Archive pour avril, 2015

La lenteur

Le novice blogger que je suis, correspond assez aux jeunes amoureux, qui enchaînent sans compter les baisers, les caresses, et s’absorbent dans leur nouveau monde commun ; voilà qui me rappelle deux vers de Borges, qui m’accompagnent à chaque instant, que j’ai trouvés dans le poème Samedis :

Toi,
Qui n’étais hier que toute la beauté
Tu es aussi tout l’amour, maintenant
 

Les choses se passent souvent ainsi, on ne saurait mieux dire. Bref, j’ai beaucoup publié ces premiers jours, dans mon premier blog, et j’espère que quelques-uns y auront trouvé quelque intérêt. Ce troisième article du jour a sa raison d’être dans l’imminence d’un voyage à l’étranger, qui interrompra vraisemblablement mon activité de blogger pendant une bonne semaine, et aussi parce que je veux donner un aperçu assez multiforme et cohérent de ce que je veux défendre sur ce site. Alors, voilà qu’une voix grave m’avertit : céder à la logomachie, étouffer d’éventuels lecteurs en voulant les allécher, et ne pas vouloir perdre un instant, c’est déroger à un principe qui m’est cher, la lenteur. Alors, cet article-amulette  est consacré à la défense de la lenteur dans le premier chapitre de La Lenteur, de Milan Kundera. Le récit dans son ensemble est d’une drôlerie qui s’accommode à merveille d’une grande hauteur de vue, mais les passages carrément foutraques (la scène de la piscine, les tribulations de l’entomologiste…) sont extrêmement réussis. Alors, je dis amulette : mais en tant que lecteur de blog, de presse en ligne, etc, je me reproche, le premier, de passer trop vite, de survoler tout cela comme un avion de ligne. Comme le passage n’est pas très court, je demande au lecteur de ralentir sa course, et d’essayer comme moi de trouver la lenteur.

Pour le plaisir je reproduis le chapitre dans son intégralité (in « Oeuvre », II, bibl. de la Pléaide, pp. 287-289). On a le temps, non ? J’espère qu’il n’y a pas de coquilles : ce serait entièrement ma faute, car je le reproduis manuellement… et lentement !

 

I

      L’envie nous a pris de passer la soirée et la nuit dans un château. Beaucoup, en France, sont devenus des hôtels : un carré de verdure perdu dans une étendue de laideur sans verdure ; un petit morceau d’allées, d’arbres, d’oiseaux au milieu d’un immense filet de routes. Je conduis et, dans le rétroviseur, j’observe une voiture derrière moi. La petite lumière à gauche clignote et toute la voiture émet des ondes d’impatience. Le chauffeur attend l’occasion pour me doubler ; il guette ce moment comme un rapace guette un moineau.
      Véra, ma femme, me dit : « Toutes les cinquante minutes un homme meurt sur les routes de France. Regarde-les, tous ces fous qui roulent autour de nous. Ce sont les mêmes qui savent être si extraordinairement prudents quand on dévalise sous leurs yeux une petite vieille dans la rue. Comment se fait-il qu’ils n’aient pas peur quand ils sont au volant ? »
      Que répondre ? Peut-être ceci : l’homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s’accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l’avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit, il est dans un état d’extase ; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n’a pas peur, car la source de la peur est dans l’avenir, et ce qui est libéré de l’avenir n’a rien à craindre.
      La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé de penser à ses ampoules, à son essouflement ; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l’homme délègue la faculté de vitesse à une machine : dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s’adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.
      Curieuse alliance : la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l’extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d’apparatchik de l’érotisme, m’a donné une leçon (glacialement théorique) sur la libération sexuelle ; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme ; j’ai compté : quarante-trois fois. Le culte de l’orgasme : l’utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle ; l’efficacité contre l’oisiveté ; la réduction du coït à un obstacle qu’il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l’amour et de l’univers.
      Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ? Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore : ils contemplent les fenêtres du Bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s’ennuie pas ; il est heureux. Dans notre monde, l’oisiveté s’est transformée en désoeuvrement, ce qui est tout autre chose : le désoeuvré est frustré, s’ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque. 
      Je regarde dans le rétroviseur : toujours la même voiture qui ne peut me doubler à cause de la circulation en sens inverse. À côté du chauffeur est assise une femme ; pourquoi l’homme ne lui raconte-t-il pas quelque chose de drôle ? pourquoi ne pose-t-il pas la paume sur son genou ? Au lieu de cela il maudit l’automobiliste qui, devant lui, ne roule pas assez vite, et la femme ne pense pas non plus à toucher le chauffeur de la main, elle conduit mentalement avec lui et me maudit elle aussi.
      Et je pense à cet autre voyage de Paris vers un château de campagne, qui a eu lieu il y a plus de deux cents ans, le voyage de Mme de T. et du jeune Chevalier qui l’accompagnait. C’est la première fois qu’ils sont si près l’un de l’autre, et l’indicible ambiance sensuelle qui les entoure naît justement de la lenteur de la cadence : balancés par le mouvement du carrosse, les deux corps se touchent, d’abord à leur insu, puis à leur su, et l’histoire se noue.

