Archive pour juin, 2015

Certains aiment la poésie – Szymborska

 

Certains aiment la poésie

Certains,
Pas tout le monde.
Pas la majorité, mais une minorité.
Hormis les écoliers qui le doivent, et les poètes eux-mêmes.
Ça doit faire dans les deux sur mille.
Certains aiment.
Mais on aime aussi le potage aux vermicelles.
On aime les compliments et la couleur bleu clair.
On aime un vieux foulard.
On aime avoir raison.
On aime flatter un chien.
La poésie, mais qu’est-donc que la poésie ?
Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée.
Et moi je n’en sais rien.
Je n’en sais rien et je m’y accroche comme à une rampe de salut.

                                   

                           

                      Wyslawa Szymborska, La Fin et le Commencement

Publié dans:Poésie |on 27 juin, 2015 |1 Commentaire »

Paisibles chagrins – un quatrain d’Omar Khayam

 

Un quatrain d’un raffinement et d’une profondeur inégalables, parmi tant d’autres merveilleux, réunis par exemple dans une édition en Poésie Gallimard, dont il ne faut pas esquiver l’excellente préface d’André Velter, très agréable et instructive pour la lecture de ce grand combattant pour la liberté de penser que demeure Khayam.

 

 

La sphère céleste : une ceinture pour notre vie de tourments !

Le fleuve Oxus : le sillage de nos pleurs mêlés de sang !

L’enfer : une étincelle de nos absurdes chagrins !

Le Paradis : un instant de notre vie vécu paisiblement !

 

Omar Khayam, Rubayat, Gallimard Poésie, p. 86, trad. Armand Robin

 

 

Paisibles chagrins - un quatrain d'Omar Khayam dans Poésie

Omar Khayam (babelio.com)

Publié dans:Poésie |on 18 juin, 2015 |Pas de commentaires »

Sur le pont du Gard – Jean-Jacques Rousseau

 

Sans cesse déçu par les hommes et par les mirages de la société, c’est dans le voyage qu’immanquablement, et tout sa vie durant, Jean-Jacques Rousseau trouva les délices d’une existence heureuse. Il est question dans le passage qui suit d’un des nombreux voyages « d’affaires » entrepris par le jeune Jean-Jacques, dont les liens avec « Maman », i.e. la femme de sa vie, à la fois maîtresse, tutrice, éducatrice, Mme de Warens, se sont relâchés. On retrouve avec plaisir dans ce passage où Rousseau fait une excursion sur le pont du Gard, la sensualité, la rêverie, et la grandeur d’âme, qui rendent si attachant ce pauvre garçon malmené par la communauté des hommes, sans résidence sur la terre, comme dirait Neruda. Le dénouement de cette aventure est à la fois piquant et magistral.

 

 

« J’achevai ma route en la recommençant dans mes souvenirs, et pour le coup très content d’être dans une bonne chaise pour y rêver plus à mon aise aux plaisirs que j’avais goûtés et à ceux qui m’étaient promis. Je ne pensais qu’au Bourg Saint-Andéol et à la charmante vie qui m’y attendait ; je ne voyais que Mme de Larnage et ses entours : tout le reste de l’univers n’était rien pour moi, Maman même était oubliée. Je m’occupais à combiner dans ma tête tous les détails dans lesquels Mme de Larnage était entrée, pour me faire d’avance une idée de sa demeure, de son voisinage, de ses sociétés, de toute sa manière de vivre. Elle avait une fille dont elle m’avait parlé très souvent en mère idolâtre. Cette fille avait quinze ans passés ; elle était vive, charmante et d’un caractère aimable. On m’avait promis que j’en serais caressé : je n’avais pas oublié cette promesse, et j’étais fort curieux d’imaginer comment Mlle de Larnage traiterait le bon ami de sa maman. Tels furent les sujets de mes rêveries depuis le Pont-Saint-Esprit jusqu’à Remoulin. On m’avait dit d’aller voir le Pont du Gard ; je n’y manquai pas. Après un déjeuner d’excellentes figues, je pris un guide, et j’allai voir le Pont du Gard. C’était le premier ouvrage des Romains que j’eusse vu. Je m’attendais à voir un monument digne des mains qui l’avaient construit. Pour le coup l’objet passa mon attente ; et ce fut la seule fois en ma vie. Il n’appartenait qu’aux Romains de produire cet effet. L’aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d’autant plus qu’il est au milieu d’un désert où le silence et la solitude rendent l’objet plus frappant et l’admiration plus vive, car ce prétendu pont n’était qu’un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les bras de tant de milliers d’hommes dans un lieu où il n’en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice, que le respect m’empêchait presque d’oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m’élevait l’âme, et je me disais en soupirant : Que ne suis-je né Romain ! Je restai là plusieurs heures dans une contemplation ravissante. Je m’en revins distrait et rêveur, et cette rêverie ne fut pas favorable à Mme de Larnage. Elle avait bien songé à me prémunir contre les filles de Montpellier, mais non pas contre le pont du Gard. On ne s’avise jamais de tout. »

