Les lumières de la médecine – Knock, Jules Romains

[Le rideau bientôt va tomber. Les méthodes révolutionnaires du "docteur Knock" ont fait pénétrer de manière fulgurante l'esprit médical dans le bourg de Saint-Maurice et dans son canton, bref, Knock est arrivé à ses fins. Et voilà comment ce grand prêtre de l'art médical triomphe, exultant et auréolé d'une grâce presque divine, auprès de celui qui fut son prédécesseur.]

LE DOCTEUR

Il subsiste pourtant une sérieuse difficulté.

KNOCK

Laquelle ?

LE DOCTEUR

Vous ne pensez qu’à la médecine… Mais le reste ? Ne craignez-vous pas qu’en généralisant l’application de vos méthodes, on n’amène un certain ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs sont, malgré tout, intéressantes ?

KNOCK

Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.

LE DOCTEUR

Il est vrai que lorsqu’il construit sa ligne de chemin de fer, l’ingénieur ne se demande pas ce qu’en pense le médecin de campagne.

KNOCK

Parbleu! (Il remonte vers le fond de la scène et s’approche d’une fenêtre.) Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. Vous connaissez la vue qu’on a de cette fenêtre. Entre deux parties de billard, jadis, vous n’avez pu manquer d’y prendre garde. Tout là-bas, le mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures s’aperçoivent à gauche; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice ne faisaient pas une espèce de renflement, c’est tous les hameaux de la vallée que nous aurions en enfilade. Mais vous n’avez dû saisir là que ces beautés naturelles, dont vous êtes friand. C’est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd’hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n’étais pas trop fier; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j’ai autant d’aise à me trouver ici qu’à son clavier l’organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons – il s’en faut que nous les voyions toutes à cause de l’éloignement et des feuillages – il y a deux cent cinquante chambres où quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m’en débarrasse, m’en dérobe l’agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions; qu’elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois…

LE DOCTEUR, lui saisissant le bras avec émotion.

Mon cher confrère, j’ai quelque chose à vous proposer.

KNOCK

Quoi ?

LE DOCTEUR

Un homme comme vous n’est pas à sa place dans un chef-lieu de canton. Il vous faut une grande ville.

KNOCK

Je l’aurai, tôt ou tard.

                                                     Jules Romains, Knock ou le triomphe de la Médecine, III, 6 (extrait), Gallimard, 1924

Les lumières de la médecine - Knock, Jules Romains dans Littérature (à l'exception de la poésie) ob_7b37a2_jules-romains8

Jules Romains (cpauvergne.over-blog.com)

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 20 août 2015 à 18 h 23 min philippe écrit:

    Une pièce jubilatoire !

    PS La lettrie sur unblog a déménagé sur http://lalettrie.over-blog.com/
    Et mes « coups de gueule » sont plutôt sur ma page Facebook La lettrie
    Merci de votre intérêt. Ph.

    Répondre

    • le 21 août 2015 à 9 h 18 min lanuitdutemps écrit:

      Jubilatoire, en effet… Je prends note de toutes vos indications! A bientôt.
      M.D.

      Répondre

      • le 27 août 2015 à 16 h 12 min philippe écrit:

        Merci à vous, et bonnes lectures. A bientôt, Ph.

        Répondre

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