 

La lenteur dans Littérature (à l'exception de la poésie) parc3

D’un château l’autre (e.tintin.tk.free.fr)

« Une fleur est accrochée à ma poitrine… », Marina Tsvetaïéva

En guise d’avertissement liminaire : je suis très peu connaisseur de la poésie russe, et de la poésie des pays slaves en général. Cependant, je me suis récemment aventuré, un peu par hasard, dans le volume en Poésie Gallimard de Marina Tsvétaïéva intitulé Le ciel brûle. Et j’ai subi (ou mené) cette expérience bien propre au texte poétique et à sa lecture, qui est une sorte de corps-à-corps. Une parfaite identification mentale, parfaite et donc rare, sauf chez nos poètes de prédilection, mais parfaitement immédiate et inconfondable. Le roman, je crois, ne commence pas aussi systématiquement par un check-point où seulement quelques passeports sont visés, comme c’est le cas pour une poésie de qualité. Il y a des codes desquels on joue, ou dont on se joue, mais narrateur, auteur, personnage, focalisation sont toujours là, sont toujours en question : qu’on fasse sans, ou qu’on fasse avec, le parti pris est toujours un parti pris en fonction d’eux. Peut-être est-ce pour cela que la poésie « porte » davantage que le roman, en saturant l’infinité de l’espace et du temps ; le je qui s’y déploie revendique en même temps une singularité absolue : le tout du monde, le monde jouant son va-tout, son sens, est dans l’expectoration ou si l’on préfère un regard absolument un et unique. Voici ce qui me semble être un poème singulièrement universel :

 

Une fleur est accrochée à ma poitrine;
Qui me l’a accrochée? — Je ne sais plus.
Ma faim est insatiable
De tristesse, de passion, de mort.

Par le violoncelle, le grincement
Des portes et le tintement des verres,
Et par le cliquetis des éperons
Et le cri des trains de nuit —

Par le coup tiré à la chasse,
Par le grelot des troïkas —
Vous m’appelez, vous m’appelez,
Vous, que je n’aime pas!

Il est pourtant un délice :
J’attends celui qui le premier
Me comprendra enfin
Et tirera à bout portant.

 

En relisant ce poème, je ne peux pas m’empêcher d’y voir, au coeur d’un univers sans frontières, presque indifférent, cacophonique, strié sans fin par les cris, les stigmates des éperons et les rudes patins des troïkas, ce je soudainement traversé par la trajectoire parfait d’un coup de foudre : ce « je », qu’on le veuille jeune et déjà désabusé, ou bien aguerri par l’âge et fatigué d’entendre toujours les mêmes hâbleurs et les mêmes rengaines quotidiennes, avoisinant la mort, croit encore au « délice » dernier, et maintenant je les vois côte à côte et presque frères, attendant leur rédempteur, l’Astérion de Borges et le « je » d’une « Une fleur est accrochée.. » ; mon poème du jour est bien plus qu’un poème d’amour, mais c’est sous cette forme qu’il m’a saisi (une sorte de « Elle a les yeux revolver / Elle a le regard qui tue », en plus inspiré, moins kitsch et plus ambigu). Aussi bien, c’est un poème sur la passion tout court, une passion tranchant (pour garder cette image des stries) sur tout le reste, violente, peut-être mortelle, mais nécessaire. Le douceur de la fleur du premier vers est un trompe-l’oeil, que le reste du poème me semble strier petit à petit.

