Archive pour août, 2015

Léonard, la fiancée, fuyant – Noces de sang, Garcia Lorca

Une fiancée, le jour de son mariage, fuit avec son amant. Le lecteur-spectateur n’a de confirmation de ses soupçons qu’à ce moment-là, la preuve de l’adultère n’arrive qu’avec cette fuite éperdue, de nuit, dans une sombre forêt. Le dialogue brûlant qui s’établit entre « la fiancée » et « Léonard » est une démonstration de force poétique comme en lit rarement, un échange nourri par une passion destructrice, mais encore consciente et consentant à cette destruction. Nous surprenons leurs répliques, sitôt qu’ont disparu de la scène « le fiancé » et une mendiante à leur poursuite.

 

LÉONARD

Tais-toi !

LA FIANCÉE

Maintenant, j’irai seule. Va-t’en. Je veux que tu t’en retournes !

LÉONARD

Tais-toi !

LA FIANCÉE

Avec les dents, avec les mains, comme tu pourras, arrache cette chaîne de mon cou d’honnête fille, et laisse-moi tapie dans ma maison de terre. Si tu ne veux pas me tuer comme un petit aspic, donne-moi ton fusil. Ay !… Quel feu brûle ma tête ! Des éclats de verre se piquent dans ma langue !

LÉONARD

Le sort en est jeté. Tais-toi ! On nous suit. Je t’emporte.

LA FIANCÉE

De force, alors.

LÉONARD

De force ? Qui a descendu l’escalier la première ?

LA FIANCÉE

Je l’ai descendu.

LÉONARD

Qui a mis des brides neuves au cheval ?

LA FIANCÉE

Moi. C’est vrai.

LÉONARD

Quelles mains m’ont chaussé d’éperons ?

LA FIANCÉE

Ces mains qui t’appartiennent mais qui voudraient briser les branches bleues de tes veines, et leur murmure… Je t’aime ! Je t’aime ! Écarte-toi ! Si je pouvais te tuer, je t’ensevelirais dans un linceul bordé de violettes. Quel feu monte à ma tête ! Quel feu !

LÉONARD

Quels éclats de verre s’enfoncent dans ma langue ! Pour t’oublier j’avais mis un mur de pierre entre ta maison et la mienne. C’est vrai. Tu t’en souviens ? Quant je t’ai aperçue, je me suis jeté du sable dans les yeux. Mais je montais à cheval et le cheval m’emportait vers toi. Mon sang était noir d’épingles d’argent et le sommeil aussi m’infusait de mauvaises herbes dans le sang. Ça n’est pas ma faute : la terre a fait le mal, et ce parfum qui monte de tes seins, de tes nattes.

LA FIANCÉE

Ah ! Quelle folie ! Je ne veux partager ni ton lit, ni ton pain. Pourtant, je voudrais être avec toi toute la journée. Tu me traînes et je te suis. Tu me dis « va-t’en » et je te suis dans l’air, comme un brin d’herbe. La couronne d’oranger sur la tête, j’ai laissé un homme dur et tous ses descendants au beau milieu des noces. Je ne veux pas que ce soit toi qu’on punisse. Laisse-moi ! Sauve-toi ! Tu n’as personne, ici, pour te défendre !

LÉONARD

Les oiseaux du matin se cognent aux arbres. La nuit se meurt au tranchant de la pierre. Allons vers le coin d’ombre où je t’aimerai. Qu’importe les gens et leur poison ? (Il l’étreint fortement.)

LA FIANCÉE

À tes pieds, pour veiller tes rêves, je dormirai nue et regardant les arbres (tragique) comme une chienne que je suis. Car je te regarde et ta beauté me brûle.

LÉONARD

La lumière étreint la lumière. La même petite flamme tue deux épis à la fois. Viens ! (Il l’entraîne.)

LA FIANCÉE

Où m’emmènes-tu ?

LÉONARD

Là où ceux qui nous cernent ne pourront pas aller. Dans un endroit où je puisse te regarder !

LA FIANCÉE (sarcastique)

Emmène-moi de foire en foire, opprobre des honnêtes femmes, avec, comme étendard, les draps de ma noce au vent !