 

                                                                              Jean-Jacques Rousseau, Confessions, livre VI

 

 

Sur le pont du Gard - Jean-Jacques Rousseau dans Littérature (à l'exception de la poésie) Pastel001

Jean-Jacques Rousseau (lemonde.fr)

« Là où habitera l’oubli » – Luis Cernuda

 

Luis Cernuda (abc.es)

 

Là où habitera l’oubli,

Dans les vastes jardins sans aurore;

Où moi seul serai

Mémoire d’une pierre ensevelie dans les ronces

Sur laquelle le vent échappe à ses insomnies.

 

Où mon nom laissera

Le corps qu’il désigne dans les bras des siècles,

Où le désir n’existera pas.

 

Dans cette grande région où l’amour, ange terrible,

Ne cachera pas comme un acier

Dans ma poitrine son aile,

Souriant plein de grâce aérienne, tandis que croît la tempête

 

Là où prendra fin cette ardeur qui réclame un maître à son image,

Soumettant à une autre vie sa vie,

Sans autre horizon que d’autres yeux face à face.

 

Où peines et joies ne seront plus que des noms,

Ciel et terre natifs autour d’un souvenir ;

Où à la fin je demeurerai libre sans le savoir moi-même,

Dissous dans la brume, absence,

Absence légère comme une chair enfantine.

 

Là-bas, là-bas au loin,

Où habitera l’oubli.

 

                                                                                                d’après Luis Cernuda, « Donde habite el olvido » in Donde habite el olvido

(le texte original à cette adresse : http://www.poesi.as/lc32005.htm)

Publié dans:Poésie |on 16 juin, 2015 |Pas de commentaires »

Ode à la pauvreté – Pablo Neruda

 

 

Ode à la pauvreté - Pablo Neruda dans Poésie Pablo-Neruda

Pablo Neruda (mhpbooks.com)

 

 

Quand je suis né,

pauvreté,

tu m’as suivi,

tu me regardais

à travers

les tables pourries

dans l’hiver profond.

Aussitôt

c’étaient tes yeux

qui regardaient par les trous.

Les fuites d’eau

pendant la nuit, répétaient

ton nom et ton prénom

ou parfois

le talon cassé, le robe déchirée,

les chaussures éventrées,

Me mettaient en garde.

Tu étais là

à me guetter

tes dents de ver à bois,

tes yeux de marais,

ta langue grise

qui lacère

les vêtements, le bois,

les os et le sang,

tu étais là

à ma recherche,

à me suivre,

depuis ma naissance

À travers les rues.

 

Quand j’ai loué une chambre

petite, dans les faubourgs,

assise sur une chaise

tu m’attendais,

ou en tirant les draps

dans un hôtel obscur,

adolescent,

je n’ai pas rencontré le parfum

de la rose dénudée,

mais le sifflement froid

de ta bouche.

Pauvreté,

tu m’as suivi

dans les casernes et les hôpitaux,

dans la paix comme dans la guerre.

Quand je suis tombé malade on a frappé

à la porte :

ce n’était pas le médecin qui entrait,

encore une fois c’était la pauvreté.

Je t’ai vue jeter mes meubles

dans la rue :

les hommes

les laissaient tomber comme une volée de pierres.

Toi, avec un amour horrible,

d’un tas d’abandon

au milieu de la rue et de la pluie

tu faisais

un trône édenté

et en regardant les pauvres,

tu ramassais

mon dernier plat et en faisais un diadème.

Maintenant,

pauvreté,

je te poursuis.

De même que tu fus implacable,

Je suis implacable.

Aux côtés

de chaque pauvre

tu me trouveras en train de chanter,

sous

chaque drap

d’hôpital impossible

tu trouveras mon chant.

Je te suis,

pauvreté,

je te surveille,

je t’approche,

je te tire dessus,

je t’isole,

je te taille les griffes,

je brise

les dents qu’il te reste.

Je suis

partout :

dans l’océan avec les pêcheurs,

dans la mine

les hommes

en s’essuyant le front,

en épongeant la sueur noire,

trouvent mes poèmes.

Je sors chaque jour

avec l’ouvrière textile.

J’ai les mains blanches

à force de distribuer du pain dans les boulangeries.