Jusqu’au coup de grâce.

D’une pierre deux coups, la couverture et un double portrait (mollat.com)

Je serais ravi d’engager le dialogue sur ce poème, comme je l’ai dit je ne prétends certainement pas détenir la vérité sur le sujet, et cela vaut aussi pour mes autres articles. Alors, n’hésitez pas à déposer un commentaire, en toute amitié.

Publié dans:Poésie |on 26 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Une ouverture – « Metamorphosis », 56’10 ‘ ‘

https://www.youtube.com/watch?v=_hMw1C6fPt8

Pour prouver ma bonne foi, en quelque sorte, mais aussi et surtout parce que je laisse librement mon goût présider à la garniture de ce site, je fais aujourd’hui appel à un compositeur encore en vie, un artiste contemporain, donc, né dans le Maryland en 1937. Ce n’est pas vraiment le genre que l’on étudie ardemment en cours de musique au collège, c’est un pionnier de la musique minimaliste. Je ne vous cacherai pas mes scrupules : j’avais lu un article sur le minimalisme avant d’écouter Glass, aussi ne m’attendais-je pas à être secoué : j’avais entendu, par le hasard d’une radio laissée allumée très tard dans la nuit, Jesus Blood Never Failed Me Yet de Gavin Bryars, auquel il faut absolument que je consacre un article. Mais Philip Glass était réputé plus minimaliste encore : le travail entêtant autour d’un même thème, parfois à peine varié, au piano seul, me laissait perplexe, mais à tout prendre, rien n’est fixé tant que je ne me suis pas jeté à l’eau, me disais-je.

C’est ainsi que j’ai découvert il y a deux ou trois ans cet album, où l’interprète Branka Parlic rend particulièrement bien honneur à Glass. Tout l’album mérite la plus grande attention, c’est une musique assez sombre, et assez violente, qui me semble incontestablement belle, en particulier les pistes « Madrush », « Wichita Wortex Sutra », « Opening » ainsi que « The Hours ». Mais si j’ai appelé cet article « Une ouverture », c’est parce qu’Opening, bien que très court, m’ouvre à un vrai univers, original : j’ai un faible pour les musiques tristes, et je crois que la technique minimaliste rend vraiment service à ce genre d’émotion. Très calmement, mais au fond dans la plus grande agitation. Une sorte de ritournelle de l’espoir, les notes remontent vers l’aigu, redescendent insensiblement, et cela recommence encore et encore, jusqu’à l’apaisement final… où l’on pourrait repartir sur le début du morceau.

Et je lis en cherchant une illustration que Philip Glass réfute le terme de musique répétitive, au titre qu’il le trouve trop « restrictif ». Qu’en pensez-vous ?

Je joins un cliché de l’interprète, non pas que je sois un fan avéré, mais je trouve que sa version d’Opening est de loin la plus percutante, la plus nuancée, mais je suis bien loin de connaître tous les enregistrements…

 

Une ouverture -

Philip Glass (http://blog.lefigaro.fr/deletraz/2009/11/le-debarquement-de-philip-glas.html)

49655485 Branka Parlic dans Musique

Branka Parlic
(http://userserve-ak.last.fm/serve/252/49655485.jpg)

 

 

Publié dans:Musique |on 26 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Retour dans le labyrinthe

Pour ceux qui le connaissent ne serait-ce qu’un peu, le motif du labyrinthe est récurrent dans l’oeuvre de Borges, pour notre plus grand bonheur. Effroi aussi. Et incertitude, comme dans ce très bref conte qui figure dans le recueil intitulé El aleph, où Borges présente l’histoire de ce même labyrinthe de Crète, pour ainsi dire, à l’envers. Ce n’est plus le point de vue du héros, du brave et beau Thésée qui est adopté, et il n’est question d’Ariane qu’à la toute fin. La parole est donnée à celui à qui toute une tradition littéraire ne s’est pas donné la peine de l’accorder. Et le résultat est, comme toujours chez Borges, un petit chef-d’oeuvre, dont l’interrogation porte bien sûr sur notre appréhension des mythes, sur notre goût pour les héros et notre crédulité quand il s’agit d’en récolter (et ce n’est pas qu’une question littéraire, assurément), mais aussi sur la solitude (difficile de ne pas avoir pitié du sort absurde du « monstre »), notre humanité (quel est le plus humain des deux, à la fin ?), sur notre réaction face à l’altérité. Mais de tant et tant d’autres choses que ce serait dire du mal de Borges que de prétendre pouvoir dire ce qui est intéressant dans son oeuvre. Tout y compte.