 LÉONARD

Il faudrait que je puisse partir, mais je ne puis, moi aussi, que te suivre… Essaie… Fais un pas… Des clous de lune rivent tes hanches et ma taille.

(Toute cette scène est violente et sensuelle.)

LA FIANCÉE

Tu entends ?

LÉONARD

On vient !

LA FIANCÉE

Sauve-toi ! Il est juste que je meure ici, les pieds dans l’eau, des épines sur la tête. Les fleurs me pleureront, catin et pucelle.

 LÉONARD

Tais-toi ! Ils montent.

LA FIANCÉE

Pars !

LÉONARD

Silence ! Qu’ils ne nous entendent pas. Allons, viens ! toi devant.

(La fiancée hésite.)

LA FIANCÉE

Non. Ensemble.

LÉONARD (l’étreignant)

 Comme tu voudras ! S’ils nous séparent c’est que je serai mort.

LA FIANCÉE

Et moi, morte. (Ils sortent enlacés.)

(La lune se lève très lentement. La scène est éclairée d’une vive clarté bleue. Tout à coup, deux longs cris déchirants, et la musique cesse brusquement. Au second cri apparaît la mendiante, de dos. Elle ouvre sa cape et reste au centre comme un oiseau aux ailes immenses. La clarté lunaire s’arrête sur elle. Le rideau tombe dans un silence absolu.)

RIDEAU

Federico Garcia Lorca, Noces de sang, in Noces de sang suivi de Yerma, III, 1, pp. 103-107, Gallimard, 1946, trad. Marcelle Auclair (collab. Jean Prévost et Paul Lorenz)

 

Léonard, la fiancée, fuyant - Noces de sang, Garcia Lorca dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Federico Garcia Lorca (poets.org)

 

Je signale aussi, pour les amateurs de cette pièce et du reste de la trilogie Noces de sang – Yerma – La maison de Bernarda Alba, la remarquable et très audacieuse adaptation du texte de Lorca que propose Carlos Saura : je n’en dis pas davantage, voici l’adresse, et plus loin l’affiche. On s’en met plein les yeux. Si, avant d’oublier, la pièce en langue originale : http://usuaris.tinet.cat/picl/libros/glorca/gl003900.htm

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=B8jQWXTUG7I

 

bodasdesangre8102 épines dans Théâtre

Affiche du film Noces de sang de Carlos Saura (1981)

 

Huit questions – Pablo Neruda, Le livre des questions

 

 

XXIX.

Quelle distance en mètres ronds
sépare soleil et oranges ?

Qui donc réveille le soleil
quand il dort sur son lit brûlant ?

La terre chante-t-elle comme
un grillon dans le choeur céleste ?

La tristesse est-elle si vaste,
si ténue, la mélancolie ?

 

LIX.

 

Pourquoi suis-je né sans mystère?
Pourquoi tout seul ai-je grandi ?

Qui m’a demandé d’ébranler
les portes de mon propre orgueil ?

Qui est sorti vivre à ma place
quand je dormais ou m’alitais ?

Quel drapeau s’est déployé là
où on ne m’a pas oublié ?

 

Pablo Neruda, Le livre des questions in La rose détachée et autres poèmes, pages 173 et 203, Poésie Gallimard, 1979, trad. Claude Couffon

Les textes originaux à cette adresse : http://www.bauleros.org/librodelaspreguntaspabloneruda.html

 

Huit questions - Pablo Neruda, Le livre des questions dans Poésie

Pablo Neruda (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 30 août, 2015 |Pas de commentaires »

« Les Opposés – attirent », Emily Dickinson

 

355.

Les Opposés – attirent -
Le Difforme – rêve à la grâce -
Le Loqueteux – au Feu clair -
Au Jour – l’Agonisant -

Pour l’Aveugle – voir -
Est un Bien qui comble -
Pour le Captif – un nouveau joug -
A espérer – jouent – les Gueux -

Le manque – Te rend amoureux
Bien que le Dieu -
Ne soit
Que Moi -

 

En version originale :

‘Tis Opposites—entice—
Deformed Men—ponder Grace—
Bright fires—the Blanketless—
The Lost—Day’s face—

The Blind—esteem it be
Enough Estate—to see—
The Captive—strangles new—
For deeming—Beggars—play—

To lack—enamor Thee—
Tho’ the Divinity—
Be only
Me—

 

Emily Dickinson, Une âme en incandescence, Cahiers 29-31, 355. (pp.404-405), trad. 

