Archive pour septembre, 2015

Un roi sans divertissement – Pascal, Pensées

     Divertissement.

       La dignité royale n’est‑elle pas assez grande d’elle-même, pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est ? Faudra‑t‑il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser, mais en sera‑t‑il de même d’un roi, et sera‑t‑il plus heureux en s’attachant à ses vains amusements qu’à la vue de sa grandeur, et quel objet plus satisfaisant pourrait‑on donner à son esprit ? Ne serait‑ce donc pas faire tort à sa joie d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air ou à placer adroitement une barre, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve. Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide. C’est‑à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense.

       Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois.

                                      Blaise Pascal, Pensées, Points Seuil, 1962, p. 81-82

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Blaise Pascal (larousse.fr)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 30 septembre, 2015 |Pas de commentaires »

« Moi n’est qu’une position d’équilibre » – Henri Michaux, Postface

 

 

Henri Michaux (fatamorgana.org)

 

 

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.
Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?
En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.
       On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».
J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ».
En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?
Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté.
Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.
MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?
Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.
On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).
Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).
La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.
On veut trop être quelqu’un.
Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.
Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?
Il y avait de la pression (vis à tergo).
       Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.
Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ?
Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?
Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.
… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.
Mes images ? Des rapports.
Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.
Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ?
Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.
       D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)
Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).
Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.
Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.
En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté.
En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.
Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
Toute science crée une nouvelle ignorance.
Tout conscient, un nouvel inconscient.
Tout apport crée un nouveau néant.
Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?
Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.
Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.
Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

 

Henri Michaux, « Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

 

Publié dans:Essais, philosophie..., Poésie |on 24 septembre, 2015 |Pas de commentaires »

La dernière demeure de Madame Rosa – Emile Ajar, La vie devant soi

 

Madame Rosa, chaque jour plus sénile et plus désireuse d’en finir, se réfugie dans son trou juif avec la complicité et le soutien sans failles de son petit protégé Momo. Après la descente mouvementée de l’escalier, les voilà arrivés dans cette dernière demeure.

***

 

Quand on y est arrivé, Madame Rosa s’est écroulée dans le fauteuil et j’ai cru qu’elle allait mourir. Elle avait fermé les yeux et n’avait plus assez de respiration pour soulever sa poitrine. J’ai allumé les bougies, je me suis assis par terre à côté d’elle et je luiai tenu la main. Ça l’a améliorée un peu, elle a ouvert les yeux, elle a regardé autour d’elle et elle a dit :

- Je savais bien que j’allais en avoir besoin, un jour, Momo. Maintenant, je vais mourir tranquille.

Elle m’a même souri.

- Je ne vais pas battre le record du monde des légumes.

- Inch’Allah.

- Oui, inch’Allah, Momo. Tu es un bon petit. On a toujours été bien ensemble.

- C’est ça, Madame Rosa, et c’est quand même mieux que personne.

- Maintenant, fais-moi dire ma prière, Momo. Je pourrai peut-être plus jamais.

   – Shma israël adeno...

Elle a tout répété avec moi jusqu’à loeïlem boët et elle a paru contente. Elle a eu encore une bonne heure mais après elle s’est encore détériorée. La nuit elle marmonnait en polonais à cause de son enfance là-bas et elle s’est mise à répéter le nom d’un mec qui s’appelait Blumentag et qu’elle avait peut-être connu comme proxynète quand elle était femme. Je sais maintenant que ça se dit proxénète mais j’ai pris l’habitude. Après elle a plus rien dit du tout et elle est restée là avec un air vide à regarder le mur en face et à chier et pisser sous elle.

Moi il y a une chose que je vais vous dire : ça devrait pas exister. Je le dis comme je le pense. Je comprendrai jamais pourquoi l’avortement, c’est seulement autorisé pour les jeunes et pas pour les vieux. Moi je trouve que le type en Amérique qui a battu le record du monde comme légume, c’est encore pire que Jésus parce qu’il est resté sur sa croix dix-sept ans et des poussières. Moi je trouve qu’il n’y a pas plus dégueulasse que d’enfoncer la vie de force dans la gorge des gens qui ne peuvent pas se défendre et qui ne veulent plus servir.

Il y avait beaucoup de bougies et j’en ai allumé un tas pour avoir moins noir. Elle a encore murmuré Blumentag, Blumentag deux fois et je commençais à en avoir marre, j’aurais bien voulu voir son Blumentag se donner autant de mal que moi pour elle. Et puis je me suis rappelé que blumentag ça veut dire jour des fleurs en juif et ça devait être encore un rêve de femme qu’elle faisait. La féminité, c’est plus fort que tout. Elle a dû aller à la campagne une fois, quand elle était jeune, peut-être avec un mec qu’elle aimait, et ça lui est resté.