Mais c’en est assez. A mon « top » :

 

 

LA DEMEURE D’ASTERION

Et la reine donna le jour à un fils qui s’appela Astérion.

APOLLODORE, Bibl., III, L.

 

Je sais qu’on m’accuse d’orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est aussi exact que les portes de celle-ci (dont le nombre est infini) sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l’étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n’en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.) Jusqu’à mes calomniateurs reconnaissent qu’il n’y a pas un seul meuble dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier. Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ? Du reste, il m’est arrivé, au crépuscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentré avant la nuit, c’est à cause de la peur qu’ont provoquée en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil était déjà couché. Mais le gémissement abandonné d’un enfant et les supplications stupides de la multitude m’avertirent que j’étais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s’agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des Haches. D’autres ramassaient les pierres. L’un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n’est pas pour rien que ma mère est une reine. Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, quoique ma modestie le désire.

Je suis unique; c’est un fait. Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l’art d’écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n’a pas place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n’ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m’a interdit d’apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs.

Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au bélier qui s’apprête à charger, je me précipite dans les galeries de pierre jusqu’à tomber au sol, pris de vertige. Je me cache dans l’ombre d’une citerne ou au détour d’un couloir et j’imagine qu’on me poursuit. Il ya des terrasses d’où je me laisse tomber jusqu’à en rester ensanglanté. À toute heure, je joue à être endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j’ai dormi réellement, parfois la couleur du jour était changée quand j’ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je préfère le jeu de l’autre Astérion. Je me figure qu’il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis: « Maintenant, nous débouchons dans une autre cour », ou : « Je te disais bien que cette conduite d’eau te plairait », ou : « Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a rempli », ou : « Tu vas voir comme bifurque la cave. » Quelquefois, je me trompe et nous rions tous deux de bon coeur.

Je ne me suis pas contenté d’inventer ce jeu. Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n’y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire ; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze (sont en nombre infini). Ma demeure est à l’échelle du monde ou pour être plus exact, elle est le monde. Cependant, à force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussiéreuses de pierre grise, je me suis risqué dans la rue, j’ai vu le temple des Haches et la mer. Ceci,je ne l’ai pas compris, jusqu’à ce qu’une vision nocturne me révèle que les mers et les temples sont aussi quatorze (sont en nombre infini) .Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n’exister qu’une seule fois : là-haut le soleil enchaîné ; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l’immense demeure, mais je ne m’en souviens plus.

Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ?

Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze. Il n’y restait déjà plus aucune trace de sang. « Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »

 

 

Retour dans le labyrinthe 1877-1886%20Georges%20Frederick%20Watts,%20Le%20Minotaure,%20%20Minotaure

Georges Frederick Watts – Le Minotaure (arretetonchar.fr)

P.S. : pour les hispanophones ou hispanistes en herbe, le texte original à cette adresse : http://www.mundolatino.org/cultura/borges/borges_6.htm

Publié dans:Premiers articles |on 25 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Un hymne à la liberté

https://www.youtube.com/watch?v=tCrrZ1NnCuM

Bien sûr, dans la littérature musicale et dans la littérature tout court, les hymnes à la liberté ont fleuri, et aujourd’hui, on croit que la liberté est acquise dans bon nombre de pays occidentaux, où la démocratie a posé ses valises depuis un temps immémorial ou presque, et où la moindre publicité nous chante notre liberté, nous assomme de liberté toute fraîche, qu’il n’y aurait qu’à cueillir dans le dernier smartphone, la dernière promotion sur un séjour au soleil low cost, etc. Je m’égare. Seulement, je crois fermement que la liberté ne peut être pensée que comme un combat, un combat contre toutes les déterminations extérieures qui s’imposent sournoisement à nos projets, à nos ambitions, à notre façon d’être naturelle, mais surtout une lutte contre une certaine tendance de soi, bien confortable, à croire qu’on peut se laisser porter comme sur une vague sans fin d’émancipation, sans y mettre du sien ; une certaine facilité, une paresse, pour dire le mot, qui enferme dans la médiocrité, comme si les autres pouvaient se charger de notre liberté, comme un capital bien placé.