 Claire Malroux, éd. José Corti

Publié dans:Poésie |on 26 août, 2015 |Pas de commentaires »

Je n’écris point… – Du Bellay, Les Regrets

 

Je n’écris point d’amour, n’étant point amoureux,
Je n’écris de beauté, n’ayant belle maîtresse,
Je n’écris de douceur, n’éprouvant que rudesse,
Je n’écris de plaisir, me trouvant douloureux :

Je n’écris de bonheur, me trouvant malheureux,
Je n’écris de faveur, ne voyant ma princesse,
Je n’écris de trésors, n’ayant point de richesse,
Je n’écris de santé, me sentant langoureux :

Je n’écris de la cour, étant loin de de mon prince,
Je n’écris de la France, en étrange province,
Je n’écris de l’honneur, n’en voyant point ici :

Je n’écris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’écris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’écris de savoir, entre les gens d’Eglise.

 

Joachim du Bellay, Les Regrets, 79, Poésie Gallimard, pp. 131-132

 

 

Je n'écris point... - Du Bellay, Les Regrets dans Poésie

Joachim du Bellay (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 23 août, 2015 |Pas de commentaires »

Une espèce de vignes tout-à-fait merveilleuses – Lucien, Histoire véritable

[Première aventure du narrateur et de son équipage en terre inconnue, et non des moins cocasses : comment résister au prodige ? ]

[...] Forcés de céder et de nous abandonner aux vents, nous fûmes battus par la tempête durant soixante-dix-neuf jours ; mais le quatre-vingtième, au lever du soleil, nous aperçûmes, à une petite distance, une île élevée, couverte d’arbres, et contre laquelle les flots allaient doucement se briser. Nous nous dirigeons vers le rivage, nous débarquons, et, comme il arrive à des gens qui viennent d’être violemment éprouvés, nous nous, étendons pendant longtemps sur la terre. Enfin nous nous levons ; nous en choisissons trente d’entre nous pour garder le navire, et je prends les vingt autres avec moi pour aller faire une reconnaissance dans l’île.

     Parvenus, au travers de la forêt, à la distance d’environ trois stades de la mer, nous voyons une colonne d’airain portant une inscription en caractères grecs difficiles à lire, à demi effacés et disant : « Jusque là sont venus Hercule et Bacchus. » Près de là, sur une roche, était l’empreinte de deux pieds, l’une d’un arpent, l’autre plus petite : je jugeai que la petite était celle du pied de Bacchus, et l’autre d’Hercule. Nous adorons ces deux demi-dieux et nous poursuivons. A peine avons-nous fait quelques pas, que nous rencontrons un fleuve qui roulait une sorte de vin semblable à celui de Chio : le courant était large, profond et navigable en plusieurs endroits. Nous nous sentons beaucoup plus disposés à croire à l’inscription de la colonne, en voyant ces signes manifestes du voyage de Bacchus. L’idée m’étant venue de savoir d’où partait ce fleuve, j’en remonte le courant, et je ne trouve aucune source, mais de nombreuses et grandes vignes pleines de raisins. Du pied de chacune d’elles coulait goutte à goutte un vin limpide, qui servait de source à la rivière. On y voyait beaucoup de poissons, qui avaient la couleur et le goût du vin ; nous en pêchons quelques-uns, que nous mangeons et qui nous enivrent ; or, en les ouvrant, nous les trouvons pleins de lie ; aussi nous prîmes plus tard la précaution de mêler des poissons d’eau douce à cette sorte de mets, afin d’en corriger la force.

