Archive pour mars, 2016

Un sauvage et un bachelier – Voltaire, Dialogues et entretiens philosophiques

 

 

SECOND ENTRETIEN.

LE SAUVAGE. J‘ai avalé des aliments qui ne me paraissent pas faits pour moi, quoique j’aie un très bon estomac ; vous m’avez fait manger quand je n’avais plus faim, et boire quand je n’avais plus soif; mes jambes ne sont plus si fermes qu’elles l’étaient avant le dîner, ma tête est plus pesante, mes idées ne sont plus si nettes. Je n’ai jamais éprouvé cette diminution de moi-même dans mon pays. Plus on met ici dans son corps, et plus on perd de son être. Dites—moi , je vous prie , quelle est la cause de ce dommage.

LE BACHELIER. Je vais vous le dire. Premièrement, à l‘égard de ce qui se passe dans vos jambes, je n’en sais rien; mais les médecins le savent , et vous pouvez vous adresser à eux. A l‘égard de ce qui se passe dans votre tête, je le sais très bien; écoutez. L’âme, ne tenant aucune place, est placée dans la glande pinéale, ou dans le corps calleux, au milieu de la tête. Les esprits animaux qui s‘élèvent de l’e tomac montent à l’âme, qu’ils ne peuvent loucher parce qu’ils sont matière et qu’elle ne l’est pas. Or, comme ils ne peuvent agir l’un sur l’autre , cela fait que l‘âme reçoit leur impression; et, comme elle est simple, et que par conséquent elle ne peut éprouver aucun changement, cela fait qu’elle change, qu’elle devient pesante, engourdie , quand on a trop mangé ; de là vient que plusieurs grands hommes dorment après dîner.

Le SAUVAGE. Ce que vous me dites me parait bien ingénieux et bien profond ; faites-moi la grâce de m’en donner quelque explication qui soit a ma portée.

LE BACHELIER. Je vous ai dit tout ce qui peut se dire sur cette grande affaire; mais en votre faveur je vais un peu m’étendre : allons par degrés; savez-vous que ce monde-ci est le meilleur des mondes possibles?

LE SAUVAGE. Comment! Il est impossible à l’être infini de faire quelque chose de mieux que ce que nous voyons ?

LE BACHELIER. Assurément; et ce que nous voyons est ce qu’il y a de mieux. Il est bien vrai que les hommes se pillent et s’égorgent; mais c’est toujours en fesant l’éloge de l’équité et de la douceur. On massacra autrefois une douzaine de millions de vous autres Américains ; mais c‘était pour rendre les autres raisonnables. Un calculateur a vérifié que depuis une certaine guerre de Troie , que vous ne connaissez pas, jusqu’à celle de l’Acadie, que vous connaissez , on a tué au moins , en batailles rangées , cinq cent cinquante—cinq mil lions six cent cinquante mille hommes , sans compter les petits enfants et les femmes écrasées dans des villes mises en cendres; mais c’est pour le bien public: quatre ou cinq mille maladies cruelles, auxquelles les hommes sont sujets, font connaître le prix de la santé ; et les crimes dont la terre est couverte relèvent merveilleusement le mérite des hommes pieux, du nombre desquels je suis. Vous voyez que tout cela va le mieux du monde, du moins pour moi. Or les choses ne pourraient être dans cette perfection si l’âme n‘était pas dans la glande pinéale. Car… Mais allons pied à pied ; quelle idée avez— vous des lois, et du juste et de l‘injuste, et du beau, et du τὸ καλόν , comme dit Platon?

LE SAUVAGE. Mais, monsieur, en allant pied à pied, vous me parlez de cent choses à la fois.

LE BACHELIER. On ne parle pas autrement en conversation. Çà, dites—moi , qui a fait les lois dans votre pays ?

LE SAUVAGE. L‘intérêt public.

LE BACHELIER. Ce mot dit beaucoup; nous n‘en connaissons pas de plus énergique : comment l’entendez-vous, s’il vous plaît?

LE SAUVAGE. J’entends que ceux qui avaient des cocotiers et du mais ont défendu aux autres d’y toucher, et que ceux qui n’en avaient point ont été obligés de travailler pour avoir le droit d‘en manger une partie. Tout ce que j‘ai vu dans notre pays et dans le vôtre m’apprend qu’il n‘y a pas d‘autre esprit des lois.

LE BACHELIER. Mais les femmes , monsieur le sauvage, les femmes?

