Archive pour décembre, 2015

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ? – Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt

 

Centième « article » ! Le terme est prétentieux, mais c’est le vocable imposé par le site. Je n’ai pas la prétention de refaire l’histoire littéraire, de surpasser ou même de surplomber par de fins commentaires la grandeur des écrivains et des penseurs, que je préfère présenter, de la manière qui me semble la plus humble, avec des fragments de leur oeuvre. Puissé-je y réussir et continuer longtemps à faire vivre ce petit conservatoire de perles artistiques, et être digne de mes quelques lecteurs. Qui sont invités, je le réitère, à déposer des commentaires, à exprimer leurs réactions, leurs questions…

Aujourd’hui, un passage clairvoyant de Julien Gracq, qui réfléchit sur le sens des paysages dans les romans, véritables « chemins de la vie », que je propose d’accompagner par l’écoute d’une musique de Liszt, en fait un poème de Lamartine de 1829 mis en musique, intitulée « Bénédiction de Dieu dans la solitude ». J’en indique comme de coutume un lien (dans l’interprétation inégalable d’Arrau) après le texte de Gracq, ainsi qu’un autre lien renvoyant au texte de Lamartine pour les plus curieux.

 *

Paysage et roman

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

     Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

     C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

 Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

 

Vers la musique :

https://www.youtube.com/watch?v=jN_corqaqgY

Vers le poème de Lamartine :

https://fr.wikisource.org/wiki/B%C3%A9n%C3%A9diction_de_Dieu_dans_la_solitude

 

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ? - Julien Gracq, En lisant en écrivant, musique de Franz Liszt dans Littérature (à l'exception de la poésie) 800px-Liszt_at_piano

« Liszt au piano », Century Magazine, 1886 (wikipedia.org)

AVT_Julien-Gracq_3504 avenir dans Musique

Julien Gracq (larepubliquedeslivres.com)

phot_03_EarlyCareer_Arrau_c1944e_USA chemin dans Poésie

Claudio Arrau (arrauhouse.org)

 

200px-Alphonse_de_Lamartine_1 clairvoyance

Lamartine (wikimedia.org)

Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté – Voltaire, Dictionnaire philosophique

BEAU, BEAUTÉ.

Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon ? il vous répondra que c’est la femelle avec deux gros yeux ronds, sortant de sa petite tête, une gueule large & plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

Interrogez le Diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes & une queüe. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétipe du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe ; Que cela est beau ! disait-il. Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je ; C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine ; il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, & que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration & du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, & que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joüa la même piéce, parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais & pour les Français. Il conclut après bien des réflexions, que le beau est souvent très-peu rélatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome ; & ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; & il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

 

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, tome 1, pp. 54-55, 6ème édition, Londres, 1767
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Voltaire (blog.lefigaro.fr)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 13 décembre, 2015 |Pas de commentaires »

Enfin, des hommes ! – Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes

 

— Mais vous plaît-il d’être des esclaves ? disait le Sauvage au moment où ils pénétrèrent dans l’Hôpital. Son visage était empourpré, ses yeux flamboyaient d’ardeur et d’indignation. – Vous plaît-il d’être des bébés ? Oui, des bébés, vagissants et bavants, ajouta-t-il exaspéré par leur stupidité bestiale, au point de lancer des injures à ceux qu’il était venu sauver. – Les injures rebondirent sur leur carapace de stupidité épaisse ; ils le dévisageaient, les yeux pleins d’une expression vide de ressentiment hébété et sombre. – Oui, bavants, vociféra-t-il franchement. – La douleur et le remords, la compassion et le devoir, tout cela était oublié à présent, et en quelque sorte absorbé dans une haine intense qui dominait tout à l’égard de ces monstres moins qu’humains. – Vous ne voulez donc pas être libres, être des hommes ? Ne comprenez-vous même pas ce que c’est que l’état d’homme, que la liberté ? – La rage faisait de lui un orateur cohérent ; les mots arrivaient facilement, en flux serré. – Vous ne comprenez pas ? répéta-t-il, mais il ne reçut pas de réponse à sa question. – Eh bien, alors, reprit-il d’un ton farouche, je vais vous l’apprendre : je vous imposerai la liberté, que vous le vouliez ou non ! – Et, entrouvrant une fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l’Hôpital il se mit à jeter dehors par poignées les petites boîtes à pilules contenant des comprimés de soma.

Pendant un instant, la foule en kaki resta silencieuse, pétrifiée, devant le spectacle de ce sacrilège voulu, d’ébahissement et d’horreur.

— Il est fou, murmura Bernard, écarquillant tout grands les yeux. Ils vont le tuer. Ils…

Un grand cri s’éleva soudain parmi la foule ; une vague de mouvement la poussa, menaçante, vers le Sauvage.