Là où tu vas,

pauvreté,

mon chant

y chante,

ma vie

y vit,

mon sang

y lutte.

Je jetterai bas

tes pâles bannières

là où elles se dressent.

D’autres poètes

jadis t’ont appelé

sainte,

ils ont adoré ta cape,

se sont nourris de fumée

et ils ont disparu.

Moi, je te défie,

avec de durs vers je te frappe au visage,

je t’embarque et je te déterre.

Moi, avec d’autres,

avec d’autres, bien d’autres,

nous allons te chasser

de la terre vers la lune

pour que tu y demeures

froide et emprisonnée

regardant d’un œil

le pain et les grappes

que couvrira la terre

de demain.

 

 

Pablo Neruda, Odes élémentaires, « Ode à la pauvreté », 1954

 

(pour le texte original, http://www.poesiaspoemas.com/pablo-neruda/oda-a-la-pobreza )

Publié dans:Poésie |on 12 juin, 2015 |Pas de commentaires »

« Maintenant ils étaient vieux » – Nathalie Sarraute

       
 
       Maintenant ils étaient vieux, ils étaient tout usés, « comme de vieux meubles qui ont beaucoup servi, qui ont fait leur temps et accompli leur tâche », et ils poussaient parfois (c’était leur coquetterie) une sorte de soupir sec, plein de résignation, de soulagement, qui ressemblait à un craquement.
       Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, « maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies », ils allaient se promener tranquillement, « prendre un peu le frais avant d’aller se coucher », s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.
       Ils choisissaient avec beaucoup de précautions un coin bien abrité (« pas ici : c’est dans le courant d’air, ni là : juste à côté des lavabos »), ils s’asseyaient – « Ah! ces vieux os, on se fait vieux. Ah! Ah! » – et ils faisaient entendre leur craquement.
      La salle avait un éclat souillé et froid, les garçons circulaient trop vite, d’un air un peu brutal, indifférent, les glaces reflétaient durement des visages fripés et des yeux clignotants.
      Mais ils ne demandaient rien de plus, c’était cela, ils le savaient, il ne fallait rien attendre, rien demander, c’était ainsi, il n’y avait rien de plus, c’était cela, « la vie ».
      Rien d’autre, rien de plus, ici où là, ils le savaient maintenant.
      Il ne fallait pas se révolter, rêver, attendre, faire des efforts, s’enfuir, il fallait juste choisir attentivement (le garçon attendait), serait-ce une grenadine ou un café ? crème ou nature ? en acceptant modestement de vivre – ici ou là – et de laisser passer le temps.

 

 

Nathalie Sarraute (babelio.com)

 

Nathalie Sarraute, Tropismes, XVI, Editions de Minuit, 1957

 

« J’ai encore rêvé ce vieux rêve » – Heinrich Heine

 

 

J’ai encore rêvé ce vieux rêve :
C’était une nuit de mai,
Nous étions assis sous le tilleul,
Et nous jurions fidélité éternelle.

Et c’étaient des serments et encore des serments,
Des rires, des caresses, des baisers,
Pour que je me souvienne du serment,
Tu m’as mordu la paume de la main.

Oh ma chérie aux yeux clairs !
Oh ma chérie belle et mordeuse !
Les serments étaient dans l’ordre des choses,
La morsure était superflue.

Trad. Claire Placial

Mir träumte wieder der alte Traum:
Es war eine Nacht im Maie,
Wir saßen unter dem Lindenbaum,
Und schwuren uns ewige Treue.

Das war ein Schwören und Schwören aufs neu,
Ein Kichern, ein Kosen, ein Küssen;
Daß ich gedenk des Schwures sei,
Hast du in die Hand mich gebissen.

O Liebchen mit den Äuglein klar!
O Liebchen schön und bissig!
Das Schwören in der Ordnung war,
Das Beißen war überflüssig.

 

Heinrich Heine (britannica.com)

Publié dans:Poésie |on 6 juin, 2015 |Pas de commentaires »

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté – Saint-Amand

 

Les régals de la paresse, ce poème, donc, ne serait-ce que pour la délicieuse comparaison du troisième vers, intemporelle, heureuse variante du « nid douillet », du « cocon ». Et quelle mise en scène finale de ce doux et vilain défaut !

 

Le paresseux

 

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

 

 

Marc-Antoine Girard de Saint-Amand, « Le paresseux », Oeuvres complètes, 1631

 

 

Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté - Saint-Amand  dans Poésie marc-antoine-girard-de-saint-amant-2013-08-29-10-07-15

Saint-Amant (musebaroque.fr)

Publié dans:Poésie |on 1 juin, 2015 |Pas de commentaires »

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