LE SAUVAGE. Eh bien! les femmes? elles me plaisent beau coup quand elles sont belles et douces : elles sont fort supérieures à nos cocotiers; c‘est un fruit où nous ne voulons pas que les autres touchent : on n‘a pas plus le droit de me prendre ma femme que de me prendre mon enfant. il y a, dit—on, des peuples qui le trouvent bon; ils sont bien les maîtres; chacun fait de son bien ce qu’il veut.

LE BACHELIER. Mais les successions, les partages, les hoirs , les collatéraux?

LE SAUVAGE. Il faut bien succéder : je ne peux plus posséder mon champ quand on m’y a enterré; je le laisse à mon fils : si j‘en ai deux, ils le partagent. J’apprends que parmi vous autres , en beaucoup d’en droits, vos lois laissent tout à l’aîné, et rien aux cadets; c‘est l’intérêt qui a dicté cette loi bizarre: apparemment les aînés l‘ont faite, ou les pères ont voulu que les aînés dominassent.

LE BACHELIER. Quelles sont, a votre avis, les meilleures lois?

LE SAUVAGE. Celles où l’on a le plus consulté l’intérêt de tous les hommes mes semblables.

LE BACHELIER. Et où trouve-bon de pareilles lois?

LE SAUVAGE. Nulle part, a ce que j‘ai ouï dire.

LE BACHELIER. Il faut que vous me disiez d‘où sont venus chez vous les hommes. Qui croit-on qui ait peuplé l’Amérique?

LE SAUVAGE. Mais nous croyons que c’est Dieu qui l’a peuplée.

LE BACHELIER. Ce n’est pas répondre. Je vous demande de quel pays sont venus vos premiers hommes?

LE SAUVAGE. Du pays d‘où sont venus nos premiers arbres. Vous me paraissez plaisante, vous autres mes sieurs les habitants de l‘Europe , de prétendre que nous ne pouvons rien avoir sans vous : nous sommes tout autant en droit de croire que nous sommes vos pères, que vous de vous imaginer que vous êtes les nôtres.

LE BACHELIER. Voilà un sauvage bien têtu!

LE SAUVAGE. Voilà un bachelier bien bavard!

LE BACHELIER. Holà, hé! monsieur le sauvage, encore un petit mot; croyez-vous dans la Guiane qu‘il faille tuer les gens qui ne sont pas de votre avis?

LE SAUVAGE. Oui, pourvu qu’on les mange.

LE BACHELIER. Vous faites le plaisant. Et la Constitution, qu‘en pensez-vous?

LE SAUVAGE. Adieu.

 

Voltaire, Oeuvres complètes, Dialogues et entretiens philosophiques (volume VI), VIII, « Un sauvage et un bachelier », second entretien, Firmin Didot Frères, 1843

 

 

Un sauvage et un bachelier - Voltaire, Dialogues et entretiens philosophiques dans Essais, philosophie... Tomb-of-Voltaire-in-the-Crypt-of-The-Panth%C3%A9on-Paris-France

Voltaire au Panthéon (mikestravelguide.com)

 

 

 

Trois qualités déterminantes qui font l’homme politique VS la vanité – Max Weber, Le métier et la vocation d’homme politique

On peut dire qu’il y a trois qualités déterminantes qui font l’homme politique : la passion – le sentiment de la responsabilité – le coup d’œil, Passion au sens d’« objet à réaliser », [Schlichkeit], c’est-à-dire dévouement passionné à une « cause », au dieu ou au démon qui en est le maître. Cela n’a rien à voir avec cette conduite purement intérieure que mon regretté ami Georges Simmel avait l’habitude d’appeler une « excitation stérile ». Conduite particulière à une certaine sorte d’intellectuels, de préférence russes (pas tous, il est vrai), et qui fait actuellement fureur dans nos milieux d’intellectuels obnubilés par ce carnaval que l’on décoré du nom pompeux de « révolution ». Tout cela n’est que « romantisme de ce qui est intellectuellement intéressant », d’où le sentiment objectif de la responsabilité est absent. Ce n’est qu’un sentiment qui tourne à vide. En effet la passion seule, si sincère soit-elle, ne suffit pas. Lorsqu’elle est au service d’une cause sans que nous fassions de la responsabilité correspondante l’étoile polaire qui oriente d’une façon déterminante notre activité, elle ne fait pas d’un homme un chef politique. Il faut enfin le coup d’œil qui est la qualité psychologique déterminante de l’homme politique. Cela veut dire qu’il doit posséder la faculté de laisser les faits agir sur lui dans le recueillement et le calme intérieur de l’âme et par conséquent savoir maintenir à distance les hommes et les choses. « L’absence de détachement » [Distanz] comme telle est un des péchés mortels de l’homme politique. Si jamais on inculquait à notre jeune génération d’intellectuels le mépris à l’égard du détachement indispensable, on la condamnerait à l’impuissance politique. Le problème suivant se pose alors : comment peut-on faire cohabiter dans le même individu la passion ardente et le froid coup d’œil ? On fait la politique avec la tête et non avec les autres parties du corps ou de l’âme. Et pourtant, si le dévouement à une cause politique est autre chose qu’un simple jeu frivole d’intellectuel, mais une activité menée avec sincérité, il ne peut avoir d’autre source que la passion et il devra se nourrir de passion. Mais ce pouvoir de dompter son âme avec énergie, qui caractérise l’homme politique passionné et qui le distingue du simple dilettante de la politique gonflé uniquement d’excitation stérile, n’a de sens qu’à la condition d’acquérir l’habitude du détachement – dans tous les sens du mot. Ce que l’on appelle la « force » d’une personnalité politique signifie en tout premier qu’elle possède cette qualité.