Quand Oscar Peterson joue « Hymn to freedom » avec Eg Thigpen (batterie) et Ray Brown (basse), son regard et la sueur qui perle sur son front en disent long. La liberté, bien entendu, est pour chacun une affaire capitale, mais quand la couleur de peau de qui chante, de qui fredonne la liberté est noire, et quand les notes qui déferlent remuent à ce point dans ses fondements l’auditeur, « Hymn to freedom » ne peut passer pour une chansonnette d’agrément. On retrouve la même fureur d’expression que dans le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, qu’en tant qu’élève de prépa cette année-même, j’ai pu lire de près, un même appel universel à mater toute forme d’asservissement. La liberté qui est chantée dans l’une comme dans l’autre oeuvre, est une bataille rangée contre l’injustice et l’oppression. Et en ce temps de recrudescence des altercations et agressions racistes en Europe et outre-Atlantique, plus que jamais, il faut réclamer cette liberté, sans quoi rien ne vaut au monde.

Un hymne à la liberté Oscar-Peterson-v1

(jazzicons.com)

Publié dans:Premiers articles |on 24 avril, 2015 |Pas de commentaires »

El hilo de la fábula – Borges

Voilà la livraison du jour. Borges s’est déjà fait une place sur le site, c’est lui qui sourit près d’un tigre, son « dernier tigre », en bas de la page. C’est un des écrivains qu’aime le plus, et je ne laisse pas au hasard ce verbe « aimer » : il y a des auteurs que l’on parcourt avec un certain plaisir ou intérêt ; d’autres que l’on apprécie chaleureusement et que l’on recommande avec enthousiasme. Et puis, sans évoquer ceux que l’on ne peut pas voir en peinture, il y a ceux auxquels on retourne toujours, les fameux élus de « l’île déserte », ceux avec qui l’on vit désormais, indissolublement, pour le meilleur, et qui vivent en nous et nous parlent à l’improviste, ceux qui nous réveillent en sursaut la nuit, qui nous apaisent au petit matin, ou nous bercent avec la même douceur amène dans la nuit sombre. Ceux qu’on recommande avec l’énergie sans bornes d’une passion peu dangereuse, car en s’y frottant on s’y électrise soi-même toujours davantage : la magie opère toujours.

Borges est parmi les grandes âmes du siècle dernier, à ce qu’il me semble, l’une des plus douces, même s’il cède parfois au pessimisme, à certaine mélancolie de l’oubli, mais en grand penseur de l’infinité qu’il est, il parle à tous les hommes, et le fragment qui suit, à mon avis, est une variation décisive sur la condition humaine, et sur cette question qui n’a peut-être jamais autant hanté l’humanité qu’aujourd’hui, où l’instant présent toujours vaut pour l’instant d’après, où l’on râle parce que le prochain métro n’arrive que dans 4 minutes alors que des enfants au Kenya ou au Pérou mettent deux ou trois heures pour rejoindre leur école, par monts et par vaux, dans la pluie ou la boue, etc. Cette question, à laquelle répond Borges, brillamment et humblement, me paraît être en quelque sorte celle d’un sens de la vie, à la fois si simple et si difficile à « tenir ».

Mais il est plus que temps de laisser parler Jorge Luis Borges.