— Ford lui vienne en aide ! dit Bernard ; et il détourna les yeux.

— Ford vient en aide à ceux qui s’aident eux-mêmes. – Et, avec un rire, un véritable rire de triomphe, Helmholtz Watson se fraya un chemin à travers la foule.

— La liberté, la liberté ! cria le Sauvage, et d’une main il continuait à jeter le soma dans la courette tandis que, de l’autre, il tapait sur la figure de ses assaillants que rien ne distinguait l’une de l’autre. – La liberté ! – Et voilà qu’apparut soudain Helmholtz à son côté – Ah ! Ce bon vieux Helmholtz ! – tapant  lui aussi, – Enfin, des hommes ! – et, dans l’intervalle, jetant aussi le poison par la fenêtre, à pleines mains : – Oui, des hommes, des hommes ! – et il ne resta plus de poison. Il souleva la cassette et leur en montra l’intérieur, noir et vide. – Vous l’avez, la liberté !

Hurlant, les Deltas chargèrent avec une fureur redoublée.

Hésitant, restant à la lisière de la bataille :

— Ils sont fichus, dit Bernard, et, mû d’une impulsion soudaine, il courut en avant à leur secours ; puis il se ravisa et s’arrêta ; puis, honteux, s’avança de nouveau ; puis il se ravisa de nouveau, et il était là, souffrant le martyre de l’indécision humiliée, songeant qu’ils risquaient, eux, d’être tués s’il ne les aidait pas, et qu’il en risquait autant, lui, s’il les aidait, lorsque (Ford soit loué !), les yeux tout ronds et avec le museau de cochon que leur donnaient leurs masques à gaz, les policiers firent irruption dans le local.

Bernard se précipita au-devant d’eux. Il agita les bras ; et c’était de l’action : il faisait quelque chose. Il cria plusieurs fois :

— Au secours ! de plus en plus fort, afin de se donner l’illusion d’être utile à quelque chose : – Au secours ! Au secours ! AU SECOURS ! Les policiers l’écartèrent de leur chemin et continuèrent leur besogne. Trois hommes portant des pulvérisateurs attachés aux épaules par des courroies répandirent dans l’air d’épais nuages de vapeur de soma. Deux autres étaient occupés avec la Boîte à Musique Synthétique. Munis de pistolets à eau chargés d’un anesthésique puissant, quatre autres s’étaient frayé un passage à travers la foule, et mettaient méthodiquement hors de combat, d’un jet succédant à l’autre, les plus féroces d’entre les combattants.

— Vite, vite ! hurla Bernard, ils seront tués si vous ne vous dépêchez pas. Ils… Oh !

Agacé par son bavardage, l’un des policiers avait tiré sur lui un coup de son pistolet à eau. Bernard resta debout une seconde ou deux, flageolant d’une façon incertaine sur des jambes qui semblaient avoir perdu leurs os, leurs tendons, leurs muscles, être devenues de simples bâtons de gelée, et en fin de compte pas même de gelée – d’eau : il s’écroula à terre comme une masse.

Tout à coup, de la Boîte à Musique Synthétique, une Voix se mit à parler. La Voix de la Raison, la Voix de la Bienveillance. Le rouleau d’impression sonore se dévidait pour servir le Discours Synthétique Numéro Deux (Force Moyenne) Contre les Émeutes. Jailli du fond d’un cœur non existant. « Mes amis, mes amis ! dit la Voix d’un ton si touchant, avec une note de reproche si infiniment tendre que, derrière leurs masques à gaz, les yeux des policiers eux-mêmes s’embuèrent momentanément de larmes – que signifie donc tout ceci ? Pourquoi n’êtes-vous pas tous réunis là, heureux et sages ? Heureux et sages, répéta la voix, en paix, en paix. » – Elle trembla, s’amortit dans un murmure, et expira un instant. – « Oh ! comme je désire que vous soyez heureux, reprit-elle, pleine d’une ardeur convaincue. Comme je désire que vous soyez sages ! Je vous en prie, je vous en prie, soyez sages et… »

Au bout de deux minutes, la Voix et les vapeurs de soma avaient produit leur effet. En larmes, les Deltas s’embrassaient et échangeaient des caresses, par demi-douzaines de jumeaux réunis dans une large étreinte. Il n’est pas jusqu’à Helmholtz et au Sauvage qui ne fussent près de pleurer. On apporta de l’Économat un nouvel approvisionnement de boîtes à pilules ; on fit en hâte une nouvelle distribution, et, au son des bénédictions d’adieu barytonnées par la Voix d’un ton tout chargé d’affection, les jumeaux se dispersèrent, sanglotant à fendre le cœur. « Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien chers amis, Ford vous garde ! Au revoir, mes chers amis, mes bien… »