C’est un ennemi bien vulgaire, trop humain, que l’homme politique doit vaincre chaque jour et chaque heure : la très ordinaire vanité. Elle est l’ennemi mortel de tout dévouement à une cause et de tout détachement, et dans ce cas du détachement de soi-même.

La vanité est un trait commun et personne n’en est peut-être entièrement exempt. Dans les milieux scientifiques et universitaires elle est même une sorte de maladie professionnelle. Mais chez le savant, si antipathique soit-elle lorsqu’elle se manifeste, elle est relativement inoffensive, en ce sens qu’en règle générale elle ne trouble pas l’activité scientifique. Il en va tout autrement chez l’homme politique. Le dé- sir du pouvoir est pour lui un moyen inévitable. L’« instinct de puissance » – comme l’on dit couramment – est en fait une de ses qualités normales. Aussi le péché contre le Saint-Esprit de sa vocation consiste-t-il dans un désir de puissance [Machtstreben] sans objectif qui, au lieu de se mettre exclusivement au service d’une « cause », n’est que prétexte à griserie personnelle. En effet, il n’existe tout compte fait que deux sortes de péchés mortels en politique : ne défendre aucune cause et n’avoir pas le sentiment de sa responsabilité – deux choses qui sont souvent, quoique pas toujours, identiques. La vanité ou, en d’autres termes, le besoin de se mettre personnellement, de la façon la plus apparente possible, au premier plan, induit le plus fréquemment l’homme politique en tentation de commettre l’un ou l’autre de ces péchés ou même les deux à la fois. D’autant plus que le démagogue est obligé de compter avec « l’effet qu’il fait » – c’est pourquoi il court toujours le danger de jouer le rôle d’un histrion ou encore de prendre trop à la légère la responsabilité des conséquences de ses actes, tout occupé qu’il est par l’impression qu’il peut faire sur les autres. D’un côté, le refus de se mettre au service d’une cause le conduit à rechercher l’apparence et l’éclat du pouvoir au lieu du pouvoir réel ; de l’autre côté, l’absence du sens de la responsabilité le conduit à ne jouir que du pouvoir pour lui-même, sans aucun but positif. En effet bien que, on plutôt parce que la puissance est le moyen inévitable de la politique et qu’en conséquence le désir du pouvoir est une de ses forces motrices, il ne peut y avoir de caricature plus ruineuse de la politique que celle du matamore qui joue, avec le pouvoir à la manière d’un parvenu, ou encore Narcisse vaniteux de son pouvoir, bref tout adorateur du pouvoir comme tel. Certes le simple politicien de la puissance [Machtpolitiker], à qui l’on porte aussi chez nous un culte plein de ferveur, peut faire grand effet, mais tout cela se perd dans le vide et l’absurde. Ceux qui critiquent la a politique de puissance » ont entièrement raison sur ce point. Le soudain effondrement moral de certains représentants typiques de cette attitude nous a permis d’être les témoins de la faiblesse ‘et de l’impuissance qui se dissimulent derrière certains gestes pleins d’arrogance, mais parfaitement vides. Une pareille politique n’est jamais que le produit d’un esprit blasé, souverainement superficiel et médiocre, fermé à toute signification de l’activité humaine ; rien n’est d’ailleurs plus éloigné de la conscience du tragique qu’on trouve dans toute action et tout particulièrement dans l’action politique que cette mentalité.

extrait de Max Weber, « Le métier et la vocation d’homme politique », conférence de 1919 (http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/savant_politique/Le_savant.html)

