprit malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu’un homme entre dans une compagnie, il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du corps. Tu seras de même, et je ne crains pour toi que l’embarras des applaudissements. »
À Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.

 

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 54, texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre, 1873, pp. 114-116

 

Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second - Montesquieu, Lettres persanes 1310414-Montesquieu

Montesquieu (larousse.fr)

Publié dans:Premiers articles |on 10 avril, 2016 |Pas de commentaires »

« le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain » – Jacques Prévert, Paroles

La grasse matinée

Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin1
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ca ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines…
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
œuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !…
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim.

Jacques Prévert, « La Grasse Matinée », Paroles, 1945.

 

Jacques Prévert en bonne compagnie (ele-vinneuf-prevert-89.ec.ac-dijon.fr)

 

Publié dans:Poésie |on 5 avril, 2016 |Pas de commentaires »

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