- Blumentag, Madame Rosa.

Je l’ai laissée là et je suis remonté chercher mon parapluie Arthur parce que j’étais habitué. Je suis remonté encore une fois plus tard pour prendre le portrait de Monsieur Hitler, c’était la seule chose qui lui faisait encore de l’effet. Je pensais que Madame Rosa n’allait pas rester longtemps dans son trou juif et que Dieu aura pitié d’elle, car lorsqu’on est au bout des forces on a toutes sortes d’idées. Je regardais parfois son beau visage et puis je me suis rappelé que j’ai oublié son maquillage et tout ce qu’elle aimait pour être femme et je suis remonté une troisième fois, même que j’en avais marre, elle était vraiment exigeante, Madame Rosa.

 

Émile Ajar (Romain Gary), La vie devant soi, Folio (Mercure de France), 1975, pp. 262-265

 

 

La dernière demeure de Madame Rosa - Emile Ajar, La vie devant soi dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Romain Gary (Émile Ajar)

« Le Coeur a d’étroites Rives » – Emily Dickinson

 

 

Le Cœur a d’étroites Rives
Qu’il mesure comme la Mer
D’une vaste – incessante Rumeur
Et Bleue monotonie

Mais que l’Ouragan le divise
Alors discernant
Son manque de Superficie
Le Coeur convulsif apprend

Que le Calme n’est qu’un Rempart
De Tulle inviolé
Qu’une brusque Poussée détruit
Qu’un Questionnement – dissout.

 

En version originale :

 

The Heart has narrow Banks
It measures like the Sea
In mighty – unremitting Bass
And Blue monotony

Till Hurricane bisect
And as itself discerns
It’s insufficient Area
The Heart convulsive learns

That Calm is but a Wall
Of Unattempted Gauze
An instant’s Push demolishes
A Questioning- dissolves.

 

Emily Dickinson, poème 928

 

Publié dans:Poésie |on 22 septembre, 2015 |Pas de commentaires »

« Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit ; mais savoir… » – Balzac, La Peau de Chagrin

 

Ultime mise en garde du vieillard intrigant à l’adresse de Raphaël de Valentin, jeune aristocrate ruiné et désespéré, qui s’offre au pacte de la Peau de Chagrin.

 

— Essayer ! dit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la place Vendôme, essaieriez-vous de vous jeter dans les airs ? Peut-on arrêter le cours de la vie ? L’homme a-t-il jamais pu scinder la mort ? Avant d’entrer dans ce cabinet, vous aviez résolu de vous suicider ; mais tout à coup un secret vous occupe et vous distrait de mourir. Enfant ! Chacun de vos jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus intéressante que ne l’est celle-ci ? Écoutez-moi. J’ai vu la cour licencieuse du régent. Comme vous, j’étais alors dans la misère, j’ai mendié mon pain ; néanmoins j’ai atteint l’âge de cent deux ans, et suis devenu millionnaire : le malheur m’a donné la fortune, l’ignorance m’a instruit. Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. Entre ces deux termes de l’action humaine il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée ; le mouvement ou le pouvoir s’est résolu par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, ou dans les sens qui s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout. Rien d’excessif n’a froissé ni mon âme ni mon corps. Cependant j’ai vu le monde entier : mes pieds ont foulé les plus hautes montagnes de l’Asie et de l’Amérique, j’ai appris tous les langages humains, et j’ai vécu sous tous les régimes : j’ai prêté mon argent à un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, j’ai dormi sous la tente de l’Arabe sur la foi de sa parole, j’ai signé des contrats dans toutes les capitales européennes, et j’ai laissé sans crainte mon or dans le wigham des sauvages, enfin j’ai tout obtenu parce que j’ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir. Voir n’est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme, n’est-ce pas jouir intuitivement ? n’est-ce pas découvrir la substance même du fait et s’en emparer essentiellement ? Que reste-t-il d’une possession matérielle ? une idée. Jugez alors combien doit être belle la vie d’un homme qui, pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est la clef de tous les trésors, elle procure les joies de l’avare sans donner ses soucis. Aussi ai-je plané sur le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des mers, des peuples, des forêts, des montagnes ! J’ai tout vu, mais tranquillement, sans fatigue ; je n’ai jamais rien désiré, j’ai tout attendu ; je me suis promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui m’appartenait. Ce que les hommes appellent chagrins, amours, ambitions, revers, tristesse, sont pour moi des idées que je change en rêveries ; au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis ; au lieu de leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les développe, je m’en amuse comme de romans que je lirais par une vision intérieure. N’ayant jamais lassé mes organes, je jouis encore d’une santé robuste ; mon âme ayant hérité de toute la force dont je n’abusais pas, cette tête est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il en se frappant le front, là sont les vrais millions. Je passe des journées délicieuses en jetant un regard intelligent dans le passé, j’évoque des pays entiers, des sites, des vues de l’Océan, des figures historiquement belles ! J’ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je les juge. Oh ! comment préférer de fébriles, de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour des formes plus ou moins rondes ! comment préférer tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en soi l’univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du temps ni par les entraves de l’espace, au plaisir de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde pour interroger les autres sphères, pour écouter Dieu ! Ceci, dit-il d’une voix éclatante en montrant la Peau de chagrin, est le pouvoir et le vouloir réunis. Là sont vos idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre ; car le mal n’est peut-être qu’un violent plaisir. Qui pourrait déterminer le point où la volupté devient un mal et celui où le mal est encore la volupté ? Les plus vives lumières du monde idéal ne caressent-elles pas la vue, tandis que les plus douces ténèbres du monde physique la blessent toujours ; le mot de Sagesse ne vient-il pas de savoir ? et qu’est-ce que la folie, sinon l’excès d’un vouloir ou d’un pouvoir ?

— Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.

— Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.

 

Honoré de Balzac, La peau de chagrin, première partie, A. Houssiaux, 1855, pp. 27-29

 

Honoré de Balzac (ladepeche.fr)

Leçon d’honnêteté élémentaire – Sigismund D. Krzyzanowski, Le thème étranger

 

On doit à la maison Verdier la publication d’un nombre assez important d’écrits retrouvés dans les archives soviétiques, pour ainsi dire inclassables, signés par l’iconoclaste Sigismund Dominikovitch Krzyzanowski. Né à Kiev en 1887, mort dans l’anonymat le plus complet à Moscou en 1950, il compte sans aucun doute parmi les grands de la littérature russe. En témoigne cet extrait de la nouvelle intitulée Le thème étranger, où un pauvre hère tente de faire commerce de son esprit délié et de pensées, d’aphorismes, de systèmes philosophiques sur mesure ou encore de chiens volés. Le narrateur, fasciné par ce personnage haut en couleur, tente d’appréhender à grand renfort de témoignages sa figure fuyante qui démontre la non-existence des critiques littéraires, les avantages innombrables de la séparistique ou encore dénonce la monstruosité qui se fait appeler sympathie. Pour l’heure, il est question de ce qui distingue les créateurs de culture, et ses « consommateurs », et Sbuth, le crève-la-faim littéraire, répond sans ambages.

 

  La réponse de Sbuth fut triste et laconique :

      – L’honnêteté. Seule.

      Et, sans doute en réponse au bond que firent les sourcils de son interlocuteur, il expliqua, toujours avec la même tristesse :

      – Mais oui. Ne vous est-il jamais venu à l’idée que le soleil brillait à crédit ? Il prête ses rayons, tous les jours et à tout un chacun, il se laisse déposséder par des millions de pupilles, pensant avoir affaire à des débiteurs honnêtes. En fait, la terre grouille de pique-lumières. Prendre, thésauriser, s’éblouir et cligner des yeux sous cape, voilà tout ce qu’ils savent faire. Lorsqu’ils pillent avidement les gisements de reflets, de sons, de rayons, ils sont loin de penser à rembourser, en touches de peinture, en lettres, en tons, en chiffres. Personne n’ose regarder le soleil en face ; serait-ce parce que les débiteurs du soleil n’ont pas la conscience bien tranquille ? Bien entendu, tout restituer, jusqu’à la dernière étincelle, est bien au-dessus de nos forces. Mais rendre, dans la mesure du possible, ne serait-ce que du cuivre pour cet or, qu’un petit quelque chose pour cette totalité, est le devoir absolu de tous ceux qui refusent d’être les voleurs de leur propre existence. Le talent, c’est l’honnêteté élémentaire du « moi » envers le « non-moi », le règlement de la note présentée par le soleil : avec la peinture de sa palette, le peintre paie les couleurs des choses ; avec des harmonies, le musicien rembourse le chaos de sons offerts aux arcades de Corti ; le philosophe, lui, s’acquitte du monde en le contemplant. En effet, le mot to talanton signifie : la balance. Et un talent accompli, c’est un équilibre permanent entre ce que donne l’extérieur et ce qui est rendu par l’intérieur, une oscillation constante des plateaux soupesant ce qui vient du dehors et ce qui y retourne, le « à moi » et le « moi ». Et pour cette raison – Sbuth continuait de torturer son interlocuteur -, ce n’est ni un privilège, ni un don du ciel, mais le devoir de toute personne chauffée et éclairée par le soleil, et ceux qui se dérobent à l’obligation d’avoir du talent sont des gens métaphysiquement malhonnêtes, espèce dont la terre pullule, soit dit en passant.

