Dans l’hiver et le glace du wagon – Yasunari Kawabata, Pays de neige

<Un train file dans la nuit hivernale : le narrateur, Shimamura est intrigué, sinon fasciné par un étrange couple, de l’autre côté du wagon.>

 

     Ce qu’il voyait maintenant du visage masculin dans le miroir que formait la fenêtre pour lui, cette expression détendue, cet air de calme abandon dans la sécurité d’un confort, il avait l’impression que cela tenait au regard de l’homme qui tombait directement sur le buste de la jeune femme et s’y reposait. Shimamura trouvait à l’image de ce couple une certaine harmonie, faite de douceur et d’équilibre entre les deux silhouettes semblablement fragiles. L’homme reposait, la tête appuyée sur un bout de son écharpe qui lui servait d’oreiller, l’autre bout ramené sur sa joue et lui couvrant la bouche comme un masque. L’étoffe glissait parfois et remontait sur son nez, ou au contraire se défaisait en lui découvrant le visage, mais avant même qu’il eût bougé tant soit peu, attentive et prévenante, la jeune personne s’était penchée sur lui pour remettre tout en ordre. À force de se répéter sous les yeux de Shimamura, l’incident et le geste qui le suivait automatiquement finirent par éveiller chez lui une certaine impatience. Ou bien c’était le pan du manteau dont le malade avait les pieds enveloppés, qui glissait à son tour et pendait jusqu’au sol, aussitôt ramené, mécaniquement eût-on dit, et mis en place d’un geste prompt par la jeune femme. Tout allait si naturellement de soi : on eût dit que ces deux-là, sans nul souci du temps et du lieu, se disposaient à poursuivre éternellement leur voyage et à s’enfoncer sans fin dans la distance. Peut-être était-ce pourquoi Shimamura, quant à lui, ne ressentait aucun des sentiments de compassion ou de tristesse que suscite un spectacle affligeant : il contemplait tout cela sans émoi comme s’il s’agissait d’un petit jeu dans quelque rêve inconsistant – et sans doute était-il sous cette impression par l’effet étrange du miroir.
     Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce miroir ; les figures humaines qu’il réfléchissait, plus claires, s’y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n’y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l’arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages  et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l’immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu’enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n’était plus d’ici. Un monde d’une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu’au coeur, bouleversé même, quand d’aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté. 
     Dans le ciel nocturne, au-dessus des montagnes, le crépuscule avait laissé quelques touches de pourpre attardée et l’on pouvait encore distinguer, très loin, sur l’horizon, la découpure des pics isolés. Mais ici, plus près, c’était le défilé constant du même paysage montagnard, complètement éteint maintenant et privé de toute couleur. Rien pour y retenir l’oeil. Il défilait comme un flot de monotonie, d’autant plus neutre et d’autant plus estompé, d’autant plus vaguement émouvant qu’il courait pour ainsi dire sous les traits de la jeune femme, derrière ce beau visage émouvant qui semblait le rejeter tout autour dans une même grisaille. L’image même de ce visage, il est vrai, semblait si peu matérielle qu’elle devait être transparente elle aussi. Cherchant à savoir si elle l’était vraiment, Shimamura crut un moment voir le paysage au travers, mais les images passaient si vite qu’il lui fut impossible de contrôler cette impression. 
     L’éclairage, dans le wagon, manquait d’intensité, et ce que voyait en reflet Shimamura était loin d’avoir le relief et la netteté d’une image dans un vrai miroir. Aussi en vint-il facilement à oublier qu’il contemplait une image reflétée dans une glace, pris peu à peu par le sentiment que ce visage féminin, il le voyait dehors, flottant et comme porté sur le torrent ininterrompu du paysage monstrueux et enténébré. 
     Ce fut alors qu’une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu des reflets, au fond du miroir, l’image ne s’imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l’éclat de la lumière, mais elle n’était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shimamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance. Et lorsque son éclat menu vint s’allumer dans la pupille même de la jeune femme, lorsque se superposèrent et se confondirent l’éclat du regard et celui de la lumière piquée dans le lointain, ce fut comme un miracle de beauté s’épanouissant dans l’étrange, avec cet œil illuminé qui paraissait voguer sur l’océan du soir et les vagues rapides des montagnes.

 

Yasunari Kawabata, Pays de neige, p.22-24, trad. Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Le Livre de Poche (Albin Michel), 1960

 

Dans l'hiver et le glace du wagon - Yasunari Kawabata, Pays de neige dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Yasunari Kawabata (babelio.com)

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