Archive pour juillet, 2015

« La rivière porte son ombre… » – Jehan Mayoux

 

La rivière porte son ombre
Qui ne dort pas comme celle des arbres
L’ombre est aussi une maison
Maison toujours trop grande
Où l’on entre comme dans une rivière
Sans se baisser
L’amour est une lumière dans la grande ombre de la maison
C’est une maison d’ombre dans la grande lumière
Des hommes

J’aime l’ombre quand elle porte les cailloux
Et les berce et les jette à travers la rivière
Ou bien me les donne à garder

Je ressemble à un arbre de bois
Comme un enfant qui tue une hirondelle
Ou un chapeau qui mange un réchaud à pétrole
C’est avant hier qu’ils se sont insultés
Voyant une brouette qui décorait un sénateur
Une main parle au reste du monde
Il n’entend pas
Occupé à chercher où il ira
Comme une eau dort au tranchant de l’été
Eau pareille
A la porte du moulin où s’endort l’écureuil
Une main nue
Comme une abeille bleue dans un paysage tout à fait chauve
Une main nue parle au reste du monde

 

                          Jehan Mayoux, Au crible de la nuit, éditions GLM, 1948, p. 15

 

 

Jehan Mayoux (estelnegre.org)

Publié dans:Poésie |on 28 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Le matelot d’Amsterdam – Apollinaire

 

Le matelot d’Amsterdam

 

Le brick hollandais, l’Alkmaar, revenait de Java, chargé d’épices et d’autres matières précieuses.

Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent permission de descendre à terre.

L’un d’eux, Hendrijk Wersteeg, emportait un singe sur l’épaule droite, un perroquet sur l’épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu’il avait l’intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On était au commencement du printemps, et la nuit tombait encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d’un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n’éclairait qu’à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l’attendait à Monikendam. Il supputait l’argent qu’il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l’aborda, en lui demandant s’il cherchait un acheteur pour son perroquet:

—Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à lui répondre, et je vis tout seul.

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait l’anglais. Il fit son prix qui convint à l’inconnu.

—Suivez-moi, dit ce dernier. J’habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j’ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût.

Tout heureux de l’aubaine, Hendrijk Wersteeg s’en alla avec le gentleman, auquel, dans l’espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l’éloge de son singe, qui était, disait-il, d’une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat de l’Angleterre et qui s’attachent le plus à leur maître.

Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l’inconnu ne lui répondait pas et ne semblait même point l’écouter.

Ils continuèrent leur route en silence, l’un à côté de l’autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d’un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.

Au bout d’une heure de marche, l’inconnu dit brusquement:

—Nous approchons de chez moi.

Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grilles; de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d’un cottage, et l’on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d’une sirène, en mer.

L’inconnu s’arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu’il referma après que Hendrijk l’eut franchie.

Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d’un jardin, une petite villa d’assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.

L’inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l’inconnu habitait seul:

—C’est un original! pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n’est pas assez riche pour qu’on l’attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d’anxiété.

***

—Si vous avez des allumettes, éclairez-moi, dit l’inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obéit, et, dès qu’ils furent à l’intérieur de la maison, l’inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.

Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l’espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.

L’inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage:

—Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur un perchoir que lorsqu’il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu’il dise.

Puis, après avoir fermé la cage où l’oiseau s’effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler des étoffes.

Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l’enfoncer. Mais une voix l’arrêta.

—Un pas et vous êtes mort, matelot!

Levant la tête, Hendrijk vit par une lucarne qu’il n’avait pas encore aperçue, le canon d’un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s’arrêta.

Il n’y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance; un revolver même eût été inutile. L’inconnu qui le tenait à sa merci s’abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d’où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.

—Écoutez-moi bien, dit l’inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n’avez pas le choix. Il faut m’obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table… Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles… Prenez-le.

Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L’inconnu continua:

—Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le.

Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.

—Détachez les liens de cette femme, dit l’inconnu, et ôtez-lui son bâillon.