     Après avoir traversé le fleuve à un endroit guéable, nous trouvons une espèce de vignes tout à fait merveilleuses : le tronc, dans sa partie voisine de la terre, était épais et élancé ; de sa partie supérieure sortaient des femmes, dont le corps, à partir de la ceinture, était d’une beauté parfaite, telles que l’on nous représente Daphné, changée en laurier, au moment où Apollon va l’atteindre. A l’extrémité de leurs doigts poussaient des branches chargées de grappes ; leurs têtes, au lieu de cheveux, étaient couvertes de boucles, qui formaient les pampres et les raisins. Nous nous approchons ; elles nous saluent, nous tendent la main, nous adressent la parole, les unes en langue lydienne, les autres en indien, presque toutes en grec, et nous donnent des baisers sur la bouche ; mais ceux qui les reçoivent deviennent aussitôt ivres et insensés. Cependant elles ne nous permirent pas de cueillir de leurs fruits, et, si quelqu’un en arrachait, elles jetaient des cris de douleur. Quelques-unes nous invitaient à une étreinte amoureuse ; mais deux de nos compagnons s’étant laissé prendre par elles ne purent s’en débarrasser ; ils demeurèrent pris par les parties sexuelles, entés avec ces femmes, et poussant avec elles des racines. : en un instant, leurs doigts se changèrent en rameaux, en v vrilles, et l’on eût dit qu’ils allaient aussi produire des raisins.

     Nous les abandonnons, nous fuyons vers notre vaisseau, et nous racontons à ceux que nous y avions laissés la métamorphose de nos compagnons, désormais incorporés à des vignes. Cependant, munis de quelques amphores, nous faisons une provision d’eau, et nous puisons du vin dans le fleuve, auprès duquel nous passons la nuit.

                                           Lucien, Histoire véritable, livre premier, 6-9, trad. Eugène Talbot, Hachette et Cie, 1866

Une espèce de vignes tout-à-fait merveilleuses - Lucien, Histoire véritable dans Littérature (à l'exception de la poésie) Lucianus

Gravure de Lucien de Samosate, par WIlliam Faithorne (fr.wikipedia.org)

Les lumières de la médecine – Knock, Jules Romains

[Le rideau bientôt va tomber. Les méthodes révolutionnaires du "docteur Knock" ont fait pénétrer de manière fulgurante l'esprit médical dans le bourg de Saint-Maurice et dans son canton, bref, Knock est arrivé à ses fins. Et voilà comment ce grand prêtre de l'art médical triomphe, exultant et auréolé d'une grâce presque divine, auprès de celui qui fut son prédécesseur.]

LE DOCTEUR

Il subsiste pourtant une sérieuse difficulté.

KNOCK

Laquelle ?

LE DOCTEUR

Vous ne pensez qu’à la médecine… Mais le reste ? Ne craignez-vous pas qu’en généralisant l’application de vos méthodes, on n’amène un certain ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs sont, malgré tout, intéressantes ?

KNOCK

Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.

LE DOCTEUR

Il est vrai que lorsqu’il construit sa ligne de chemin de fer, l’ingénieur ne se demande pas ce qu’en pense le médecin de campagne.

KNOCK

Parbleu! (Il remonte vers le fond de la scène et s’approche d’une fenêtre.) Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. Vous connaissez la vue qu’on a de cette fenêtre. Entre deux parties de billard, jadis, vous n’avez pu manquer d’y prendre garde. Tout là-bas, le mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures s’aperçoivent à gauche; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice ne faisaient pas une espèce de renflement, c’est tous les hameaux de la vallée que nous aurions en enfilade. Mais vous n’avez dû saisir là que ces beautés naturelles, dont vous êtes friand. C’est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd’hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n’étais pas trop fier; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j’ai autant d’aise à me trouver ici qu’à son clavier l’organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons – il s’en faut que nous les voyions toutes à cause de l’éloignement et des feuillages – il y a deux cent cinquante chambres où quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m’en débarrasse, m’en dérobe l’agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions; qu’elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois…

LE DOCTEUR, lui saisissant le bras avec émotion.

Mon cher confrère, j’ai quelque chose à vous proposer.

KNOCK

Quoi ?

LE DOCTEUR

Un homme comme vous n’est pas à sa place dans un chef-lieu de canton. Il vous faut une grande ville.

KNOCK

Je l’aurai, tôt ou tard.