 

Sigismund D. Krzyzanowski, Le thème étranger*, p. 20-21, Verdier, 1999, trad. Zoé Andreyev et Catherine Perrel

*recueil qui renferme quatre autres nouvelles savoureuses

 

Leçon d'honnêteté élémentaire - Sigismund D. Krzyzanowski, Le thème étranger dans Littérature (à l'exception de la poésie) 220px-Sigizmund_Krzhizhanovsky

Sigismund D. Krzyzanowski (wikipedia.org)

Les guêpes dans l’axe de la terre – Ossip Mandelstam

 

J’ai pris leur sens de la vue aux guêpes menues
Qui sucent l’axe de la terre, l’axe de la terre,
Je pressens tout ce qui m’est advenu
Et m’en souviens par cœur et par chimère.

Je ne joue pas de la voix noire de l’archet,
Et je ne chante pas et non plus ne dessine,
Je ne fais que boire la vie et il me plaît
D’envier les guêpes majestueuses et malignes.

O ! s’il était possible qu’un jour moi aussi,
La chaleur de l’été et l’aiguillon de l’air
Me donnent, dépassant mort et sommeil d’ici,
D’entendre l’axe e la terre, l’axe de la terre.

                                                                            8 février 1937, Voronèje.

 

                                           Ossip Mandelstam, Carnets de Voronèje in Tristia et autres poèmes, page 206, Poésie Gallimard, trad. François Kérel

 

 

Les guêpes dans l'axe de la terre - Ossip Mandelstam dans Poésie Ossip-Mandelstam

Ossip Mandelstam (mahj.org)

Publié dans:Poésie |on 7 septembre, 2015 |Pas de commentaires »

« Par l’or fauve de ses mèches… » – Le Pèlerin, Fernando Pessoa

 

« Ne fixe pas la route – suis-là jusqu’au bout » : se pliant à l’injonction mystérieuse d’un mystérieux Homme en noir, le narrateur  de ce conte écrit en 1917 s’enfonce toujours plus avant dans les terres d’un royaume inconnu. Il arrive dans une grande ville, où il rencontre, selon les précisions de Pessoa dans un résumé du conte, une « jeune fille d’une beauté exceptionnelle et volupteuse », la « Passion », sa première épreuve : et si la route devait s’achever ici ?

 

      Par l’or fauve de ses mèches, par le blanc rosé de son visage clair, par son port nerveux et instinctif, où dormaient des condescendances de bête féroce aimable et des élans d’arbre plein de sève, son être montrait qu’en lui rayonnait dans sa plénitude tout l’air naturel de la vie. Par la palpitation de sa poitrine, sereine et forte, elle participait de l’élasticité des animaux et de la faim naturelle des racines. Tout en elle répandait sur nous un fluide si intense qu’il ne pouvait être qualifié de subtil, si fort qu’il nous liait à elle comme si sa vitalité avait été cet arbre décrit par les voyageurs lointains, qui enserre étroitement dans ses branches en forme de bras l’imprudent qui s’approche de lui. Tout cela est peut-être un portrait exagéré, parce que, finalement, elle n’était qu’un animal humain instinctif, lié à la vie par tous les sens et gourmande des choses naturelles avec loquacité et splendeur.
     Je tombai amoureux d’elle dès que je la vis. Je perdis mon âme pour elle dès que je lui parlai. Ses yeux, tel un feu sur mon trouble, plongèrent leur flamme jusqu’au plus profond de l’inéveillé de mon être. Le contact de sa main me fit tout oublier. Ma propre conscience, quand j’étais à ses côtés, était une chaleur qui brûlait dans mon corps et me faisait sentir mes veines avec un frémissement de plaisir.
     Je ne sais dans quel état j’ai vécu depuis que je l’ai rencontrée. Quant à elle, joyeuse et contente de ce qu’elle réveillait en moi, elle m’aimait aussi. Des liens invisibles nous attachaient l’un à l’autre. Chacun de nous les sentait et voulait les sentir toujours. Délicieuse prison que celle où la volonté est prise dans un sommeil confortable, et où l’intelligence ne veut d’autre emploi que celui de découvrir chaque jour de nouveaux enchantements dans l’être aimé, et de nouveaux mots à lui dire qui répètent différemment la même ardeur, et la même ferveur, et le même désir !

 

Fernando Pessoa, Le Pèlerin, pp.65-66, Minos – Éditions de la Différence, trad. Parcídio Gonçalves, 2010

 

 

Fernando Pessoa (babelio.com)

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