L’ordre exécuté, la femme, toute jeune et d’une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s’écriant:

—Harry, c’est un guet-apens infâme! Vous m’avez attirée dans cette villa pour m’y assassiner. Vous prétendiez l’avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n’ai jamais été coupable!… Harry! Harry! je suis innocente!

—Je ne vous crois pas, dit sèchement l’inconnu.

—Harry, je suis innocente! répéta la jeune dame d’une voix étranglée.

—Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie.

Et la voix de l’inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt: Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime…

Maintenant, matelot, si avant que je n’aie compté jusqu’à dix, vous n’avez pas logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois…

Et avant que l’inconnu eût eu le temps de compter jusqu’à quatre, Hendrijk affolé, tira sur la femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l’avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne, vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s’affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d’épouvante, se cachait dans sa vareuse.

***

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d’un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l’un des policiers. Il les effraya tous à un tel point, qu’ayant fait quelques pas en arrière, ils l’abattirent à coups de revolver avant d’oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s’était suicidé ensuite. Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les deux cadavres furent identifiés sans peine, et l’on se demanda comment lady Finngal, femme d’un pair d’Angleterre, s’était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.

Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d’ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.

Depuis ces événements, il s’est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu’un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse:

—Harry, je suis innocente!

 

Guillaume Apollinaire, « Le matelot d’Amsterdam », L’Hérésiarque et Cie, Gallimard, 1907

 

Le matelot d'Amsterdam - Apollinaire dans Littérature (à l'exception de la poésie) arton2639

Guillaume Apollinaire (larevuedesressources.org)

La Mouche, Samuel Beckett

 

LA MOUCHE

 
entre la scène et moi
la vitre
vide sauf elle

ventre à terre
sanglée dans ses boyaux noirs
antennes affolées ailes liées
pattes crochues bouche suçant à vide
sabrant l’azur s’écrasant contre l’invisible
sous mon pouce impuissant elle fait chavirer
la mer et le ciel serein

 

Samuel Beckett, Poèmes suivi de Mirlitonnades, Editions de Minuit, 1978, p. 11

 

La Mouche, Samuel Beckett dans Poésie

Samuel Beckett (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 26 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Du grand et véritable malheur – Cesare Pavese, Le métier de vivre

1er novembre 1938

     Les caractères qui se laissent abattre pour un rien sont les plus aptes à supporter de grands coups.Ils vivent plus aisément dans une atmosphère de tragédie que les énergiques. Ils ont vite épuisé leur réserve de souffrance et continuent. (Cf 17 septembre, III.)
     S’habituer à considérer chaque égratignure comme un malheur enlève de la force aux coups d’un grand et véritable malheur. (Cf 19 octobre.)
     Un malheur arrive.
      »l’optimisme crâne » souffre atrocement,
      »celui pour qui tout va mal » souffre comme ci comme ça,
      »le pessimisme intégral » se réjouit de cette confirmation.
     Pour ne pas souffrir, il faut se convaincre que tout est souffrance. Leopardi pouvait avoir une vie heureuse.
     Pour ne pas souffrir, il faut souffrir. C’est-à-dire, il faut accepter la souffrance. (Cf 11 juin-15 octobre 38.)
     Mais « accepter la souffrance » signifie connaître une alchimie grâce à laquelle la boue devient de l’or. On ne peut pas « l’accepter » et un point c’est tout. Les prétextes seront (I) que l’on devient meilleur, (II) que l’on conquiert Dieu, (III) qu’on en tirera de la poésie (le plus maigre), (IV) que l’on paie une dîme que tout le monde paie.
     Mais quand il s’agit de la souffrance suprême, la mort, le Ier et le IIIème prétexte tombent : restent la conquête de Dieu ou le destin commun.
 