                                                     Jules Romains, Knock ou le triomphe de la Médecine, III, 6 (extrait), Gallimard, 1924

Les lumières de la médecine - Knock, Jules Romains dans Littérature (à l'exception de la poésie) ob_7b37a2_jules-romains8

Jules Romains (cpauvergne.over-blog.com)

Songeant à tant de jours où je perds tout mon temps – Martial à Potitus

 

70. À POTITUS

 

Je ne produis qu’un livre tous les ans
Et, Potitus, tu blâmes ma paresse.
Parle plutôt de ma prouesse,
Songeant à tant de jours où je perds tout mon temps.
Là ce sont des amis qui me rendent visite
Le soir, car le matin je suis allé chez eux.
Ici je remercie, ailleurs je félicite,
Sans que nul ne me rende mes voeux.
Une autre fois, je signe au temple de Diane,
L’un prend ma première heure et l’autre mon midi ;
Le consul me demande, ou le prêteur. Je flâne :
Une procession qui passe m’étourdit.
Il faut bien aussi que je voie
Cet avocat, cet orateur,
Ce grammairien que l’on m’envoie
Pour un cas difficile. Un poète-lecteur
S’en vient encore me poursuivre
Et me tient tout le jour. Je dois quêter mon pain,
Et le soir, épuisé, je tombe dans mon bain.
Potitus, quand ferais-je un livre ?

 

Martial, Épigrammes, livre X, trad. Jean Malaparte, Gallimard Poésie

 

 

Songeant à tant de jours où je perds tout mon temps - Martial à Potitus dans Poésie Martialis

Martial (en.wikipedia.org)

 

 

 

 

Publié dans:Poésie |on 19 août, 2015 |Pas de commentaires »

Saint Sébastien. Poème en prose – Confession d’un masque, Yukio Mishima

 

Un livre bouleversant que ce roman, « aux résonances autobiographiques » comme le précise la couverture de l’édition Folio, qui met aux prises le personnage principal, lecteur de bonne heure, avec son penchant pour l’intellectualisation systématique et des pulsions homosexuelles : toute la moelle du récit consiste en cette absence de dialogue, de raisonnement entre ces deux forces qui contrarient l’individu, et dont la résultante est telle qu’il peut aimer, d’un amour vrai lui semble-t-il, la charmante soeur d’un camarade de classe. Bien avant cette aventure dramatique et l’éclatement de la vérité, dans un excipit formidable, le jeune narrateur découvre avec ravissement le Saint Sébastien de Guido Reni : mais je laisse la parole à Mishima, à son narrateur du moins…

 

***

 

  Souhaitant que les transports suscités en moi par cette légende, par ce tableau, soient compris plus clairement, pour qu’on en discerne bien le caractère ardent et sensuel, je transcris ici les pages suivantes, inachevées, que j’écrivis quelques années plus tard :