 

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes, 1932, Pocket (Plon), trad. Jules Castier, p. 236-239

 

Enfin, des hommes ! - Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes dans Littérature (à l'exception de la poésie) Aldous-Huxley-9348198-1-402

Aldoux Huxley (lewebpedagogique.com)

Notre droit de partage dans le pouvoir politique – Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes »

 

Que le pouvoir s’y résigne donc ; il nous faut de la liberté, et nous l’aurons ; mais comme la liberté qu’il nous faut est différente de celle des anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique ; dans celle-ci, plus l’homme consacrait de temps et de force à l’exercice de ses droits politiques, plus il se croyait libre ; dans l’espèce de liberté dont nous sommes susceptibles, plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse.

De la vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. Le système représentatif n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes leurs affaires : les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes. Le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d’hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n’a pas le temps de les défendre toujours lui-même. Mais a moins d’être insensés, les hommes riches qui ont des intendants examinent avec attention et sévérité si ces intendants font leur devoir, s’ils ne sont ni négligents ni corruptibles, ni incapables ; et pour juger de la gestion de ces mandataires, les commettants qui ont de la prudence se mettent bien au fait des affaires dont ils leur confient l’administration. De même, les peuples qui, dans le but de jouir de la liberté qui leur convient, recourent au système représentatif, doivent exercer une surveillance active et constante sur leur représentants, et se réserver, à des époques qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s’ils ont trompé leurs vœux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé.

Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il s’ensuit qu’elle est aussi menacée d’un danger d’espèce différente. Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique.

Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer ! Ils nous diront : Quel est au fond le but de vos efforts, le motif de vos travaux, l’objet de toutes vos espérances ? N’est-ce pas le bonheur ? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, Messieurs, ne laissons pas faire ; quelque touchant que ce soit un intérêt si tendre, prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux.

Pourrions-nous l’être par des jouissances, si ces jouissances étaient séparées des garanties ? Et où trouverions-nous ces garanties, si nous renoncions à la liberté politique ? Y renoncer, Messieurs, serait une démence semblable à celle d’un homme qui, sous prétexte qu’il n’habite qu’un premier étage, prétendrait bâtir sur le sable un édifice sans fondements. D’ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque genre qu’il puisse être, soit le but unique de l’espèce humaine ? En ce cas, notre carrière serait bien étroite et notre destination bien peu relevée. Il n’ est pas un de nous qui, s’il voulait descendre, restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l’activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes, ne pût s’abrutir et être heureux, Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés ; ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné.

 

Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » (extrait), discours prononcé à l’Athénée royal de Paris en 1819

 

Notre droit de partage dans le pouvoir politique - Benjamin Constant,

Benjamin Constant (larousse.fr)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 6 décembre, 2015 |Pas de commentaires »

Il gémit, et ce fut son langage – la mythe d’Actéon selon Ovide, Les Métamorphoses

 

Le Cithéron était couvert du sang et du carnage des hôtes des forêts. Déjà le soleil, également éloigné de l’orient et de l’occident, rétrécissait les ombres, lorsque le jeune Actéon rassemble les Thébains que l’ardeur de la chasse avait emportés loin de lui : « Compagnons, leur dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des animaux. C’en est assez pour aujourd’hui. Demain, dès que l’Aurore sur son char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux. Maintenant que le soleil brûle la terre de ses rayons, pliez vos filets noueux, détendez vos toiles, et livrez-vous au repos. » Soudain les Thébains obéissent, et leurs travaux sont suspendus.

Non loin était un vallon couronné de pins et de cyprès. On le nomme Gargaphie, et il est consacré à Diane, déesse des forêts. Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse et sombre, qui n’est point l’ouvrage de l’art. Mais la nature, en y formant une voûte de pierres ponces et de roches légères, semble avoir imité ce que l’art a de plus parfait. À droite coule une source vive, et son onde serpente et murmure sur un lit de gazon. C’est dans ces limpides eaux que la déesse, fatiguée de la chasse, aimait à baigner ses modestes attraits. Elle arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot, son carquois, et son arc détendu à celle de ses nymphes qui est chargée du soin de les garder. Une seconde nymphe détache sa robe retroussée; en même temps deux autres délacent sa chaussure; et Crocalé, fille du fleuve Isménus, plus adroite que ses compagnes, tresse et noue les cheveux épars de la déesse pendant que les siens flottent encore sur son sein. Néphélé, Hyalé, Rhanis, Psécas, et Phialé épanchent sur le corps de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes légères.

Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d’un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l’enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. À peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive, que les nymphes l’apercevant, frémissent de paraître nues, frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s’empressent autour de la déesse pour la dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s’élevait de toute la tête au-dessus d’elles. Tel que sur le soir un nuage se colore des feux du soleil qui descend sur l’horizon; ou tel que brille au matin l’incarnat de l’aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards d’un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour d’elles rangées, elle détourne son auguste visage. Que n’a-t-elle à la main et son arc et ses traits rapides ! À leur défaut elle s’arme de l’onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front d’Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots, présages d’un malheur prochain :

« Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux, j’y consens ». Elle dit, et soudain sur la tête du prince s’élève un bois rameux; son cou s’allonge; ses oreilles se dressent en pointe; ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées; et tout son corps se couvre d’une peau tachetée. À ces changements rapides la déesse ajoute la crainte. Il fuit; et dans sa course il s’étonne de sa légèreté. À peine dans une eau limpide a-t-il vu sa nouvelle figure : Malheureux que je suis ! voulait-il s’écrier; mais il n’a plus de voix. Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs coulaient sur ses joues, qui n’ont plus leur forme première. Hélas ! il n’avait de l’homme conservé que la raison. Que fera cet infortuné ? retournera-t-il au palais de ses pères ? la honte l’en empêche. Ira-t-il se cacher dans les forêts ? la crainte le retient. Tandis qu’il délibère, ses chiens l’ont aperçu. Mélampus, né dans la Crète, et l’adroit Ichnobates, venu de Sparte, donnent par leurs abois le premier signal. Soudain, plus rapides que le vent, tous les autres accourent. Pamphagos, et Dorcée, et Oribasos, tous trois d’Arcadie; le fier Nébrophonos, le cruel Théron, suivi de Lélaps; le léger Ptérélas, Agré habile à éventer les traces du gibier; Hylée, récemment blessé par un sanglier farouche; Napé engendrée d’un loup; Péménis, qui jadis marchait à la tête des troupeaux; Harpyia, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyone, aux flancs resserrés; et Dromas, Canaché, Sticté, Tigris, Alcé, et Leucon, dont la blancheur égale celle de la neige; et le noir Asbolus, et le vigoureux Lacon; le rapide Aello et Thoüs; Lyciscé, et son frère le Cypriote; Harpalos, au front noir tacheté de blanc; Mélanée, Lachné, au poil hérissé; Labros, Agriodos, et Hylactor, à la voix perçante, tous trois nés d’un père de Crète et d’une mère de Laconie; et tous les autres enfin qu’il serait trop long de nommer.

Cette meute, emportée par l’ardeur de la proie, poursuit Actéon, et s’élance à travers les montagnes, à travers les rochers escarpés ou sans voie. Actéon fuit, poursuivi dans ces mêmes lieux où tant de fois il poursuivit les hôtes des forêts. Hélas ! lui-même il fuit ses fidèles compagnons; il voudrait leur crier : « Je suis Actéon, reconnaissez votre maître ». Mais il ne peut plus faire entendre sa voix. Cependant d’innombrables abois font résonner les airs. Mélanchétès lui fait au dos la première blessure; Thérodamas le mord ensuite; Orésitrophos l’atteint à l’épaule. Ils s’étaient élancés les derniers à sa poursuite, mais en suivant les sentiers coupés de la montagne, ils étaient arrivés les premiers. Tandis qu’ils arrêtent le malheureux Actéon, la meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt sur tout son corps il ne reste aucune place à de nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs qu’il fait entendre, s’ils différent de la voix de l’homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il remplit de ses cris ces lieux qu’il a tant de fois parcourus; et, tel qu’un suppliant, fléchissant le genou, mais ne pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa tête languissante.

Cependant ses compagnons, ignorant son triste destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils cherchent Actéon, et le croyant éloigné de ces lieux, ils l’appellent à l’envi, et les bois retentissent de son nom. L’infortuné retourne la tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu’il ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers abois. Il n’est que trop présent; il voudrait ne pas l’être; il voudrait être témoin, et non victime. Mais ses chiens l’environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d’un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l’affreux trépas eut terminé ses jours.

 

Ovide, Les Métamorphoses, livre III (v.), traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806 (voir http://bcs.fltr.ucl.ac.be/META/00.htm)

Il gémit, et ce fut son langage - la mythe d'Actéon selon Ovide, Les Métamorphoses dans Poésie 1556%201559%20Titien%20Diane%20et%20Acteon%20(small)

Titien, Diane et Actéon, 1556-1559, National Gallery, Londres (arretetonchar.fr)

1004215-Ovide Actéon dans PoésieOvide (larousse.fr)

Publié dans:Poésie |on 2 décembre, 2015 |Pas de commentaires »

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