 
 

Du grand et véritable malheur - Cesare Pavese, Le métier de vivre dans Essais, philosophie... Cesare_Pavese_2

Cesare Pavese (wikipedia.org)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 21 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

« Coole Park, 1929″, W. B. Yeats

William Butler Yeats (babelio.com)

 

Je médite sur une hirondelle qui passe,
Une femme qui a vieilli et sa maison, 
Un sycomore, un tilleul que la nuit recouvre
Bien que cette nuée au couchant reste claire,
Et sur de grandes oeuvres faites ici
En dépit du vouloir de la nature,
Pour des savants après nous, des poètes,
Sur ces pensées qui peu à peu ne furent
Plus qu’une seule tresse, sur la splendeur
Que ces murs ont fait naître, comme une danse.

Ici Hyde, avant qu’il n’ait martelé, désormais prose,
La noble épée dont l’avaient ceint les Muses,
Ici un qui prenait des airs, qui s’agitait,
Malgré son coeur timide, ici cet homme lent,
Méditatif, John Synge, et ces autres encore,
Impétueux, Shaw Taylor et Hugh Lane, 
Trouvèrent modestie et orgueil ensemble
Et en digne décor digne compagnie.

Hirondelles ils vinrent, hirondelles ils disparurent,
Pourtant, ici, fermeté faite femme
Savait garder hirondelle à son voeu,
Si bien qu’un vol d’une demi-douzaine
Tournant comme un compas autour de sa pointe
Toucha au vrai dans les rêves du ciel
Par ce bonheur de l’intellect, le vers
Qui triomphe du temps ou le remonte.

Ici, ô voyageur, ô savant, ô poète,
Arrêtez-vous quand auront disparu
Toutes ces salles et tous leurs corridors,
Voyez l’ortie bouger sur leur masse informe,
L’arbre s’enraciner dans le bris des pierres, 
Et trouvez un instant, les yeux au sol,
Le dos à ce soleil qui resplendit
Dans la sensualité de ces ombrages,
Pour honorer cette grande mémoire.

 

***

 

I meditate upon a swallow’s flight,
Upon a aged woman and her house,
A sycamore and lime-tree lost in night
Although that western cloud is luminous,
Great works constructed there in nature’s spite
For scholars and for poets after us,
Thoughts long knitted into a single thought,
A dance-like glory that those walls begot.

There Hyde before he had beaten into prose
That noble blade the Muses buckled on,
There one that ruffled in a manly pose
For all his timid heart, there that slow man,
That meditative man, John Synge, and those
Impetuous men, Shawe-Taylor and Hugh Lane,
Found pride established in humility,
A scene well Set and excellent company.

They came like swallows and like swallows went,
And yet a woman’s powerful character
Could keep a Swallow to its first intent;
And half a dozen in formation there,
That seemed to whirl upon a compass-point,
Found certainty upon the dreaming air,
The intellectual sweetness of those lines
That cut through time or cross it withershins.

Here, traveller, scholar, poet, take your stand
When all those rooms and passages are gone,
When nettles wave upon a shapeless mound
And saplings root among the broken stone,
And dedicate – eyes bent upon the ground,
Back turned upon the brightness of the sun
And all the sensuality of the shade -
A moment’s memory to that laurelled head.

 

W. B. Yeats, Quarante-cinq poèmes suivi de La Résurrection (édition bilingue), pp. 104-107, Gallimard Poésie, trad. Yves Bonnefoy

 

15-8-12-coole-park-woodland dans Poésie

Dans Coole Park (curvedworld.com)

 

Publié dans:Poésie |on 16 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

« Si je n’ai pas mes huit heures de sommeil… », un crime exemplaire de Max Aub

 