           Saint Sébastien. Poème en prose

       Un jour, par la fenêtre d’une salle de classe, j’aperçus un arbre de taille moyenne qui se balançait au vent. Comme je le regardais, mon cœur se mit à tonner. C’était un arbre d’une beauté saisissante. Sur la pelouse il dressait un triangle très droit, nuancé de rondeur ; la lourde masse de sa verdure était supportée par ses nombreuses branches se dressant et s’étalant avec la symétrie équilibrée d’un candélabre et sous la verdure apparaissait un tronc robuste, pareil à une colonne d’ébène. Il était là, cet arbre, parfait, admirablement construit, mais sans rien perdre de la grâce et de la simplicité de la Nature, gardant un silence serein, comme s’il était lui-même son propre créateur. Et pourtant, c’était assurément une chose créée. Peut-être une composition musicale. Un morceau de musique de chambre, écrit par un maître allemand. Une musique procurant un plaisir si religieux, si tranquille, qu’il ne pouvait être appelé que sacré, plein de la solennité et du désir qu’on trouve dans les motifs des majestueuses tapisseries murales…
       Ainsi l’affinité entre la forme de l’arbre et les sons musicaux prenait un sens à mes yeux. Il n’y a donc guère lieu de s’étonner si, au moment où je fus saisi par ces deux impressions à la fois, rendues plus fortes encore par leur alliance, mon émotion indescriptible, mystérieuse, put être assimilée non pas au lyrisme, mais à cet enivrement inquiétant que procure la conjonction de la religion et de la musique.
       Soudain, je m’interrogeai au fond de mon cœur :  » N’était-ce pas là l’arbre même, l’arbre auquel le jeune saint fut lié, les mains derrière le dos, sur le tronc duquel son sang sacré coulait goutte à goutte,  comme des filets d’eau après la pluie ? Cet arbre romain, sur lequel il se tordait, embrasé par les suprêmes tortures de l’agonie, sa jeune chair brutalement déchirée par l’écorce, signe final pour lui de tout plaisir et de toute douleur terrestres ? « 
       Dans les annales traditionnelles du martyre, il est dit que pendant le temps qui suivit l’intronisation de Dioclétien, quand il rêvait d’un pouvoir aussi illimité que le vol libre d’un oiseau, un jeune capitaine de la garde prétorienne fut arrêté et accusé de servir un dieu interdit. Ce jeune capitaine possédait à la fois un corps souple rappelant celui du fameux esclave oriental, bien-aimé de l’empereur Hadrien, et des yeux de conspirateur, impassibles comme la mer. Il était d’une arrogance délicieuse. Sur son casque il portait un lis blanc que lui offraient chaque matin des jeunes filles de la ville. Retombant gracieusement sur le flot de sa chevelure virile, quand il se reposait après un farouche tournoi, ce lis prenait tout à fait l’aspect d’un col de cygne. 
       Nul ne connaissait le lieu de sa naissance, ni l’endroit où il vivait. Mais tous ceux qui le voyaient sentaient que ce jeune homme, possédant le physique d’un esclave et les traits d’un prince, n’était qu’un passant qui ne tarderait pas à disparaître. Il leur semblait que cet Endymion était un nomade, conduisait ses troupeaux ; que c’était l’être même choisi pour trouver un pâturage d’un vert plus sombre que ne le sont d’ordinaire les pâturages.
       Et puis, il y avait aussi des jeunes filles fermement persuadées qu’il était venu de la mer. Parce que dans sa poitrine on entendait le grondement de la mer. Parce que dans ses pupilles demeurait le mystérieux et éternel horizon que la mer laisse comme un souvenir au fond des yeux de tous ceux qui, nés sur ses bords, ont été forcés d’en partir. Parce que ses soupirs étaient embrasés comme les vents de la marée de plein été, embaumés d’une odeur d’algues rejetées sur le rivage.
       Tel était Sébastien, jeune capitaine de la garde prétorienne. Une beauté telle que la sienne n’était-elle pas vouée à la mort ? Les robustes femmes de Rome, aux sens nourris par le goût du bon vin qui secouait les os et par la saveur des viandes ruisselantes de sang rouge, n’eurent-elles pas bientôt pressenti son sort infortuné, encore ignoré de lui et ne l’aimèrent-elles pas pour cette raison ? Son sang courait avec une rapidité plus impétueuse encore que de coutume dans sa chair blanche, guettant une ouverture pour en jaillir quand cette chair serait déchirée. Comment les femmes n’auraient-elles pas entendu les désirs fougueux d’un sang tel que celui-là ?
       Son sort n’était point pitoyable. En aucune façon ce ne fut un sort pitoyable. Plutôt orgueilleux et tragique, un sort qu’on pourrait même qualifier de brillant.
       Si l’on y réfléchit bien, il semble probable que maintes fois, même pendant un doux baiser, un avant-goût de l’angoisse de la mort vint creuser son front d’une ombre fugitive de douleur.
       Il dut ainsi avoir prévu, fût-ce vaguement, que ce n’était rien de moins que le martyre qui l’attendait le long de la route ; que ce signe imprimé sur lui par le Destin faisait précisément de lui un être à part, différent de tous les autres hommes de la terre.
       Or, ce matin-là, Sébastien rejeta à coups de pied ses couvertures et se précipita hors du lit à la pointe du jour, pressé par ses devoirs martiaux. À l’aube, il avait fait un rêve – un vol de pies de mauvais augure s’abattait sur sa poitrine, couvrant sa bouche d’ailes palpitantes – et ce rêve ne s’était pas encore évanoui, flottant autour de son oreiller. Mais la rude couche sur laquelle il s’étendait chaque soir répandant une suave odeur d’algues rejetées sur le rivage ; sûrement un tel parfum allait l’entraîner, pendant bien des nuits à venir, à rêver de la mer et de vastes horizons.
       Tandis que debout devant la fenêtre il endossait son armure grinçante, il regardait de l’autre côté de la rue un temple entouré d’un bouquet d’arbres et dans le ciel au-dessus, il vit s’effacer la constellation appelée Mazzaroth. Il considéra ce magnifique temple païen et, dans la délicate arcade de ses sourcils, apparut un regard de profond mépris, presque de souffrance et qui seyait bien à sa beauté. Invoquant le nom du Dieu unique, il psalmodia doucement quelque terribles versets des Saintes Écritures. À ce moment, comme si son faible chant était multiplié mille fois et répercuté avec une majestueuse résonance, il entendit un puissant gémissement qui venait, sans aucun doute, de ce temple maudit, de ces rangées de colonnes découpant les cieux étoilés. C’était un bruit pareil à celui d’un étrange amoncellement qui se désagrégeait, retentissant contre le dôme du ciel incrusté d’étoiles.
       Il sourit et abaissa le regard sur un point au-dessous de sa fenêtre. Un groupe de jeunes filles montait secrètement vers sa chambre, pour les prières du matin, comme elles avaient coutume de le faire, dans les tenèbres, avant chaque aurore. Et chacune des jeunes filles tenait à la main un lis endormi, les pétales clos…
 