 

LE FIL DE LA FABLE

Le fil que la main d’Ariane glissa dans la main de Thésée (son autre main tenait l’épée) pour que celui-ci s’enfonce dans le labyrinthe et qu’il en découvre le centre, l’homme à la tête de taureau ou, comme le veut Dante, le taureau à la tête d’homme, et qu’il lui donne la mort et qu’il puisse enfin, sa prouesse accomplie, défaire les mailles de pierre et revenir vers elle, son amour. Les choses se passèrent ainsi. Thésée ne pouvait savoir que de l’autre côté du labyrinthe s’ouvrait l’autre labyrinthe, celui du temps, et que dans quelque lieu déjà établi se trouvait Médée. Le fil s’est perdu. Le labyrinthe s’est perdu, lui aussi. Nous ne savons même plus, maintenant, si c’est un labyrinthe qui nous entoure, un cosmos secret ou un chaos hasardeux. Notre beau devoir à nous est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. Jamais nous ne tiendrons le fil. Il se peut que nous le rencontrions et que nous le perdions dans un acte de foi, une cadence, un rêve, dans les mots que l’on nomme philosophique ou dans le simple bonheur.

Cnossos 1984

(traduction de  Claude  Esteban)

El hilo de la fábula - Borges 4503

Ariane et Thésée au seuil du labyrinthe

Publié dans:Premiers articles |on 23 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Kaguya-hime

https://www.youtube.com/watch?v=6e3KFHmNyGE

Le studio Ghibli aux dires de certains ne serait plus ce qu’il était. Hayao Miyazaki, l’un de ses piliers, a tiré sa révérence l’an dernier en signant le chef-d’oeuvre qu’est Le vent se lève, le rêve et la vie d’un prodige de l’aviation dans la tourmente des années d’entre-deux-guerres, et de guerre. Il faut quand même signaler la très bonne surprise que me semble avoir été Souvenirs de Marnie, le dernier né du studio qui est aussi une très belle histoire, très bien construite et fort émouvante : la relève est au rendez-vous.

Mais aujourd’hui, j’aimerais parler de l’adaptation d’un conte traditionnel ancestral par le compère de Miyazaki, Isao Takahata, dont le doux nom français est le Conte de la princesse Kaguya. J’ai découvert sur le tard l’oeuvre du studio, et j’ai eu le privilège de voir cette adaptation en salles, à plusieurs reprises. C’est peut-être le plus beau film d’animation que j’ai eu la chance de voir, et un des plus grands films, tout court, de ces dernières années. C’est un miracle de dessin et de poésie, une histoire infiniment actuelle, ou infiniment inactuel, selon le sens négatif ou positif qu’on veut bien donner à l’actuel…  Mais mon lien youtube du jour renvoie à la musique de ce film, qui est à elle seule un chef d’oeuvre bouleversant ; Joe Hisaishi, le fidèle collaborateur et ami de Miyazaki, a offert au Kaguya de Takahata une musique qu’on n’oserait à peine rêver. La vidéo dure un peu plus d’un quart d’heure, Hisaishi a réarrangé les morceaux, qui n’y perdent absolument rien. A titre personnel, le morceau central qui correspond dans le film à la scène éblouissante de la fuite, très dramatique, est ma madeleine : pour ceux qui n’auraient pas vu le film, vous ne pouvez pas ne pas prendre une gifle en regardant le trailer américain de 59 secondes, qui reprend justement cette scène de la fuite, avec sa musique. Je crois qu’il n’y a pas de meilleure langue pour exprimer un sentiment aussi violent, de façon aussi fracassante, que celle que, main dans la main, pourrait-on dire, deux grands artistes japonais ont su inventer, épaulés par des équipes qui tiennent encore le haut du pavé pour défendre la beauté.

Kaguya-hime bande-annonce-le-conte-de-la-princesse-kaguya-de-isao-takahata-2014-12539402

(http://scrat.hellocoton.fr)

 

Publié dans:Premiers articles |on 22 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Tous les cerisiers du monde

A l’ombre des fleurs de cerisiers
il n’est plus
d’étrangers

Kobayashi Issa

 

P.S : Tous à Sceaux !

Tous les cerisiers du monde

(www.spectacle.com)

Publié dans:Premiers articles |on 20 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Horowitz et Mozart, 1986

Volodia

Je ne peux pas me cacher : j’éprouve une passion très vive pour la musique classique, et même si mes prédilections s’étendent plus loin que cette catégorie, il me faut poster ce lien, cette journée de 1986 où Vladimir Horowitz joua le concerto 23 pour piano et orchestre de Mozart. Une rencontre entre deux immenses artistes, cela va sans dire. Mais voyez le sourire de cet homme, la fraîcheur de son jeu, (et ne manquez la blagounette de la fin sur la cravate)… Il n’a rien à ajouter, il n’est que d’écouter.