« Si je n’ai pas mes huit heures de sommeil je suis un homme perdu, et je devais me lever à sept heures… Il était deux heures et ils ne partaient pas, ils étaient vautrés dans les fauteuils, béats. Et Dieu sait que je n’avais pu faire autrement que de les inviter à dîner. Ils jacassaient comme des pies, ils caquetaient à n’en plus finir et se relançaient l’un à l’autre la conversation, ils l’emmêlaient de bredouillis et parlaient à tort et à travers de choses inutiles. Et je devais porter verres de cognac et autres tasses de café. Soudain il lui vint à l’idée, à elle, que nous pourrions prendre un peu plus tard une soupe à l’ail. (Ma cuisinière est très réputée.) Je n’en pouvais plus. Je les avais invités à dîner parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je suis bien élevé. Ils étaient arrivés plus ou moins à neuf heures et demie, il était deux heures du matin et ils ne semblaient pas vouloir s’en aller. Je ne pouvais chasser la pendule de ma pensée, parce que je ne pouvais y jeter un œil, car, au-delà de tout : je suis bien élevé. Je devais me lever à sept heures et si je ne dors pas mes huit heures je suis une loque toute la journée, et de surcroît ce qu’ils racontaient ne m’intéressait pas, absolument pas. Bien entendu j’aurais pu agir comme un être grossier et d’une façon ou d’une autre leur dire de s’en aller. Mais ce n’est pas dans ma manière. Ma mère qui fut veuve très jeune m’a inculqué les meilleurs principes. Je n’avais qu’une seule envie : dormir, et le reste m’importait peu. Je n’avais pourtant pas tellement sommeil, je pensais seulement à l’envie que j’en aurais le lendemain… Mon éducation m’empêchait de simuler ces bâillements qui sont le moyen habituel des personnes ordinaires. Et vous par-ci et vous par-là… et ça et le reste. Le gin-rummy, les échecs, le poker… Ginger Rogers, Lana Turner, Dolores del Rio (je déteste le cinéma). Le samedi à Cuernavaca (je déteste Cuernavaca). Ah ! la maison d’Acapulco ! (à ce moment-là je détestais aussi Acapulco)… et Mengano qui perdait et perdait… Crimes exemplaires 49 Et vous, qu’en pensez-vous ? Et vous, et vous et vous… Et le Président, et le ministre, et l’opéra (je déteste l’opéra). Et le cashmere anglais, Don Pedro, et le gazon, les choux… Et ce poison qui ressemblait tellement au cognac. »

tiré de Max Aub, Crimes exemplaires

 

Max Aub (bythefirelight.com)

 

 

 

 

Deux poèmes mortels, « Rêve » et « Chanson naïve » – Claude Couffon

 

Fameux traducteur, entre autres, de Pablo Neruda, Camilo José Cela et Gabriel García Márquez, Claude Couffon est aussi l’auteur de divers recueils d’une haute tenue, et voici aujourd’hui deux pièces issues de son recueil Fenêtre sur la nuit, traduit en espagnol par Jorge Nájar et étoffé de quelques dessins d’Oswaldo Guayasamín :

 

 

RÊVE

 

Il m’arrive de rêver

que j’écris mon dernier mot

alors ma plume

lentement

sarcle les allées des syllabes

émonde les hautes consonnes

taille les feuilles des voyelles

fleurit le dernier point

et s’allonge

dans le cercueil noir du plumier.

 

***

 

CHANSON NAÏVE

                               Pour André Schmitz

 

Au métronome de la mort

chaque seconde est un oiseau

prenant son vol dans le néant

ah si je pouvais seulement

le dissuader de s’envoler

 

Le métronome de la mort

pourrait de son aiguille creuse

tisser la cage où enfermer

les nids moussus du souvenir

ah que ne puis-je le convaincre

de souder les barreaux du temps

 

Claude Couffon, Fenêtre sur la nuit, pp. 29-31, Antoine Soriano, 1996

 

Deux poèmes mortels,

Claude Couffon (espaces-latinos.org)

Publié dans:Poésie |on 14 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Montaigne et ses livres – « Des trois commerces », Essais

 

Montaigne et ses livres -

Bureau-bibliothèque ou « librairie » de Montaigne, détail des poutres à citations du plafond (lewebpedagogique.com)

 

[fin du chapitre, et vibrant hommage à ses compagnons de toujours]

 

« Les discours, la prudence, et les offices d’amitié, se trouvent mieux chez les hommes : pourtant gouvernent-ils les affaires du monde.

Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d’autruy : l’un est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flestrit avec l’aage : ainsin ils n’eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme ; est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers, les autres advantages : mais il a pour sa part la constance et facilité de son service : Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m’assiste par tout : il me console en la vieillesse et en la solitude : il me descharge du poix d’une oisiveté ennuyeuse : et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent : il emousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extreme et maistresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles : ils me reçoivent tousjours de mesme visage.

Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine son cheval par la bride : Et nostre Jacques Roy de Naples, et de Sicile, qui beau, jeune, et sain, se faisoit porter par pays en civiere, couché sur un meschant oriller de plume, vestu d’une robe de drap gris, et un bonnet de mesme : suivy ce pendant d’une grande pompe royalle, lictieres, chevaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers : representoit une austerité tendre encores et chancellante. Le malade n’est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l’experience et usage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que je tire des livres. Je ne m’en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct : J’en jouys, comme les avaritieux des tresors, pour sçavoir que j’en jouyray quand il me plaira : mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les employe : Ce sera tantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira : le temps court et s’en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire, combien je me repose et sejourne en cette consideration, qu’ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure : et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie : C’est la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage : et plains extremement les hommes d’entendement, qui l’ont à dire. J’accepte plustost toute autre sorte d’amusement, pour leger qu’il soit : d’autant que cettuy-cy ne me peut faillir.

Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d’où, tout d’une main, je commande mon mesnage : Je suis sur l’entree ; et vois soubs moy, mon jardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, a cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues : Tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.

Elle est au troisiesme estage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second une chambre et sa suitte, où je me couche souvent, pour estre seul. Au dessus, elle a une grande garderobe. C’estoit au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuict. A sa suitte est un cabinet assez poly, capable à recevoir du feu pour l’hyver, tres-plaisamment percé. Et si je ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne : j’y pourroy facilement coudre à chasque costé une gallerie de cent pas de long, et douze de large, à plein pied : ayant trouvé tous les murs montez, pour autre usage, à la hauteur qu’il me faut. Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensees dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là.

La figure en est ronde, et n’a de plat, que ce qu’il faut à ma table et à mon siege : et vient m’offrant en se courbant, d’une veuë, tous mes livres, rengez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l’environ. Elle a trois veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyver j’y suis moins continuellement : car ma maison est juchee sur un tertre, comme dit son nom : et n’a point de piece plus eventee que cette cy : qui me plaist d’estre un peu penible et à l’esquart, tant pour le fruit de l’exercice, que pour reculer de moy la presse. C’est là mon siege. J’essaye à m’en rendre la domination pure : et à soustraire ce seul coing, à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. Par tout ailleurs je n’ay qu’une auctorité verbale : en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n’a chez soy, où estre à soy : où se faire particulierement la cour : où se cacher. L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousjours en montre, comme la statue d’un marché. Magna servitus est magna fortuna. Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Je n’ay rien jugé de si rude en l’austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce que je voy en quelqu’une de leurs compagnies, avoir pour regle une perpetuelle societé de lieu : et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouve aucunement plus supportable, d’estre tousjours seul, que ne le pouvoir jamais estre.

Si quelqu’un me dit, que c’est avillir les muses, de s’en servir seulement de jouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien vaut le plaisir, le jeu et le passetemps : à peine que je ne die toute autre fin estre ridicule. Je vis du jour à la journee, et parlant en reverence, ne vis que pour moy : mes desseins se terminent là. J’estudiay jeune pour l’ostentation ; depuis, un peu pour m’assagir : à cette heure pour m’esbatre : jamais pour le quest. Une humeur vaine et despensiere que j’avois, apres cette sorte de meuble : non pour en prouvoir seulement mon besoing, mais de trois pas au dela, pour m’en tapisser et parer : je l’ay pieça abandonnee.

Les livres ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçavent choisir : Mais aucun bien sans peine : C’est un plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres : il a ses incommoditez, et bien poisantes : L’ame s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Je ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à eviter, en cette declinaison d’aage.

Voyla mes trois occupations favories et particulieres : Je ne parle point de celles que je doibs au monde par obligation civile. »

 

Michel de Montaigne, Essais, livre III, 3, « Des trois commerces »

 

Montaigne-man---Cohen-is--011 commerce dans Essais, philosophie...