 

                                       Yukio Mishima, Confession d’un masque, Folio, pp.46-50

 

 

Saint Sébastien. Poème en prose - Confession d'un masque, Yukio Mishima dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Yukio Mishima (babelio.com)

 

 

 

Une oeuvre de choix qui veut beaucoup d’amour – Verlaine

 

 

La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d’amour.
Rester gai quand le jour, triste, succède au jour,
Être fort, et s’user en circonstances viles

N’entendre, n’écouter aux bruits des grandes villes
Que l’appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
L’accomplissement vil de tâches puériles,

Dormir chez les pécheurs étant un pénitent,
N’aimer que le silence et converser pourtant ;
Le temps si long dans la patience si grande,

Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus !
- Fi, dit l’Ange gardien, de l’orgueil qui marchande !

 

Paul Verlaine, Sagesse, VIII

 

 

Une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour - Verlaine dans Poésie Verlaine,Paul

Paul Verlaine (qotd.org)

Publié dans:Poésie |on 17 août, 2015 |Pas de commentaires »

Histoire singulière d’un presbytère – Colette, La maison de Claudine

 

« C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un.
Loin de moi l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est, un presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur.  » Presbytère !  » Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l’horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème : « Allez ! Vous êtes tous des presbytères ! » criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m’avisai que « presbytère » pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir… Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu’elle soit, ressemble passagèrement à l’idée que s’en font les grandes personnes…
- Maman ! regarde le joli petit presbytère que j’ai trouvé !
- Le joli petit… quoi ?
- Le joli petit presb…
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre – « Je me demande si cette enfant a tout son bon sens…  » – ce que je tenais tant à ignorer, et appeler « les choses par leur nom… »
- Un presbytère, voyons, c’est la maison du curé
- La maison du curé… Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère ?
- Naturellement… Ferme ta bouche, respire par le nez… Naturellement, voyons…
J’essayai encore de réagir… Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu’il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé « presbytère »…
- Veux-tu prendre l’habitude de fermer ta bouche quand tu ne parles pas ? À quoi penses-tu ?
- À rien, maman…
… Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant le débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu’à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux et de verroteries comme le nid d’une pie voleuse, je la baptisai « Presbytère », et je me fis curé sur le mur.

 

Colette, La maison de Claudine

 

 

Histoire singulière d'un presbytère - Colette, La maison de Claudine dans Littérature (à l'exception de la poésie)

Sidonie-Gabrielle Colette (babelio.com)

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