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Max Weber (larousse.fr)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 21 mars, 2016 |Pas de commentaires »

Le blanche neige – Guillaume Apollinaire

 

Apollinaire se traîne malheureusement, la faute à certains impédagogues de lycée, la réputation de poète inaccessible, extravagant, moderniste à outrance -avec ce que cela implique de gratuités, de frivolités -, quasiment incompréhensible à moins de disposer d’une solide culture littéraire, religieuse, mythologique, linguistique. Alcools est un recueil foisonnant de merveilles, avec quelques Everest bien raides, mais il recèle aussi de petites pépites comme « La blanche neige ». Ou comment tenter, avec le poids du malheur entier de l’humanité sur les épaules et devant les yeux, de réenchanter le monde.

 

La blanche neige

Les anges les anges dans le ciel
L’un est vêtu en officier
L’un est vêtu en cuisinier
Et les autres chantent

Bel officier couleur du ciel
Le doux printemps longtemps après Noël
Te médaillera d’un beau soleil
D’un beau soleil

Le cuisinier plume les oies
Ah! tombe neige
Tombe et que n’ai-je
Ma bien-aimée entre mes bras

 

Guillaume Apollinaire, « La blanche neige », Alcools, 1913

 

 

Le blanche neige - Guillaume Apollinaire dans Poésie apollinaire-sm1

Guillaume Apollinaire (larepubliquedeslivres.com)

Publié dans:Poésie |on 12 mars, 2016 |Pas de commentaires »

Rain and other works – Guy Laramée

 

RAIN

May it rain
May it rain on this troubled world
May this rain erase borders
May it mix colors, forms, and times.
May it rain upon me
May the sound of this rain
Wash myself from myself
May this rain dissolve me
Until I recognize myself in trees, mountains, and people.
May I keep hearing this rain
Through the clamour of ambitions.
May it rain
May it rain upon our confused minds
And (that) through this rain
May we return home.

-Guy Laramée, March 2010

 

http://guylaramee.com/

Voir aussi : https://mrmondialisation.org/il-sculpte-des-paysages-sublimes-dans-de-vieilles-encyclopedies/

 

Rain and other works - Guy Laramée 18_18_grand-larousses

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(guylaramee.com)

Publié dans:Premiers articles |on 6 mars, 2016 |Pas de commentaires »

Le Renard qui prêche – Jean-Pierre Claris de Florian

 

Le Renard qui prêche.

Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
Mais instruit, éloquent, disert,
Et sachant très bien sa logique,
Se mit à prêcher au désert.
Son style était fleuri, sa morale excellente.
Il prouvait en trois points que la simplicité,
Les bonnes mœurs, la probité,
Donnent à peu de frais cette félicité
Qu’un monde imposteur nous présente
Et nous fait payer cher sans la donner jamais.
Notre prédicateur n’avait aucun succès ;
Personne ne venait, hors cinq ou six marmottes,
Ou bien quelques biches dévotes
Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur,
Et ne pouvaient pas mettre en crédit l’orateur.
Il prit le bon parti de changer de matière,
Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
Contre leurs appétits gloutons,
Leur soif, leur rage sanguinaire.
Tout le monde accourut alors à ses sermons :
Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes ;
L’auditoire sortait toujours baigné de larmes ;
Et le nom du renard devint bientôt fameux.
Un lion, roi de la contrée,
Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux,
De l’entendre fut curieux.
Le renard fut charmé de faire son entrée
À la cour : il arrive, il prêche, et, cette fois
Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
Les féroces tyrans des bois ;
Peint la faible innocence à leur aspect tremblante,
Implorant chaque jour la justice trop lente
Du maître et du juge des rois.
Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
Se regardaient sans dire rien ;
Car le roi trouvait cela bien.
La nouveauté parfois fait aimer la rudesse.
Au sortir du sermon, le monarque, enchanté,
Fit venir le renard : Vous avez su me plaire,
Lui dit-il ; vous m’avez montré la vérité :
Je vous dois un juste salaire :
Que me demandez-vous pour prix de vos leçons ?
Le renard répondit : Sire, quelques dindons. 

 

Jean-Pierre Claris de Florian, Fables, Collection des grands classiques français et étrangers, 1800 (pp. 101-102)

 

 

Le Renard qui prêche - Jean-Pierre Claris de Florian dans Poésie florian

Jean-Pierre Claris de Florian (ruedesfables.net)

Publié dans:Poésie |on 1 mars, 2016 |Pas de commentaires »

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