Alors, bien sûr, j’ai promis que je ne me limiterai pas à ce que d’aucuns appellent dédaigneusement la grande Culture. D’une, parce que ce genre de distinction n’a aucun sens, il n’y a de grands que de musiciens, de poètes, de romanciers, d’humoristes, de chanteurs… et il y a pour eux, à chaque époque, des auditeurs, des lecteurs qui par leur attention et leur bienveillance, plutôt qu’en vertu d’un don fumeux, les reçoivent. De deux : je crois sincèrement que ceux qui véhiculent à grand renfort de précaution et d’emphase cette Culture n’aiment pas la culture, s’en méfient comme d’un traquenard, un coupe-gorge où seules compteraient les défaites. Vous voyez de quoi je parle, un gala, une conversation qui tombe à plat : « Sérieusement, vous ne connaissez pas les scherzos de Chopin ? C’est bien la première fois que j’entends ça ». La culture, ou ce test impitoyable où une connaissance nominale, anecdotique d’oeuvres départage les bons et les crétins. Les élus et les ignares. L’Art pour l’Art, et l’art commercial, ritournelle. Comme si les potiers d’Athènes ne facturaient pas leurs cratères. Alors, je proposerai ce que certains abordent imperturbablement comme de la sous-culture, allez, au mieux du moyen de gamme, de l’art à peu près décoratif.

Voilà le deal : un jour, de la lecture ; l’autre jour, de quoi se rincer un peu les tympans. Je ne suis pas moi-même musicien, ni rat de bibliothèque. Mais je ne pense pas pour autant être disqualifié du Grand Jeu artistique. Et les bons jours, je mettrai un peu de musique et de littérature. Mais je risque de parler de restaurants et de films, et le reste viendra, au fur et à mesure. Je devrai parler de découvertes déjà faites par d’autres, d’artistes déjà médiatisés; Mais j’espère que, si quelqu’un me lit, il connaîtra au moins une fois le frisson de la nouveauté et de la beauté.

On dit souvent à propos d’un morceau de musique classique qui titille l’oreille, « ah, mais ça c’est dans le pub de…. ». C’est connaître sans connaître, diront certains. Or, ce mouvement du concerto a été repris pour un spot publicitaire d’Air France. Sur une grande plaine immaculée, deux amoureux – deux danseurs – exécutent une rotation de plus en plus rapide, qui pour moi représente on ne peut mieux l’étreinte. On ne parle que de publicité mensongère par ci, de publicité débile par là. Mais Air France a signé, avec ces deux partenaires, cette surface cristalline -peut-être un désert de sel ? – et cette musique, un petit bijou. Si vous ne l’avez pas vu : voilà l’argument fatal contre la Grande Culture.

Horowitz et Mozart, 1986 vladimirhorowitz

L’Ouragan des steppes (www.pollyannadarling.com)

Publié dans:Premiers articles |on 20 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Jusqu’à la fin

Zbigniew Herbert a dit de ce poème qu’il était le premier qu’il avait pu revendiquer : « J’étais adolescent, c’était la guerre. Lors d’un terrible bombardement, je suis descendu en courant vers l’abri et j’ai vu brièvement, car j’étais mort de peur, deux jeunes gens qui s’embrassaient sur les marches. C’était vraiment insolite, étant donné la situation. » Je n’aurais jamais découvert ce poème tout seul, ou du moins, les chances en étaient infimes. Mais un jour, mon libraire m’a tendu un volume, l’oeil complice, et voilà ce que j’ai découvert à la page qu’il m’indiquait : 

 

Les forêts flambaient
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris –
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

Publié dans:Premiers articles |on 19 avril, 2015 |4 Commentaires »
12

A l'encre de mes mots ... |
Lestilleulsmentent |
Imagines1d5s0slm |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Vampire destiny
| Le théâtre classique
| Kokoroplumeducoeur