Michel de Montaigne (theguardian.com)

 

Publié dans:Essais, philosophie... |on 13 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

Écrit sur le bateau – Hugo von Hofmannstahl

 

 

Écrit sur le bateau

Vous, matins, lorsqu’au bord de mon lit,
La lumière s’élançait des nuages, les coquillages de clarté,
Et que tournait, si beau dans le lointain, éclatant,
Le sentier de rochers que je n’ai jamais retrouvé,

Vous, heures de midi ! grand arbre sombre,
Où une veille peu profonde, un sommeil peu profond
Me volaient à moi-même, en sorte que jamais
Le souffle des dieux cachés n’a frappé mon oreille !

Vous, soirs, où m’inclinant depuis la grève
Je cherchais à qui parler, sans que jamais nul torse ruisselant
N’apparaisse sur l’eau, les épaules humides encore, et 
   mon souffle
S’évanouissait dans l’assaut des ombres contre la lumière -

Il s’en va maintenant, celui qui de la main de la vie
N’a reçu ici nulle peine, nul bonheur :
Et parce qu’il ne peut faire autrement, ici
Il abandonne aussi une part de son âme.

 

 

« Écrit sur le bateau », in Hugo von Hofmannstahl, Le lien d’ombre, , Verdier Poche, 2006, trad. Jean-Yves Masson

 

Écrit sur le bateau - Hugo von Hofmannstahl dans Poésie Hofmannsthal

Hugo von Hofmannstahl (editions-verdier.fr)

 

 

Publié dans:Poésie |on 12 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

« Qu’est-ce donc qui a du prix ? » – Marc Aurèle

 

16.    Ce n’est pas de transpirer comme les plantes qui a du prix, ni de respirer comme les bestiaux et les fauves, ni de recevoir des impressions par l’imagination,ni d’être tiraillés comme des marionnettes par les instincts, ni de paître avec le troupeau, ni de se nourrir, opération analogue à celle par laquelle on expulse le déchet des aliments. Qu’est-ce donc qui a du prix ? Soulever des claquements de mains ? Non certes ! Ce n’est donc pas non plus de soulever des claquements de langues, car les louanges de la foule ne sont que claquements de langues. Tu as donc aussi renoncé à la gloriole. Que reste-t-il qui soit digne d’estime ? À mon sens, c’est de se mettre en mouvement et de s’arrêter selon sa propre constitution, but où conduisent les études et les arts. En effet, tout art se propose d’atteindre ce résultat, que la méthode constituée soit bien appropriée au but en vue duquel on l’a constituée. Le pépiniériste vigneron, l’homme qui dompte des chevaux ou qui s’applique au dressage des chiens ont cette ambition. Et les méthodes d’éducation et d’instruction, à quel but tendent-elles directement ? Voilà donc ce qui a du prix. Si tu y réussis, tu ne rechercheras plus d’autre bien.

Ne cesseras-tu pas d’estimer encore bien d’autres choses ? Ne te rendras-tu pas libre, capable de te suffire, sans passion ? C’est qu’il est fatal d’envier, de jalouser, de soupçonner ceux qui pourraient te ravir ces biens, ou de tendre des embûches à ceux qui détiennent ce que tu estimes. Bref, nécessairement, l’homme privé d’un de ces biens sera troublé et il adressera encore mille reproches aux Dieux. Au contraire, le respect et l’estime dont tu entoureras ta propre intelligence feront de toi un homme qui se plaît à soi-même, bien adapté à la vie sociale et d’accord avec les Dieux, c’est-à-dire approuvant pleinement la répartition faite par eux des lots à recevoir et des places à occuper.

 

Marc-Aurèle, Pensées, livre VI, 16, Les Belles Lettres, 1953, trad. A. I. Trannoy

 

 

Marc-Aurèle, buste en marbre, Musée du Louvre (histoire-et-civilisations.com)

Publié dans:Essais, philosophie... |on 11 juillet, 2015 |Pas de commentaires »
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